LA DIVINE LITURGIE

LA DIVINE LITURGIE[1]

Diacre Dominique Beaufils

On ne peut pas parler de la divine Liturgie – « divine » n’étant pas une simple expression mais un attribut réel – sans rappeler « encore et encore » que ce n’est pas une cérémonie que nous menons pour et en l’honneur de la divine Trinité, mais une concélébration de tout le peuple de Dieu, clercs et laïcs avec les Saints et le monde angélique, dans une Eglise qui est à la fois terrestre et céleste, dans un temps qui est en même temps notre χρóνος terrestre et leχαιρóς divin de l’éternité, du « présent éternel », où le Christ, Verbe du Père et porteur de l’Esprit Saint, célèbre Lui-même sur l’Autel céleste, avec la participation aussi active que discrète de la Mère de Dieu. Nous sommes tout autant au ciel que sur la terre, dans l’éternité divine que dans notre temps terrestre, en communauté autant avec les puissances célestes qu’avec l’humanité tout entière, vivants et défunts. Il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre. On conçoit donc que cela implique, pour le peuple de Dieu tout entier, la paix et la pureté de l’âