Dimanche du Pardon

Dimanche du pardon : Homélie prononcée par Père Elisée le 18 février 2018 à la Crypte

Chers frères et sœurs !

Nous voilà arrivés aujourd’hui à l’un des moments les plus cruciaux de notre vie ecclésiale, de notre vie spirituelle et donc de notre vie tout court.

En effet, aujourd’hui, au seuil du Grand Carême qui s’ouvre à nous, nous mettons à l’honneur le pardon.

Et non seulement nous le mettons à l’honneur ; mais nous allons surtout le vivre, le poser, le recevoir et donc le « concélébrer ». 

Si nous la laissons descendre en nous cette dimension du pardon, nous sommes comme pris de vertige ; puisque particulièrement aujourd’hui il nous est donné de ne rien retenir qui enchaînerait l’autre à soi-même par quelque lien que ce soit : la haine, le ressentiment, la rancœur, etc… C’est à dire laisser l’autre totalement libre des actes coupables qu’il aurait pu commettre envers nous-mêmes ; refuser de revendiquer notre droit, non par faiblesse, mais pour ne pas être un obstacle sur la route du prochain qui nous blesse, dans la certitude que le Christ marche avec lui et saura écrire droit sur des lignes qui nous semblent courbes…

Oui, quel vertige, mais en même temps : quelle liberté ! Pour l’offenseur bien sûr, mais aussi pour l’offensé, car dans le fond ; chacun d’entre nous est plus lié par ses ressentiments que par les conséquences des sévices qu’il aurait pu subir.

Alors somme toute, n’est-ce pas cela l’amour évangélique ? Cet amour que nous professons généreusement à juste titre… ce même amour que nous croyons vivre mais que nous sommes bien souvent incapables d’actualiser. En effet,  le premier mot de l’amour n’est-il pas le respect, en particulier le respect de ce que mon prochain a de plus précieux : cette liberté qui le configure à son Créateur ? « Aimer son ennemi » signifierait donc avant tout lui pardonner, dénouer tous les liens auxquels je l’avais asservi par mes sentiments négatifs, par mes critiques par les ragots et les médisances que je véhicule à son endroit et qui peuvent devenir ma raison de vivre…

Le but de la manœuvre et de l’enseignement de ce jour, ne serait-il pas au contraire de rendre sa liberté à celui envers qui j’ai du ressentiment ? Autrement dit combattre généreusement, au cœur même de l’offense, du mépris, de l’humiliation, contre tout sentiment négatif qui pourrait permettre au démon d’aliéner celui ou celle qui me blesse en se servant de moi.

Oui, le Christ nous a laissés à cette réflexion, priant en silence son Père de nous envoyer son Esprit pour que nous puissions entrevoir ce chemin que sa Parole vient tout à coup d’éclairer d’une façon aussi fulgurante.

Si nous allons plus avant dans l'Evangile de Saint Matthieu –notamment au chapitre XVIII- nous serons instamment invités à la réflexion sur le mystère du pardon, par un enseignement nous proposant un parallèle entre la façon de pardonner de Dieu et la nôtre.

D'abord Dieu rappelle à l'ordre son débiteur et lui fait voir la gravité de la situation, avant d’être saisi de miséricorde par son humble prière  «le serviteur demeurait prosterné et disait: ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout’» (Mt 18,26-27). Cet épisode met en évidence ce que chacun de nous connaît bien par expérience et avec beaucoup de reconnaissance: Dieu pardonne sans limite celui qui vient vers lui repenti et converti.

Dans la prière du « Notre Père », que nous récitons bien souvent machinalement, le Seigneur proclame la parabole de la remise des dettes :

Dieu nous a pardonné afin que nous puissions, nous aussi, entrer dans la démarche du pardon pour retrouver une vie filiale avec notre Père et une vie fraternelle et incarnée avec nos frères.

C’est la réalité que la communauté des disciples du Christ doit vivre.

Il y a un lien entre le trésor immense de l’amour infini de Dieu qui nous est donné et les rapports que nous avons les uns avec les autres. Libérés de nos fautes, nous pouvons marcher sur un chemin de pardon et de miséricorde.

La miséricorde situe chacun de nous à notre juste place, le pardon offert met en lumière la beauté de l’humanité car le Seigneur veut nous faire entrer dans sa compassion et nous demande de faire ainsi pour pouvoir vivre ensemble.

Seul le pardon ouvre un horizon nouveau, une reconnaissance qui redonne la vie en nous apprenant à rendre grâces et le reconnaître, c’est laisser notre cœur se dilater dans cette action de grâces car celui qui n’a pas pardonné, comme celui n’a pas reçu la remise de sa dette, est emprisonné.

Notre cœur devient alors compatissant et nous voilà proches de celui qui nous a remis notre dette.

C’est ainsi que le Royaume de Dieu habite notre terre et que des merveilles nous sont octroyées chaque jour.

Le pardon vient de l’amour infini de Dieu pour chacun d’entre nous et dès lors que nous en prenons conscience, alors nous sommes dans la joie et cette joie est parfaite !

Dans cet amour incroyable, dans cette joie parfaite ; nous accueillons donc nos semblables avec le même amour dont nous sommes aimés.

En résumé : le mot d’ordre du jour est « pardonner ».

Pardonner pour que vienne le Royaume de Dieu est donc le moyen concret d’y entrer ; alors n’hésitons pas !

Amen !

 

Homélie patristique : sur la Charité par saint Basile de Césarée

  1. Si tu veux être parfait. Nous avons parlé dernièrement du jeune homme dont il est question aujourd’hui, et l’auditeur attentif se rappelle les observations que nous avons faites. D’abord, que ce n’était pas le même que le docteur de la Loi dont il est fait mention dans saint Luc (Lc 10, 28). Car l’un n’interrogeait Jésus-Christ que pour le tenter, et lui faisait des questions captieuses. L’autre le questionne de bonne foi, mais ne sait pas profiter des avis qu’il lui donne. En effet, s’il l’eût interrogé par mépris, il n’eût pas été si affligé de ses réponses.

saint Basile de Césarée

L’Écriture nous le représente avec un caractère moitié bon, moitié mauvais ; louable d’un côté, malheureux et désespéré de l’autre. Reconnaître Jésus-Christ pour vraiment maître ; et, dédaignant le faste des Pharisiens, l’orgueil des docteurs de la Loi, la foule des scribes, ne donner le nom de maître qu’à celui qui est le seul vrai et bon Maître, voilà ce qui méritait d’être loué dans le jeune homme. Le désir qu’il témoigne d’apprendre par quels moyens il pourra obtenir la vie éternelle, est également digne de louanges. Mais ce qui annonce la disposition d’un cœur qui recherchait moins le véritable bien que ce qui plaît à la multitude, c’est qu’après avoir reçu du vrai Maître des conseils salutaires, au lieu de les graver dans son âme et de les mettre en pratique, il s’est retiré fort triste, aveuglé par l’amour des richesses. Voilà ce qui décèle un caractère équivoque et point d’accord avec lui-même. Quoi ! vous l’appelez maître, et vous ne remplissez pas le devoir de disciple ! vous convenez qu’il est bon, et vous négligez ce qu’il vous offre ! toutefois, un être bon ne peut donner que de bonnes choses. Vous l’interrogez sur la vie éternelle, et vous montrez que vous êtes livré tout entier aux avantages de la vie présente ! Les conseils du Maître vous paraissent-ils exagérés, trop durs et trop difficiles ? Vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (Mt 19, 21).

S’il vous condamnait aux fatigues de ceux qui labourent la terre, ou à courir les périls auxquels s’exposent les commerçants, ou à toutes les peines que se donnent ceux qui ont le désir de s’enrichir, vous auriez raison d’être attristé et rebuté de la difficulté des conseils : mais si le chemin qu’il vous montre pour arriver à la vie éternelle est aisé, s’il n’est point semé de ronces et d’épines, et que cette facilité de faire votre salut, au lieu de vous inspirer de la joie, vous attriste et vous afflige, vous perdez tout le mérite de vos bonnes actions. En effet, si, comme vous dites, vous n’avez tué personne, si vous n’avez ni commis d’adultère, ni dérobé le bien d’autrui, ni porté de faux témoignage, vous rendez inutile le soin que vous avez pris de pratiquer la Loi, faute d’ajouter ce qui reste et ce qui seul peut vous ouvrir l’entrée du royaume de Dieu.

Si un médecin s’engageait à redresser quelqu’un de vos membres qui serait estropié par nature ou par accident, vous seriez satisfait sans doute : et lorsque le grand Médecin des âmes veut vous rendre parfait en ajoutant ce qui vous manque d’essentiel, vous êtes triste et mécontent.

saint Basile de Césarée

Il est clair que vous êtes bien éloigné du précepte de l’amour du prochain, et que vous vous êtes rendu faussement le témoignage de l’aimer comme vous-même. La proposition que vous fait le Sauveur, est une preuve convaincante que vous manquez de la vraie charité. Car s’il était vrai, comme vous l’avez assuré, que vous avez rempli dès votre jeunesse le précepte de l’amour du prochain, et que vous avez donné à chacun autant qu’à vous-même, comment auriez-vous une pareille abondance de richesses ? Le soin des pauvres entraîne de grandes dépenses, pour que chacun ait ce qui est nécessaire, pour que tous les hommes partagent également les biens de la terre et puissent fournir à leurs besoins. Celui donc qui aime son prochain comme lui-même, ne doit rien avoir plus que son prochain : or, il est constant que vous avez des possessions très étendues. D’où vient cette inégalité, si ce n’est de ce que vous préférez vos propres jouissances au soulagement des autres. Ainsi, plus vous abondez en richesses, plus vous manquez de charité. Si vous aviez aimé votre prochain, il y a longtemps que vous auriez songé à lui faire part de vos biens. Mais vous êtes attaché à ces biens comme à une partie de vous-même, et leur privation vous causerait autant de douleur que la perte d’un membre essentiel. Si vous vous étiez fait un devoir de vêtir celui qui est nu, de donner du pain à celui qui a faim, d’ouvrir votre maison aux étrangers ; si vous étiez le père des orphelins, si vous aviez compassion de tous les misérables, auriez-vous tant de peine à vous défaire de vos richesses ? Si vous vous étiez occupé il y a longtemps à distribuer aux pauvres ce que vous avez, il ne vous en coûterait pas d’abandonner ce qui vous reste.

Les commerçants ne font nulle difficulté de donner leurs effets pour en avoir d’autres ; et moins ils donnent pour recevoir en échange des choses d’un grand prix, plus ils se réjouissent comme ayant fait une bonne affaire : et vous, vous vous affligez lorsque vous donnez de l’or, de l’argent, des possessions terrestres, c’est-à-dire, des pierres et de la boue, pour acheter un bonheur éternel.

  1. À quoi vous serviront vos richesses ? vous en porterez des vêtements plus magnifiques ? mais une robe de deux coudées peut suffire et vous servir autant que les habits les plus somptueux. Vous chargerez votre table de mets plus succulents ? mais du pain suffit pour vous rassasier. De quoi donc vous affligez-vous ? qu’est-ce qu’on vous enlève ? la gloire que procurent les richesses ? mais si vous méprisez la gloire d’ici-bas, vous en trouverez une véritable et éclatante qui vous accompagnera dans le royaume des cieux.

Mais, dira-t-on, il est agréable de posséder des richesses, quand même on n’en tirerait aucun avantage. Outre que tout le monde conviendra qu’il y a de la folie à aimer un argent inutile, ce que je vais dire surprendra peut-être, quoiqu’il soit très véritable et conforme aux maximes du Fils de Dieu. On conserve ses richesses en les répandant, on les perd en les retenant. Si vous les gardez, elles vous échapperont ; si vous les répandez, elles vous resteront. Il a répandu ses biens avec libéralité sur le pauvre, dit David ; « sa justice demeure dans tous les siècles » (Ps 3, 9).

Ce n’est, dit-on, ni pour se nourrir plus délicatement, ni pour se vêtir plus superbement, que la plupart souhaitent d’être riches ; et cependant le démon leur suggère mille moyens de faire des dépenses : il emploie mille artifices pour leur persuader que les choses inutiles et superflues sont absolument nécessaires, et que leur fortune n’est jamais suffisante. Ils destinent leurs biens aux besoins présents et à venir : ils en réservent une partie pour eux et une partie pour leurs enfants. Ensuite ils les partagent en mille dépenses diverses. Écoutez quelles sont leurs destinations différentes. « Il faut, disent-ils, qu’une partie de nos richesses soit pour notre usage, et que l’autre soit mise en réserve. On ne se tient point dans les bornes de la pure nécessité. Cette partie est pour la magnificence du dedans, cette autre est pour le faste du dehors. L’une est pour l’appareil des voyages, l’autre pour l’éclat et la splendeur de la maison ». Rien de plus surprenant que de voir toutes les inventions du luxe. C’est une multitude de chars enrichis d’argent et d’airain pour traîner les hommes ou les bagages. C’est un nombre infini de chevaux, dont on apprécie les races comme celles des hommes. Les uns sont destinés à traîner pompeusement par la ville les personnes délicates, les autres sont gardés pour la chasse, les autres pour les voyages : leurs mors et leurs brides sont d’or et d’argent, leurs housses sont de la plus belle pourpre ; on les pare plus magnifiquement que de jeunes époux. C’est une foule de mulets distingués par la couleur, qui ont devant et derrière eux des hommes pour les conduire. Quels essaims de valets de toutes les espèces étalent partout la grandeur du maître, servent à ses besoins ou à ses plaisirs ! intendants, officiers de bouche, échansons, chasseurs, peintres, et mille autres. On voit des troupes de chameaux, dont les uns voyagent, les autres restent dans les champs. On voit des haras de chevaux, des troupeaux de tous genres, des hommes qui les conduisent et qui les gouvernent. Les terres sont suffisantes pour les nourrir et pour augmenter les revenus. Nos riches fastueux ont des bains à la ville, des bains à la campagne. Le marbre brille dans toutes leurs maisons : on l’apporte de Phrygie, de Lacédémone, de Thessalie. Telle est l’exposition de leurs divers domiciles, que les uns sont chauds en hiver, les autres frais en été. Les planchers inférieurs sont parquetés diversement : des lambris dorés décorent les planchers supérieurs. Toutes les surfaces qui ne sont pas ornées de reliefs offrent les plus belles peintures.

  1. Là où est votre trésor, là est votre cœur. Lorsqu’ils ont consumé leurs revenus par tant de dépenses inutiles, ils enfouissent le reste et le mettent en lieu sûr. « L’avenir est incertain, disent-ils, il faut se précautionner contre les nécessités imprévues. » Il est incertain si vous avez besoin de l’argent que vous enfouissez, mais il est certain que vous serez puni de votre cruauté envers les pauvres. Quoi ! parce que vous n’avez pu, malgré tant de moyens, épuiser votre or, vous allez cacher ce qui vous reste dans la terre ? Quelle folie ! vous creusez ses entrailles pour en tirer l’or ; et vous allez l’y remettre après l’en avoir arraché. De là il arrive que vous enterriez votre cœur avec votre argent. « Où est votre trésor, dit Jésus-Christ, là est votre cœur » (Mt 6, 21).

Voilà pourquoi les commandements de Dieu paraissent si durs aux riches. La vie leur semblerait odieuse s’ils n’étaient pas occupés de dépenses superflues. Le jeune homme de notre évangile et ceux qui lui ressemblent sont précisément dans le cas d’un homme qui voyagerait par curiosité pour voir une ville, et qui, après avoir fait courageusement le chemin, arrivé au pied des murs, s’arrêterait dans une hôtellerie, aurait la paresse de ne pas aller plus loin, perdrait par-là tout le fruit de ses peines, et se priverait du plaisir de connaître les raretés de la ville. C’est là le tableau fidèle de ceux qui observent tous les commandements, et qui refusent de se dépouiller en faveur des misérables. J’en ai vu plusieurs qui jeûnaient, qui priaient, qui gémissaient, qui pratiquaient toutes les œuvres de piété où l’on ne débourse rien, et qui n’auraient pas donné une obole aux pauvres. À quoi leur servent toutes leurs vertus qui ne peuvent leur ouvrir le royaume des cieux ? « Un chameau, dit Jésus-Christ, entrera plus facilement par le trou d’une aiguille, qu’un riche par la porte du ciel » (Lc 18, 25). La sentence est claire, celui qui l’a prononcée est incapable de mentir ; mais qu’il est peu de gens à qui elle fasse impression !

« Comment vivrai-je, dira le riche, si j’abandonne tout ce que j’ai ? et que deviendra la figure de ce monde, si tous les hommes vendent leurs biens et les abandonnent ? » Ne me demandez pas l’explication des commandements du Seigneur. Celui qui a porté la Loi saura l’adapter à ce qui paraît impossible.

 

Votre cœur est comme en balance ; il ne sait s’il doit s’attacher aux vains amusements de la vie présente, ou aux avantages solides de la vie future. Les hommes raisonnables doivent croire qu’ils possèdent des biens pour les dispenser avec sagesse, et non pour en jouir dans le sein des délices ; et lorsqu’ils s’en dépouillent en faveur des pauvres, ils doivent se réjouir comme s’ils abandonnaient un bien d’autrui, et non s’attrister comme s’ils perdaient un bien propre. Pourquoi vous affliger et vous laisser abattre parce qu’on vous dit : « Vendez ce que vous avez » ? Quand même vos richesses vous suivraient dans l’autre monde, vous ne devriez pas vous attacher à des biens qui seront effacés par d’autres infiniment plus précieux. Mais si elles doivent nécessairement rester ici-bas, pourquoi ne les vendrions-nous point, pour en tirer un gain immense ? Lorsque vous donnez de l’or pour avoir un cheval, vous n’en ressentez aucune peine : et lorsque vous abandonnez des biens corruptibles pour acquérir le royaume des cieux vous pleurez, vous rebutez le pauvre qui vous demande, vous refusez de donner, vous qui imaginez mille sujets de vaines dépenses !

  1. Au jour du jugement Que répondrez-vous à votre Juge ? Quoi ! vous revêtez des murs, et vous n’habillez pas un homme ? vous décorez des chevaux, et vous ne vous embarrassez pas que votre frère soit couvert de haillons ? vous laissez pourrir votre blé, et vous ne nourrissez pas des malheureux qui périssent de faim ? vous enfouissez votre or, et vous dédaignez un misérable qui est pressé par l’indigence ?

Si vous avez une femme vaine et fastueuse, ce sera bien pis encore. Elle enflammera votre goût pour les plaisirs et pour les délices ; elle excitera vos désirs insensés ; elle ne s’occupera que de perles, de diamants, de pierres précieuses, de l’or qui brillera sur ses habits et dans ses bijoux : en un mot, elle augmentera votre maladie par l’amour de mille superfluités. Elle ne se contentera pas d’y songer en passant ; les jours et les nuits seront sacrifiés à ces soins frivoles. Mille flatteurs qui s’étudient à entretenir ses passions lui amènent des marchands et des artisans de toutes les espèces. Elle ne laisse pas respirer un moment son époux par les continuels sacrifices qu’elle exige de lui. Les plus grandes richesses, des fleuves d’or ne pourraient satisfaire les désirs d’une femme qui fait acheter les parfums des contrées les plus lointaines, comme si c’était l’huile qu’on vend au marché. Les pourpres les plus brillantes que les mers puissent fournir, sont aussi communes chez elle que si c’étaient de simples étoffes tissues de la laine de brebis. Elle fait enchâsser dans l’or les pierres précieuses qu’elle recueille de toutes parts. Les unes ornent son front, les autres entourent son cou, d’autres enrichissent sa ceinture, d’autres lui lient les pieds et les mains : les femmes somptueuses se plaisent à être enchaînées, pourvu que leurs chaînes soient d’or.

Un mari esclave de tous les caprices de sa femme, pourra-t-il avoir soin de son salut ? Comme les ondes, pendant la tempête, engloutissent aisément des vaisseaux mal radoubés : ainsi les inclinations vicieuses des femmes viennent aisément à bout d’entraîner les âmes folles de leurs maris. Or des richesses dissipées de la sorte par un mari et une femme qui cherchent mutuellement à se surpasser par l’invention de folles dépenses, ne doivent trouver aucune voie pour soulager les misères d’autrui. On vous attriste quand on vous dit : « Vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres », afin de pouvoir acquérir la vie éternelle ; et quand on vous dit : Donnez de l’argent pour fournir au faste de votre épouse, pour payer des ouvriers et des artistes de toutes les professions, vous vous réjouissez comme si pour votre or on devait vous donner en échange des effets plus précieux. Ne voyez-vous pas que les murailles de Césarée, minées par le temps, sont tombées en ruine ? on n’en voit plus que des restes, comme des écueils qui dominent sur toute la ville. Que de pauvres l’empressement d’élever ces murailles n’a-t-il pas fait négliger par les riches d’alors ? que sont devenus tous ces superbes ouvrages ? où est celui qui les a ordonnés et dont on admirait la puissance ? Les ouvrages ont disparu comme ces châteaux que les enfants élèvent sur le sable : leur auteur est enseveli dans les enfers, où il expie l’orgueil qui lui a fait construire de vains édifices. Ayez une grande âme ; et des murs grands ou petits seront pour vous la même chose.

Lorsque passant devant la maison d’un homme opulent et fastueux à l’excès, je vois les ornements divers qu’elle étale de tous côtés, je suis persuadé que le maître n’a rien de mieux que ce qui frappe mes regards, et qu’il décore des objets inanimés tandis qu’il néglige la parure de son âme. Quel plus grand service, dites-moi, tirez-vous de sièges d’ivoire, de lits et de tables d’argent, pour que vos richesses employées à ces frivolités ne puissent passer dans les mains des pauvres ? Votre porte est assiégée de misérables qui réclament votre pitié du ton le plus pathétique. Vous les rebutez, vous dites que votre bien ne pourrait suffire à ceux qui vous demandent : votre bouche le proteste en jurant, mais votre main dans son silence vous confond. Oui, la bague précieuse qui brille sur votre doigt publie votre parjure. Combien pourrait-on payer de dettes du prix de votre diamant ? combien pourrait-on rétablir de familles ruinées ? votre seule garde-robe suffirait à vêtir tout un peuple qui meurt de froid. Cependant vous avez la barbarie de renvoyer le pauvre sans lui faire la plus modique aumône. Vous ne craignez pas le courroux de votre Juge, ni le châtiment dont il doit punir votre dureté. Vous n’avez pas eu compassion des autres ; on n’aura point compassion de vous. Vous avez fermé votre porte ; la porte du ciel ne vous sera pas ouverte. Vous avez refusé du pain ; vous n’obtiendrez pas la vie éternelle.

  1. Vous avez beaucoup de besoins, parce que vos désirs sont insatiables Vous dites que vous êtes pauvre ; j’en conviens avec vous. Celui-là est pauvre qui a beaucoup de besoins : or vous avez beaucoup de besoins, parce que vos désirs sont insatiables. Vous voulez ajouter dix talents à dix autres que vous avez déjà : quand vous en aurez vingt, vous voudrez en avoir encore un pareil nombre ; et votre bien qui grossit ne fait qu’allumer votre convoitise loin de l’éteindre. Plus un homme ivre boit, plus il veut boire : ainsi plus un homme nouvellement enrichi amasse de biens, plus il désire d’en amasser, et sa maladie augmente avec ses trésors. L’amour des richesses produit dans le cœur des riches des effets contraires à leurs désirs. Ils ne sont pas aussi réjouis de ce qu’ils possèdent, qu’affligés de ce qui leur manque, ou plutôt de ce qu’ils croient leur manquer. Leur esprit est déchiré par mille inquiétudes, parce qu’ils sont jaloux de surpasser toujours ce qui est au-dessus d’eux. Ils devraient se réjouir et remercier le Seigneur de ce qu’ils sont plus à l’aise que tant d’autres : ils s’affligent et se désespèrent d’être moins riches que deux ou trois personnes. Quand ils sont parvenus à atteindre un homme qui était plus riche, ils font aussitôt de nouveaux efforts pour égaler la fortune d’un autre qui les surpasse. Quand ils ont égalé celui-ci, leur émulation se porte vers un troisième. Et comme ceux qui montent les degrés d’une échelle vont toujours d’échelons en échelons jusqu’à ce qu’ils soient parvenus au dernier : ainsi les hommes cupides ne s’arrêtent dans leur folle passion que lorsque, montés au plus haut degré de la fortune, ils s’exposent eux-mêmes à une chute plus fâcheuse. Le Créateur de l’univers a rendu l’oiseau de Séleucie insatiable pour l’utilité des hommes : et vous, vous vous rendez vous même insatiable pour le malheur des autres. L’homme avide dévore des yeux tout ce qu’il voit : il ne se lasse point de prendre, comme « l’œil ne se lasse point de regarder » (Qo 1, 8) ; semblable à la mort, il ne dit jamais : « C’est assez ! » (Pr 27, 20 ; 30, 16). Malheureux, quand vous servirez-vous de ce que vous avez acquis ? quand jouirez-vous enfin sans vous tourmenter continuellement pour faire de nouvelles acquisitions ?

« Malheur, dit le Prophète, malheur à ceux qui, pour faire tort à leur prochain, joignent maison à maison et champ à champ » (Is 5, 8). Que faites-vous autre chose, vous qui inventez mille prétextes pour envahir ce qui appartient à votre prochain ? « La maison de ce voisin, dites-vous, offusque la mienne ; c’est une maison de bruit et de tumulte ; c’est un refuge de vagabonds ». Quel prétexte n’alléguez-vous pas pour inquiéter un voisin qui vous gêne ? vous ne lui donnez aucun repos, vous le persécutez sans relâche, vous ne cessez pas de le tourmenter et de le vexer jusqu’à ce que vous l’avez contraint de chercher une autre retraite. Qu’est-ce qui a fait périr Naboth (1 R 21) ? N’est-ce point l’avidité d’Achab qui voulait, s’emparer de la vigne de cet infortuné Israélite ? L’homme cupide est un mauvais voisin à la ville comme à la campagne. La mer respecte les bornes qui lui ont été assignées ; la nuit observe toujours les mêmes règles : l’homme cupide ne connaît ni temps, ni mesure ; incapable de suivre des degrés, il ressemble au feu qui saisit et dévore tout. Les fleuves qui n’ont que de petits commencements, croissent peu à peu, se débordent enfin avec impétuosité, et entraînent tout ce qui s’oppose à leur passage. C’est ainsi que ceux qui ont établi leur puissance sur les ruines de plusieurs qu’ils ont opprimés, s’enhardissent à des injustices nouvelles, et se servent des premières victimes de leur cupidité comme d’un instrument pour en accabler d’autres. C’est des excès même de leurs crimes qu’ils tirent les moyens d’augmenter leur puissance. Les premiers qu’ils ont rendus malheureux, ils les contraignent de les seconder dans leurs injustes projets, de leur prêter du secours pour faire à d’autres tout le mal qu’ils pourront. Est-il un voisin, est-il un ami, est-il un associé qui soit à l’abri de leurs fureurs ? Rien ne résiste à la violence des richesses ; tout cède à leur tyrannie, tout redoute cette puissance énorme. Quand on a souffert : d’un riche, on est moins occupé à s’en venger qu’à prendre des mesures pour n’en pas souffrir de nouveau. Un riche inique accouple ses bœufs ; il laboure, sème, recueille ce qui ne lui appartient pas. Si vous lui résistez, il vous charge de coups : si vous vous plaignez, vous serez accusé de l’avoir insulté, vous serez traîné devant les tribunaux, jeté en prison. On trouvera des faux témoins qui mettront votre vie en péril. Vous serez trop heureux de donner encore de l’argent pour vous délivrer de cette persécution.

  1. Suspendez un peu, ô riche, le cours de vos iniquités, prenez quelque temps pour réfléchir, considérez à quoi aboutira enfin tout cet empressement de grossir votre fortune. Vous avez tant d’arpents de terre propres au labour, tant d’autres plantés d’arbres : vous avez des collines, des plaines, des prés, des fontaines, des fleuves. Quel sera le terme de tout cela ? Trois coudées de terre seulement vous attendent ; un tombeau de quelques pierres suffira pour garder votre misérable cadavre. Pourquoi donc prenez-vous tant de peines ? pour qui commettez-vous tant d’injustices ? pourquoi recueillez-vous des fruits inutiles ? que dis-je ? inutiles ; ils seront l’aliment d’un feu éternel. Ne reviendrez-vous jamais de cette ivresse ? ne reprendrez-vous pas de meilleurs sentiments ? ne rentrerez-vous pas en vous-même ? ne vous représenterez-vous pas le tribunal du Fils de Dieu ? Que pourrez-vous répondre lorsque vous serez environné des anciennes victimes de vos injustices qui solliciteront la vengeance du Juge suprême ? Que ferez-vous alors, quels défenseurs payerez-vous ? Quels témoins subornerez-vous ? comment corromprez-vous un Juge qu’on ne peut séduire ? Il n’y aura pas là d’orateur habile, de discours artificieux propres à faire illusion au Juge et à lui dérober la vérité. Vos flatteurs, votre argent, vos dignités, ne vous suivront point. Sans amis, sans secours, sans défenseur, sans défense, confus, honteux, triste, abattu, timide, vous serez laissé seul avec vos crimes. De quelque côté que vous portiez les yeux, vous verrez les témoignages évidents de ces crimes, les larmes de l’orphelin, les gémissements de la veuve, les pauvres que vous aurez outragés, les serviteurs que vous aurez maltraités, les voisins que vous aurez irrités. Tout s’élèvera contre vous. Vos mauvaises actions, triste compagnie, vous entoureront.

L’ombre suit le corps ; les péchés suivent les âmes et se montrent sans cesse à elles. Aussi ne pourra-t-on nier alors ce qu’on aura fait ; les plus impudents ne pourront ouvrir la bouche. Les actions de chacun déposeront contre lui, non en élevant la voix, mais en se montrant telles qu’elles ont été faites. Comment puis-je vous décrire toutes les circonstances d’un jugement terrible ? Si vous écoutez mes paroles, si elles vous touchent, pensez à ce jour où « éclatera du haut des cieux la colère du Seigneur » (Ro 1, 18). Songez au glorieux avènement de Jésus-Christ, où « les bons ressusciteront pour la vie éternelle, et les méchants pour entendre l’arrêt de leur condamnation » (Jn 1, 29). Alors les pécheurs seront couverts d’une confusion éternelle ; alors « une flamme ardente dévorera les ennemis de Dieu » (He 10, 27).

Comment vous ferai-je impression ? que vous dirai-je ? Si vous ne désirez pas le royaume céleste, si vous ne redoutez pas l’enfer, où trouver un remède pour guérir votre âme ? Si les punitions les plus humbles ne vous effraient pas, si les récompenses les plus magnifiques ne vous invitent pas, nous parlons à un cœur de pierre.

  1. Considérez, ô hommes, quelle est la nature des richesses. Pourquoi l’éclat de l’or vous éblouit-il de la sorte ? L’or, l’argent, le jaspe, l’agate, l’hyacinthe, l’améthyste, en un mot, les pierres les plus précieuses ne sont réellement que des pierres. Voilà ce que les richesses ont de plus brillant. Vous renfermez une partie de ces pierres, et vous condamnez leur éclat aux ténèbres. Vous en portez quelques-unes aux doigts, vous vous glorifiez de leur splendeur et de leur prix. A quoi vous sert, je vous le demande, de montrer votre main, parce qu’un beau diamant y brille ? Ne rougissez-vous pas d’avoir tant d’empressement pour une pierre, et de faire paraître la même faiblesse qu’une femme enceinte, qui par un goût bizarre ronge quelquefois des cailloux ? n’avez-vous pas honte de ramasser avec tarit de soin des pierres et des diamants de toutes les espèces ? Quel homme fier de sa parure a pu prolonger sa vie d’au jour ? quel est celui dont la mort ait respecté les richesses ? quel est celui que les maladies aient épargné à cause de son argent ? Jusques à quand l’or sera-t-il le piège des âmes, l’hameçon de la mort, l’appât du péché ? Jusques à quand les richesses seront-elles une source de guerres ? jusques à quand forgera-t-on pour elles des armes, aiguisera-t-on des glaives ? C’est pour les richesses que lus parents foulent aux pieds la nature, que les frères se regardent d’un œil qui respire le meurtre ; c’est pour les richesses que les déserts sont remplis d’assassins, les mers couvertes de pirates, les villes pleines de calomniateurs. Quel est le père du parjure et du mensonge ? quel est l’artisan des plus fausses accusations ? n’est-ce pas l’or et le désir d’avoir de l’or ? Que les hommes sont malheureux de faire de leurs biens l’instrument de leurs maux ? L’argent vous a été donné pour subvenir aux besoins de votre vie, et non pour vous porter au crime ; pour être la rançon de votre âme, et non l’occasion de votre perte.

« Il faut, dites-vous, que je conserve mes biens pour mes enfants ». Tel est le prétexte spécieux de la cupidité. Vous objectez des enfants, et vous satisfaites votre cœur. Ne vous en prenez pas a celui qui n’est pas cause de votre passion. Il a un autre père, un autre maître que vous. C’est de Dieu qu’il a reçu la vie, c’est de Dieu qu’il en attend le soutien. Est-ce que cette maxime de l’Évangile ne regarde point les gens mariés : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres ». Lorsque vous demandiez à Dieu de bénir votre mariage et de vous donner des enfants, avez-vous ajouté à votre prière ces mots : « Donnez-moi des enfants, afin que je désobéisse à vos préceptes ; donnez-moi des enfants afin que je n’arrive pas au royaume des cieux » ? Avez-vous une caution de la vertu de vos enfants ? avez-vous quelqu’un qui vous assure qu’ils feront un bon usage des biens que vous leur laisserez ? Les richesses sont pour bien des jeunes gens un moyen de débauches et d’infâmes désordres. N’entendez-vous pas l’Ecclésiaste qui dit : « J’ai vu une folie prodigieuse, des richesses amassées pour un enfant dont elles ont fait le malheur » (Qo 5, 12) ; et ailleurs encore : « Je laisse à un homme après moi des biens amassés avec de grandes peines ; qui peut savoir s’il sera sage ou insensé » (Qo 2, 18) ?

Prenez donc garde que ces richesses amassées par vous avec de si grandes peines ne deviennent un jour la matière des crimes de vos enfants, et que vous ne soyez puni pour vos péchés personnels, et pour ceux que vous aurez fait commettre à un autre. Votre âme vous est plus proche que vos enfants, vous tenez à elle par un lien plus étroit : elle a le droit d’aînesse ; il faut quelle soit la première partagée. Procurez-lui d’abord une vie abondante, une vie éternelle ; après cela vous distribuerez à vos enfants leur subsistance. Des enfants qui n’ont rien reçu de leur père se sont fait souvent une fortune par leur propre industrie ; mais si vous abandonnez le soin de votre âme, qui en aura compassion ?

  1. Ce discours s’adresse à ceux qui ont des enfants ; ceux qui n’en ont pas, comment pourront-ils justifier leur avarice ? « Je ne vends pas ce que j’ai, dit un avare, et je ne le donne pas aux pauvres, parce qu’on a mille besoins dans la vie ». Ce n’est donc pas du Seigneur que vous recevez des leçons, ce n’est pas l’Évangile qui doit régler votre conduite ? mais vous êtes à vous-même votre législateur et votre maître. Voyez à quel péril vous vous exposez en raisonnant de la sorte. Si vous rejetez comme impossibles les commandements que Dieu vous donne comme nécessaires, vous présumez d’être plus sage que le Législateur suprême. « Mais, dites-vous, je jouirai de mes biens pendant ma vie, et, après ma mort, je ferai les pauvres mes héritiers par mon testament ». C’est-à-dire, que vous deviendrez charitable envers les hommes quand vous ne serez plus parmi les hommes : c’est lorsque je vous verrai parmi les morts que je vous dirai ami de vos frères. On vous saura beaucoup de gré d’être devenu libéral et magnifique quand vous serez couché dans le tombeau et réduit en poussière. Pour quel temps, dites-moi, demanderez-vous à être récompensé ? est-ce pour celui de votre vie, ou pour celui qui a suivi votre mort ? Pendant que vous viviez, livré aux plaisirs et plongé dans les délices, vous ne daigniez point jeter un regard sur le pauvre. Après le trépas, quelles actions peut-on faire ? de quelles actions peut-on demander le prix ? Faites paraître de bonnes œuvres, et demandez-en la récompense. On ne négocie plus après que le marché est fermé ; on ne couronne point celui qui n’entre dans la lice qu’après les combats ; on n’attend point la fin de la guerre pour signaler son courage : ainsi, après la vie, on ne fait plus d’actions méritoires.

Vous promettez d’être bienfaisant par écrit et sur une tablette ! Qui donc vous annoncera le moment de votre départ ? qui vous répondra du genre de votre mort ? combien ont été enlevés subitement ; par un accident imprévu, sans pouvoir prononcer une parole avant de mourir ? à combien la fièvre n’a-t-elle pas causé un délire total ? pourquoi donc attendez-vous le temps où vous ne serez plus à vous-même, où vous serez plongé dans une nuit profonde, accablé par le mal, où personne ne viendra à votre secours, où vous aurez à vos côtés un héritier avide qui ne songera qu`à pourvoir à ses intérêts et à rendre inutiles vos bonnes résolutions ? Regardant autour de vous et vous voyant abandonné, vous reconnaîtrez alors votre imprudence, vous déplorerez votre folie, d’avoir attendu à accomplir le précepte du Seigneur que l’usage de la voix vous fût presque ôté ; que votre main tremblante ne pût former aucun caractère ; que vous ne pussiez manifester vos intentions, ni par la parole, ni par l’écriture. Mais je suppose que vous avez fait un testament bien clair, où tous les articles soient bien nettement énoncés : une seule lettre transposée suffira pour détruire tous vos projets ; il ne faudra qu’un seul nom falsifié, que deux ou trois témoins subornés, pour faire passer votre héritage à d’autres.

  1. Pourquoi vous abuser vous-même, en vous servant de vos richesses pour vivre dans le luxe, et en promettant pour l’avenir de donner ce dont vous ne serez plus le maître ? Votre conduite, comme nous l’avons démontré, est aussi absurde que criminelle. « Je jouirai pendant ma vie des plaisirs, j’accomplirai les commandements après ma mort ». Abraham vous dira : « Vous avez reçu vos biens pendant votre vie » (Lc 16, 25). Le chemin qui mène à la vie éternelle est étroit ; vous n’y pouvez passer si vous n’avez déposé le fardeau de vos richesses. Vous êtes sorti du monde avec ce fardeau ; vous avez négligé de vous en défaire comme vous l’ordonnait le Seigneur. Lorsque vous viviez, vous vous êtes préféré vous-même à ses préceptes : ce n’est qu’après votre mort et votre dissolution que vous les avez préférés à vos ennemis. « Que le Seigneur, dites-vous, reçoive mes biens, afin qu’un tel ne les ait pas ». N’est-ce point là vous venger de vos ennemis plutôt que témoigner de la bienveillance à vos frères ? Lisez votre testament. « Je voudrais vivre encore, dites-vous à-peu-près, et jouir de mes biens ». C’est à la mort qu’on a obligation de ce que vous donnez, et non pas à vous. Si vous eussiez été immortel, vous n’auriez guère songé aux préceptes du Seigneur. « Ne vous trompez pas, on ne se moque point de Dieu » (Ga 6. 7). On ne conduit pas à l’autel un être mort : offrez une victime vivante. Celui qui n’offre que les choses dont il n’a plus besoin, ne saurait être agréé. Eh quoi ! vous n’offrez au Bienfaiteur suprême que ce que la mort va vous arracher malgré vous. Vous n’oseriez pas recevoir des hôtes illustres avec les restes de votre table ; et vous prétendez apaiser Dieu avec les restes de votre fortune !

Voyez, ô riches, le terme de l’attachement aux biens de ce monde, et cessez enfin de sous passionner pour eux. Plus vous aimez vos richesses, plus vous devez être jaloux de ne rien laisser de ce qui vous appartient. Prenez tout pour vous ; emportez tout : ne laissez pas votre fortune à d’autres. Peut-être que vos serviteurs vous refuseront jusqu’à la dernière parure, et que, pour plaire désormais à vos héritiers, ils ne se mettront guère en peine de vous faire d’honorables funérailles. Peut-être même qu’ils se permettront contre vous ces raisonnements philosophiques : « C’est une folie, diront-ils, de parer un mort, d’inhumer avec tant de faste un cadavre insensible. N’est-il pas plus à propos de laisser aux vivants cet habit précieux et magnifique que de l’enterrer et de le laisser pourrir avec un mort ? à quoi bon cette riche sépulture, ce monument si superbe, et tous ces frais inutiles ? ceux qui survivent feront un meilleur usage de cet argent ». Voilà ce qu’ils diront pour satisfaire à vos dépens d’avides héritiers.

Prenez les devants, et construisez-vous vous-même un tombeau. La piété est une belle sépulture. Sortez de ce monde revêtu de tous vos biens. Faites-vous une parure de vos richesses ; ayez-les avec vous. Suivez les avis d’un excellent conseiller, de Jésus-Christ qui vous aime, qui s’est rendu pauvre à cause de nous, afin que nous nous enrichissions par sa pauvreté (2 Co 8, 9), qui s’est livré lui-même pour être le prix de notre rédemption (1 Tim 2, 6). Obéissons-lui comme à un être souverainement sage, qui voit mieux que nous ce qui nous est utile ; écoutons-le comme un être bon qui nous aime ; témoignons-lui notre reconnaissance comme à notre bienfaiteur. Observons fidèlement les préceptes qu’il nous donne, afin que nous soyons héritiers de la vie éternelle en Jésus-Christ lui-même, à qui soient la gloire et l’empire dans les siècles des siècles.

Amen.

 

* sur le site Patristique.org cette homélie est archivée comme "Homélies contre les riches"

 

 

Homélie : Le Pardon Homélie prononcée par Père René le 17 mars 2002 à Colombelles

Dimanche de l’Exil d’Adam

Épître aux Romains XIII, 11-XIV, 4

Évangile selon saint Matthieu VI, 14-21

Homélie prononcée par Père René le 17 mars 2002 à Colombelles

Dimanche de l'Exil d'Adam

Adam chassé du ParadisCe dimanche, dès la célébration des Vêpres qui vont suivre, débute le Grand Carême. Un carême qui doit nous faire suivre progressivement le Christ dans ses Saintes Souffrances, jusqu’à la mort sur la Croix et la Résurrection glorieuse de Pâques. C’est dire combien ce dimanche est solennel.

Jésus n’avait aucun péché personnel, dit saint Paul, mais Dieu l’a fait péché pour nous et pour notre salut. La nuit, les ténèbres et la mort générées par nos péchés ont pénétré la nature humaine du Fils de Dieu. À cause de nous et de nos péchés, Dieu, dans l’humanité du Christ, a été sali, humilié et blessé jusqu’à la mort. Jésus a connu sur la Croix, à cause de nos fautes, l’horreur du péché et de la mort, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus étranger, opposé et contraire à sa divinité. L’énormité du péché du monde et de nos propres péchés s’est emparée de Jésus jusqu’à Le mener à la Croix, jusqu’ aux portes du néant prêt à saisir Celui qui est l’Être et la vie mêmes.

C’est pourtant sur la Croix, de la Croix que Jésus adresse à son Père cette ultime supplication pour nous : « Père, pardonne-leur... » Jésus est venu sur terre pour revêtir tous les péchés de notre nature, les porter en oblation à son Père et Le prier de nous les pardonner, s’offrant Lui-même à la mort comme prix de notre pardon. Nous sommes tellement complices et prisonniers de nos péchés que Jésus ajoute : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Jésus se révèle notre Sauveur ici-bas et notre avocat devant Dieu. « Si nous venons à pécher, dit saint Jean, Jésus est comme un avocat auprès du Père, […] non seulement pour nous, mais pour le monde entier . » Jésus est mort pour que son Père nous pardonne. Ressuscité, Il ne cesse d’intercéder encore pour nous auprès du Père. Voici la justice de Dieu pour nous : le Père pardonne à tous à cause de l’amour qu’Il nous porte à travers le sacrifice accompli par son Fils.

Pourtant Jésus a mis une condition à notre salut : que nous nous pardonnions les uns les autres réciproquement toutes nos fautes. « Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes. » Et Jésus nous demande de prier son Père en disant : « Notre Père […] pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Tant qu’il s’agissait de Lui-même, Jésus demandait notre pardon à son Père, parce que nous ne savons ni ne comprenons ce que nous faisons. Nous ne comprenons ni la réalité de la Personne de Jésus, ni ce qu’aura été en profondeur son œuvre pour nous et pour le monde. Jésus pardonne les offenses que nous Lui faisons, comme à tous ceux qui L’ont insulté et L’insultent toujours, à ceux qui L’ont trahi et Le trahissent toujours. Sur la Croix Jésus pardonnait ainsi à tous, prêtres, pharisiens, soldats, à la foule, aux disciples même qui L’abandonnaient et jusqu’aux brigands qui L’insultaient. Cela, Jésus l’a pris et continue de le prendre totalement sur Lui. Il pardonne à tous, jusqu’à aujourd’hui toutes les offenses, toutes les blessures que nous ne cessons de Lui porter.

Mais tout change dès la moindre offense que nous faisons, même au plus petit de nos frères. Cela Jésus ne le pardonne pas, à moins de demander nous-mêmes préalablement pardon à tous ceux que nous offensons ou avons déjà offensés. Nous demander mutuellement pardon est une exigence absolue. Ce n’est pas une attitude simplement morale. C’est la conséquence obligée de la grâce que Dieu nous fait en nous accordant son pardon. Si nous refusons ou oublions de pardonner aux autres, Dieu ne nous remettra pas nos propres fautes. C’est le sens de la parabole du serviteur impitoyable qui refuse de remettre à son camarade une dette infime, alors que son maître vient de lui remettre la sienne autrement énorme. « Serviteur méchant, dit le maître, ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? » Et dans son courroux le maître le livre aux bourreaux jusqu’à ce qu’il rembourse tout son dû. Jésus prononce cette parabole en réponse à une question de Pierre : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répond : « Je ne te dis pas sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois . » c’est-à-dire toujours. Saint Jean écrit pareillement : « Si nous nous aimons tous les uns les autres, Dieu demeure en nous ; en nous son amour est accompli. » Par contre, « Celui qui dit "J’aime Dieu", et déteste son frère est un menteur. » Mais « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous. » Jésus et son Père viennent faire leur demeure en nous .

Ainsi Dieu pardonne, Dieu nous pardonne en Jésus-Christ, à cause de Jésus-Christ. Mais à la condition préalable de nous pardonner nous-mêmes les uns les autres auparavant. Ce n’est pas facile, mais c’est une condition dirimante. Si elle n’est pas respectée, le Père non plus ne pourra nous pardonner.

En avons-nous réellement conscience ? Ne vivons-nous pas avec le sentiment que rien n’est vraiment grave, que le temps efface tout et puis, qu’il y a eu déjà tellement pire. Et qu’enfin Dieu ne peut que pardonner. C’est avec des propos aussi faux que le monde se retrouve aujourd’hui comme aux pires moments de l’Histoire. Reste à espérer que Dieu s’en satisfait. L’Évangile dit tout le contraire.

Alors nous, en ce Carême, pour ce Carême, faisons enfin l’effort de nous pardonner en vérité. Surmontons cette faiblesse, ce penchant à nous excuser nous-mêmes toujours et de tout. Regardons-nous en face, refusons à notre visage d’être un masque trompeur, à nos paroles un langage hypocrite. Ayons le courage de nos paroles et de nos actes. Si nous avons offensé quiconque en quelque manière, sachons le reconnaître devant lui et demander son pardon. Après quoi nous pourrons demander pour nous-mêmes le pardon libérateur de Dieu. C’est la seule façon de pouvoir entrer dans ce Carême dans la paix et la joie. C’est aussi la seule manière de pouvoir approcher du saint Corps et du saint Sang du Christ. Se pardonner n’est pas seulement nous libérer de nos dettes morales et spirituelles. C’est recouvrer en nous-mêmes une liberté nouvelle.

C’est porter sur les autres et sur nous-mêmes un regard neuf. C’est retrouver le chemin perdu du cœur du prochain. Par là, c’est renouer avec notre vocation véritable de partage et de communion. C’est justifier pleinement notre présence autour de la table eucharistique. Nous ne sommes pas des pécheurs isolés les uns des autres, bien que chaque péché nous isole en notre propre "Moi". Nous sommes appelés à être une communauté en Christ. Mais l’absence de pardon réciproque nous isole les uns des autres et détruit la communauté Alors que le pardon détruit le péché et rétablit la communauté dans son unité.

Il faut ici réitérer la nécessité absolue de la confession. Le moment privilégié de se reconnaître pécheur et d’implorer de Dieu son pardon renouvelle en chacun de nous le don baptismal de l’Esprit. Tout ce Carême doit être pour nous tous un renouveau de la grâce baptismale, le rétablissement de notre communion avec le Seigneur et avec nos frères et la joie de réparer par le repentir les déchirures que nous ne cessons de faire à la tunique sans couture du Christ.

Dés lors nous pourrons entendre, quand nous échangerons tout à l’heure nos pardons réciproques, s’élever en contrepoint les accents du Canon de Pâques, prémices de notre salut.

Amen.

 

Homélie prononcée à la Crypte par le Père Boris le 13 mars 1994

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.

Ce dimanche qui nous introduit dans le Grand Carême de Pâques, nous l'appelons généralement le dimanche de l'expulsion d'Adam. Nous pourrions aussi bien l'appeler le dimanche du repentir d'Adam et le dimanche du pardon d'Adam et le dimanche de la restauration d'Adam.

Adam est une personne, Adam est un symbole. Adam est aussi un nom générique de l'humanité entière qui s'est dévoyée, qui s'est éloignée de Dieu et que le Seigneur lui-même est venu rechercher. Saint Irénée de Lyon, ce grand évêque du second siècle disait - et les chants liturgiques du Samedi Saint le reprennent - que Dieu est venu chercher Adam sur la terre et que, ne l'ayant pas trouvé, il est descendu jusqu'aux enfers. C'est une des grandes idées de saint Irénée que, si Dieu est venu sauver l'homme, Il est venu pour sauver l'homme tout entier, Il est venu pour sauver chaque homme et pour sauver tous les hommes. Tous les hommes sans exception sont appelés au salut, sont appelés à la vie. Saint Irénée le dit : « Si Adam lui-même, notre premier père, n'avait pas été sauvé, l'œuvre de Dieu n'aurait pas été complète. » C'est sur ce mystère d'Adam que je voudrais m'arrêter un moment aujourd'hui.

Fréquemment, nous éprouvons un certain ressentiment vis-à-vis d'Adam. Bien sûr, si le premier père n'avait pas chuté, s'il n'avait pas péché, nous n'en serions pas là. Mais ce ressentiment va tellement loin qu'au fond nous n'avons pas la force de pardonner à Adam quand nous voyons tout le mal, toutes les tristesses, tout le péché, toutes les souffrances, toutes ces puissances de mort qui ont saisi toute la création. Il est certain qu'humainement, il nous est difficile de surmonter ce sentiment presque viscéral de ressentiment.

L'Église voit les choses autrement. Nous avons entendu ces chants extraordinaires que nous percevons avec l'oreille intérieure, cette écoute spirituelle qui traverse les temps et l'espace.

Nous avons entendu ces lamentations d'Adam chassé du Paradis, se tenant humblement courbé jusqu'à terre et pleurant sur son propre sort et pleurant sur le Paradis perdu. Ce Paradis perdu, ce n'est pas seulement la douceur paradisiaque perdue, c'est avant tout la tristesse d'être coupé de Dieu. Adam se lamente avant tout de cette séparation du Seigneur, parce qu'en Lui est la vie, en Lui est la lumière, en Lui est la paix, en Lui est la douceur.

Adam pleurait cette séparation, plus grave, plus douloureuse que la perte de tous les bienfaits et de tous les fruits du Paradis, de sa bonne odeur et de la douceur de la brise qui le recouvrait. Alors, il était dans la joie, dans la paix, dans la gloire, mais avant tout il était en Dieu et Dieu venait dans le jardin converser avec lui à la brise du jour. C'est cela, la grande tristesse d'Adam, et c'est cela dont l'Église fait mémoire aujourd'hui. Elle fait mémoire pour Adam et elle fait mémoire pour les fils d'Adam et d'Ève qui sont appelés à entrer dans cet espace nouveau de repentance, de douceur aussi, en un regard renouvelé vis-à-vis d'Adam et vis-à-vis de tous ceux qui en portent l'héritage.

Désormais nous sommes appelés à mourir et dans ce chemin vers la mort, il y a cette dimension d'espérance et d'attente, de nostalgie aussi, nostalgie qui n'est pas seulement celle de la Bible, celle de l'Église, mais qui est inscrite au cœur même de l'humanité. Dans toutes les religions antiques et dans l'incroyance même du romantisme, il y a cette nostalgie, ce rappel, ce souvenir du Paradis perdu, c'est-à-dire l'idée que les choses n'étaient pas à l'origine comme elles le sont maintenant.

Nous sommes en marche avec Adam et avec Ève. Les Pères de l'Église ont chanté les pleurs d'Adam, son repentir et cette certitude que désormais, il est dans la lumière du Christ. C'est pourquoi, dans l'icône de la Résurrection le Seigneur, Celui que saint Paul appelle avec audace le « Nouvel Adam », récapitule, rassemble l'humanité pécheresse tout entière en Lui. Par Sa mort, la vie, la justice et la grâce sont venues dans le monde, venues jusqu'à nous. Il est venu dans cette terre lointaine chercher le fils prodigue, venu dans la montagne prendre sur Ses épaules la brebis égarée. Jésus prend sur Lui toute notre humanité, elle qui, en face des myriades d'anges, est comme une seule brebis égarée qu'Il doit ramener à la bergerie, à la maison du Père.

Jésus-Christ descend, Il descend jusqu'à terre, Il prend notre humanité, humiliée, pécheresse, Il prend notre péché sur Lui, Il meurt par amour et mourant par amour, Il descend plus bas encore, jusqu'aux confins de l'enfer, là où aucune lumière n'a jamais pénétré. Comme le dit le psaume : « Comment les morts te loueraient-ils ? » (Ps VI, 6) Jésus descend là d'où aucune louange ne pouvait monter vers Dieu. Jésus descend jusque-là, Il dévitalise la mort ; Il tend la main - comme nous le voyons sur l'icône - à Adam et à Ève pour les ramener jusqu'au Royaume, dans lequel ils sont déjà, dans l'attente de la Résurrection finale avec tous les Saints. Adam et Ève sont aussi des saints de l'Ancien Testament et avec les saints de tous les temps, ils sont dans l'attente de la Résurrection pour que l'humanité totale, pour que l'Adam total puisse désormais être tout entier rassemblé, récapitulé, sauvé, dans les mains du Christ. « Quand le Fils de l'homme sera élevé de terre, il attirera tous les hommes à lui. » (Jn XII, 32) Voici le nouvel Adam, le véritable Adam qui nous attire à Lui.

Je voudrais terminer simplement par la lecture d'un poème écrit par un des grands saints de notre époque, le starets Silouane de l'Athos, qui fut canonisé en 1988 lors du millénaire du baptême de la Russie :

Adam languissait sur terre et sanglotait amèrement. La terre ne lui était pas douce, il soupirait après Dieu en clamant : « Mon âme languit après le Seigneur et je Le cherche avec des larmes. Comment ne Le chercherais-je pas ? Quand j'étais avec Lui, mon âme était joyeuse et sereine et l'Ennemi n'avait point d'accès auprès de moi. Mais à présent l'esprit mauvais a pris pouvoir sur moi, il agite et fait souffrir mon âme. C'est pourquoi mon âme désire à en mourir le Seigneur. Mon esprit s'élance vers Dieu, rien ne peut consoler mon âme... » Ainsi se lamentait Adam, et les larmes lui coulaient de son visage sur la poitrine et jusqu'à terre et tout le désert résonnait de ses gémissements.

Le starets Silouane reprend ce chant d'Adam à son compte, et nous aussi nous disons avec lui :

« Moi aussi, j'ai perdu la grâce, et je crie avec Adam : Sois miséricordieux envers moi, Seigneur, donne-moi un esprit d'humilité et d'amour
Ô amour du Seigneur ! celui qui t'a connu, sans se lasser te cherche jour et nuit et s'écrie : Je Te désire, Seigneur, et je Te cherche avec des larmes. Comment pourrais-je ne pas Te chercher ? Tu m'as donné de Te connaître par le Saint Esprit et cette connaissance divine entraîne mon âme à Te chercher en pleurant.

Puis de nouveau les lamentations d'Adam : « Pourquoi ai-je offensé le Dieu que j'aime ? »

Adam marchait sur terre et pleurait à cause des maux sans nombre de son cœur, mais ses pensées étaient absorbées en Dieu. Et lorsque son corps était à bout de forces et ne pouvait plus répandre de larmes, même alors son esprit restait tendu vers Dieu, car il ne pouvait oublier le Paradis et sa beauté. Mais, plus que tout, Adam aimait Dieu, et cet amour lui donnait la force de s'élancer vers Lui.

Voilà ce que le starets Silouane pouvait entrevoir dans sa vision spirituelle, en accord profond avec l'Église. C'est pourquoi, au-delà de tout ressentiment, nous comprenons qu'Adam est aussi le premier repentant, le premier qui a pleuré son péché et qui finalement est restauré dans le Royaume de Dieu. À notre tour, nous sommes à la recherche de Dieu à travers les dédales de notre existence, tout en sachant que nous avons dans l'Église une Parole certaine, que nous avons la Parole de Dieu, que nous avons sa puissance, la grâce de l'Esprit Saint qui nous conduit à la repentance, aux pleurs, au pardon que nous devons à la fois donner et demander humblement. C'est ainsi que nous préparons notre purification, notre libération.

C'est cela le commencement de notre propre résurrection.

Amen.

Père Boris

Homélie prononcée le 3 mars 1985 par Père Boris Bobrinskoy

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

Chaque année en ce jour de la fête du Triomphe de l’Orthodoxie, nous sommes appelés à prêcher, à rendre compte de notre foi , de notre vie, de notre identité, de notre espérance. Parler de l’Orthodoxie c’est parler de ce qu’il y a de plus précieux dans cette foi et cette espérance. Mais peut-on définir ou même décrire ce qui participe au mystère même de Dieu, de la vie divine, de la vie trinitaire, de cette vie inépuisable de Dieu qui ruisselle sans bornes dans notre existence humaine, dans notre péché aussi, hélas, et dans notre déchéance ?

Il faudrait que le temps s’arrête pour parler de manière digne du mystère de notre foi et pour chanter plutôt que parler, d’un chant qui suggère un silence de plénitude et d’adoration, pour parler de notre foi orthodoxe et, avant tout, du saint mystère de la divine et adorable Trinité, l’Alpha et l’Oméga de notre vie. Pour chanter cette adorable Trinité sur laquelle nous sommes suspendus dans l’existence et dans le bien-être, cette Trinité qui œuvre en nous sans cesse pour nous rendre dans notre vie personnelle et dans notre vie ecclésiale, de plus en plus à Son image.

Parler de la communion trinitaire c’est parler du travail de Dieu dans notre vie. " Mon Père, jusqu’à présent, est à l’oeuvre, dit Jésus, et moi aussi je suis à l’œuvre. ", et l’Esprit Saint Lui-même est en œuvre en nous. Après le repos de Dieu au septième jour, après le péché de l’homme, Dieu s’est remis au travail, jusqu’au grand jour du Samedi Saint où Dieu s’est de nouveau reposé de ses œuvres. Et lorsque l’on voit le péché et le mal aujourd’hui on a presque l’impression que, de nouveau, Dieu a besoin de se remettre au travail, mais désormais non plus seul, mais à travers nous.

C’est ainsi que parler de la divine Trinité et de l’amour de Dieu dans ce jour de l’Orthodoxie c’est parler aussi du mystère pascal qui nous révèle l’amour sans fin de la Sainte Trinité. En effet, le mystère pascal, c’est avant tout, le Père qui " a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne meurt pas mais ait la vie éternelle. " Le mystère pascal, c’est l’obéissance totale du Christ à la volonté aimante du Père. Le mystère pascal, c’est la mort et la résurrection que Jésus a traversé seul pour qu’à sa suite, nous aussi, dès maintenant, dès aujourd’hui, nous puissions traverser la mort au vieil homme et à nos péchés et anticiper la résurrection future dans la vie et les sacrements de l’Église. Le mystère pascal, c’est aussi la puissance et la grâce du Saint Esprit qui était en plénitude en Jésus à tous les moments de son existence et qui maintenant se déverse dans une Pentecôte inépuisable sur le monde à travers l’Église.

L’Église quand nous parlons d’elle comme image de la Trinité, nous parlons aussi d’elle comme communion des Saints parce que la Trinité, Elle-même, c’est le principe de toute communion et parce que l’Église et notre vie ne sont valables que si se renouvelle et se réalise en elles cette communication trinitaire qui nous est donnée. Communion des Saints dans l’Église, cela veut dire l’union du ciel et de la terre autour de l’Agneau sans tache immolé et victorieux. L’Église est ainsi un organisme de grâce où à travers et, hélas aussi, malgré nos institutions humaines, la vie divine se communique et se renouvelle et nous transforme de plus en plus, si nous le voulons bien, à la ressemblance divine.

Et aujourd’hui dans ce jour du Triomphe de l’Orthodoxie, si je mentionne, même brièvement, l’icône qui est la cause historique de cette célébration liturgique d’aujourd’hui, il faut dire que ce Dimanche de l’Orthodoxie et la célébration des Saintes Icônes se situent au début du Carême pour rappeler que l’icône liturgique que nous vénérons correspond en profondeur, et doit correspondre en vérité, à l’image intime du Sauveur qui est gravée dès notre naissance dans notre cœur. Une image qui doit devenir dans notre vie entière comme notre programme, comme notre destinée, comme le but de notre croissance, que cette image se révèle et resplendisse.

Le mystère de l’Église c’est donc le mystère, et le miracle, constamment renouvelé, toujours incroyable, toujours mis en doute d’ailleurs, le miracle du ruissellement de la vie divine qui se répand dans notre existence humaine, dans notre vie charnelle par les sacrements innombrables, par le sacrement de l’Église, car dans l’Église tout est sacrement, tout est mystère, tout est sainteté, tout est don. On peut ainsi parler de l’Église pour reprendre la parole de Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui comme de cette échelle dont Jésus parlait et que déjà Jacob avait vue en songe : " En vérité, en vérité je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu monter et descendre au dessus du Fils de l’Homme. " Eh bien ! C’est cette échelle qu’est l’Église, que sont les sacrements et qu’est l’Évangile, par laquelle montent et descendent les Anges de Dieu et les Saints, et par laquelle la grâce de Dieu nous atteint et nous élève. Et nous aussi, sur cette échelle qu’est l’Église, nous montons vers le Seigneur.

L’Église, c’est donc la communion des Saints, des Anges des vivants et des défunts tous ensemble, tous unis autour de l’Agneau céleste auquel nous nous unissons dans l’Eucharistie et dans la louange. Cette présence des Saints, cette union des vivants et des défunts et des Saints avec, bien sûr, en premier lieu la présence de la Toute Sainte et Pure Mère de Dieu, tout cela est vécu avec un relief, je dirais, unique dans la foi, dans l’expérience et dans la liturgie de l’Église orthodoxe. C’est cela la vérité ultime, c’est cela le mystère de l’Église toute entière, et l’Église dans l’Eucharistie, et l’Église autour de l’Agneau est replacée pour ainsi dire dans un rayon de lumière de la gloire Trinitaire. L’Église, c’est aussi –et nous l’affirmons aujourd’hui lorsque nous parlons en mettant peut-être les mots entre guillemets "le Triomphe de l’Orthodoxie"–, l’Église, c’est aussi le miracle permanent, constamment renouvelé de la transmission de la vie divine à travers et malgré nos défaillances, nos lourdeurs, nos contradictions, nos mensonges, nos impuretés, nos ambitions, nos carriérismes, nos lâchetés…

C’est bien pour que l’Église soit plus belle, plus pure, plus virginale encore, plus glorieuse, que ce Carême nous invité à l’effort spirituel, à la prière particulière privée et commune, à une prière plus intense, à un jeûne plus véritable, plus honnête, à l’amour renouvelé du prochain, afin d’atteindre une meilleure correspondance avec l’Archétype, afin d’arriver à une plus grande transparence à la lumière divine pour que la lumière du Christ brille dans le monde à travers nos vies, à travers nos engagements. J’ai parlé de transparence. On pourrait prendre la comparaison suivante : plus un verre ou une vitre est transparent, plus il devient invisible relayant fidèlement la lumière et l’image ; plus l’Église est transparente et plus elle s’efface devant le message du Sauveur, devant Sa présence vivifiante, et devant les hommes aussi ; plus alors elle s’ouvre au service de Dieu et des hommes, comme une icône de Dieu pour les hommes et comme une icône des hommes pour Dieu. L’Église ainsi, icône véritable, ne s’impose pas, mais la lumière et l’amour luisent d’eux-mêmes dans les ténèbres et se propagent de par leur vérité, et se proposent de par leur beauté interne.

" Venez et voyez " disait aujourd’hui dans l’Évangile Jésus aux premiers disciples. Venez et voyez ! cette parole interpelle les hommes mais cette parole juge aussi l’Église et les chrétiens. Sommes-nous suffisamment à l’image du Christ pour que la vision soit convaincante, pour que la venue soit évidente ?

Le Triomphe de l’Orthodoxie que nous célébrons aujourd’hui ensemble va plus que jamais de pair avec l’humiliation et les innombrables épreuves physiques et morales de nos Églises, non seulement de l’Orthodoxie mais du Christianisme tout entier à travers le monde. Partout, en effet, partout sans exception, aujourd’hui la foi chrétienne est mise en question, peut-être plus ouvertement dans les régimes athées ou totalitaires mais non moins réellement, plus insidieusement sûrement dans les pays et les civilisations saisies par le matérialisme pratique bien plus pernicieux peut-être et bien plus fatal encore. En face de ces dangers, de ces épreuves et de ces assauts multiples et variés du Malin les Églises Orthodoxes ont quelquefois tendance à se fermer sur elles-mêmes, à définir leur identité contre le monde ambiant, contre les chrétientés non Orthodoxes, contre les autres religions, dans un durcissement confessionnel humainement compréhensible, mais un durcissement confessionnel de sauvegarde qui rétrécit et qui limite la portée du message de l’Évangile.

Seul le feu de l’Esprit peut embraser le monde. Ne vivons-nous pas aujourd’hui une coexistence douloureuse de deux mondes, l’Église et le monde ambiant ? Deux mondes tellement éloignés qu’il semble quelquefois que le message divin ne se communique que difficilement.

Et pourtant, nous assistons les uns et les autres tous les jours à des conversions, à des retours au Christ, et chaque conversion, chaque repentance, chaque retour à la maison du Père est toujours et de nouveau un sujet continuel d’étonnement, de miracle, de joie.

La faute de cette division, à cette coexistence douloureuse entre l’Église et le monde, la faute en est-elle au monde seulement ? Que faisons-nous, nous-mêmes, de la sagesse de Dieu, de la connaissance des mystères dans lesquels nous baignons, du feu de l’amour qui nous saisit et qui nous est communiqué avec tant d’abondance ? Si le monde est dans l’enfer de l’ignorance et du péché et de la souffrance, nous devons tout de même nous rappeler à nous-mêmes –nous d’abord– et au monde ensuite que les portes de l’enfer que nous côtoyons et qui trouve écho en nous-mêmes, que ces portes de l’enfer ont été aussi arrachées par la force invincible du Ressuscité. Croyons-nous vraiment cela ? Croyons-nous fortement du fond de notre âme en la force invincible du Ressuscité, en la puissance glorieuse et actuelle de l’Esprit vivifiant ?

Ne faudrait-il pas peut-être pour cela moins parler d’Orthodoxie et davantage de l’Évangile et de la Résurrection ? Et toujours évoquer le visage ruisselant de sang et illuminé d’amour du Ressuscité, de Celui qui est venu non pour être servi mais pour servir et pour donner Sa vie en rançon pour la vie du monde.

Amen.

Père Boris

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 24 février 1991

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Le Triomphe de l'Orthodoxie peut s'illustrer par ces mots de saint Paul : " Connaître le Christ, Lui, avec la puissance de Sa Résurrection..." (Ph III, 10).

Le Triomphe de l'Orthodoxie, c'est la célébration du triomphe du Christ sur Sa propre mort, qui marque le triomphe de toute vie humaine sur la mort. C'est bien pourquoi le premier dimanche de Carême lui est consacré, marquant ainsi d'emblée le but vers lequel nous courons tous en cette sainte Quarantaine : la victoire du Christ sur la mort.

La Résurrection du Christ est le point de départ d'une action victorieuse du Christ dans le monde. Aussi est-elle entourée d'une jubilation triomphale. " Jésus le Seigneur, dit saint Paul, a effacé la cédule de notre dette en la clouant sur la Croix ; Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans Son cortège triomphal." (Col II, 14-15)

La Résurrection du Christ a provoqué la glorification de Sa chair, et cette glorification s'étend au Corps entier du Christ, qu'est l'humanité régénérée dans l'Église. La puissance de la Résurrection du Christ nous apporte les prémices non seulement de notre immortalité mais de la transfiguration glorieuse de notre nature.

C'est pourquoi tous les dogmes conciliaires, celui de la divinité du Christ, puis celui de la divinité de l'Esprit, celui des deux natures divine et humaine du Christ et pour finir celui que nous célébrons aujourd'hui, celui de la vénération des Saintes Images, sont tous considérés en Orient chrétien comme le triomphe de l'Orthodoxie. Car tous, y compris le culte des Saintes Images, manifestent que la puissance de la Résurrection du Christ peut dès ce monde-ci transfigurer notre nature. Le chrétien orthodoxe ne doit pas simplement attendre la Gloire pour la fin des temps ; dès aujourd'hui il sait que notre chair peut être sanctifiée, glorifiée et pour tout dire déifiée, par la puissance des énergies divines qui nous sont acquises et déversées par le Ressuscité.

Cette transfiguration de notre chair, de notre nature humaine, possible dès notre vie sur terre, dépasse autant qu'elle les accomplit, toutes notions de rédemption, de salut et de justification. Non seulement notre nature peut être déifiée, mais le monde lui-même aussi, pour lequel nous sommes tous rois, prêtres et prophètes.

L'échelle qui repose sur la pierre angulaire du Fils et qui mène au Père, l'échelle où montent et descendent les saints Anges est le faisceau des énergies divines qui transfigurent le monde dans la lumière du Thabor. La Gloire du Ressuscité devient la gloire de tout croyant ; la Gloire du Christ devient celle d'un monde déjà renouvelé en puissance. Le triomphe de la vie divine en l'homme, voilà le triomphe de l'Orthodoxie !

Mais ce n'est pas sans raison que le triomphe de l'Orthodoxie est célébré en tête du Carême. Cette Gloire, nous n'y accédons que dans la mesure où nous purifions notre nature. Participer à la Résurrection glorieuse du Christ exige d'y préparer nos cœurs, nous avons la responsabilité de rendre notre nature transparente aux énergies divines, d'éliminer en nous tout ce qui nous rend opaques et imperméables à l'Esprit, car cet Esprit nous appelle, dit saint Paul, à posséder la Gloire du Seigneur Jésus-Christ. (2 Th II, 14)

Si donc le triomphe de l'Orthodoxie est de connaître le Christ avec Sa puissance de Résurrection, saint Paul ajoute aussitôt " et avec la communion à ses souffrances". Le triomphe de l'Orthodoxie présuppose l'humiliation des cœurs. " Ayez en vous, dit saint Paul, les sentiments mêmes qui furent dans le Christ Jésus." (Ph II, 5) Ce qui exige d'éradiquer en nous toute volonté triomphaliste. Reconnaissons que nous sommes trop souvent, en tant qu'orthodoxes, déchirés par une certaine incompréhension de notre foi et que nous le ressentons comme une douloureuse brûlure du cœur. Cette réaction négative doit être dépassée pour être vécue comme un amour plus brûlant encore pour le Seigneur.

Le triomphe de l'orthodoxie se manifeste en premier et déjà dans ce travail de purification que nous menons sur nous-mêmes, sur notre chair, c'est-à-dire sur cette capacité d'orgueil, d'égoïsme, de volonté possessive qui se cache dans les replis de notre cœur, sur tout ce qui insulte en nous l'icône du Christ, la figure du Serviteur souffrant, la figure de l'homme des Béatitudes.

Nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes jamais seuls. Le Christ est toujours avec nous. Il ne cesse de nous prodiguer l'Esprit saint. Ne contristons pas l'Esprit qui est en nous, qui gémit en nous, qui prie pour nous, qui Se joint à notre esprit pour nous faire nous écrier " Abba, Père".

La réception de l'Esprit saint, son acquisition, voici où se situe aujourd'hui le triomphe de notre foi. Mais le Saint-Esprit ne s'impose pas. On ne l'acquiert qu'avec un cœur assoiffé de Dieu, et l'humilité est la voie pour s'ouvrir à la lumière ineffable. Tous les saints orthodoxes l'ont expérimenté, saint Syméon le Nouveau Théologien, saint Grégoire Palamas, saint Séraphim de Sarov, pour ne citer que les plus connus.

Cette voie de l'humilité est le trésor de l'Orthodoxie. Encore faut-il que chacun d'entre nous s'en persuade et le vive ; tout dépend de notre soif de repentir et de notre détermination à vivre selon l'Esprit. Si nous l'abandonnons, nous ne sommes plus dans l'Esprit de Dieu, nous ne sommes plus dans l'Église du Saint-Esprit, et Dieu ne nous connaît plus. Il se peut que nous parlions encore du triomphe de l'Orthodoxie, mais Dieu n'est plus en nous et Sa Gloire nous a abandonnés.

Mais l'humilité et l'abaissement, pour être nécessaires, ne sont pas une fin en soi. Le propre mouvement d'anéantissement du Christ de Son rang divin, à Son Incarnation, puis à Sa mort sur la Croix, a été pour entraîner Son triomphe, Son exaltation au plus haut des Cieux, et qu'Il soit proclamé Seigneur, à la Gloire de Dieu le Père.

Notre humiliation vécue pour le Christ est pour amener notre relèvement dans Sa Gloire et pour le partage de Son triomphe. Vivre selon le Christ, c'est déjà vivre avec le Christ, c'est déjà partager Sa Gloire, c'est nous ouvrir à la lumière thaborique, prémices de la lumière du Huitième Jour. " Purifions donc nos sentiments, dit saint Jean Chrysostome, et nous verrons le Christ dans la lumière inaccessible de Sa Résurrection." Et pour revenir à saint Paul : " acceptons de tout perdre afin de gagner le Christ, de Le connaître, Lui, avec Sa puissance de Résurrection et la communion à Ses souffrances, de Lui devenir conformes dans sa mort, afin de pouvoir... ressusciter d'entre les morts."

Quel plus grand triomphe à espérer ? Quel plus grand triomphe rechercher ?

Père René

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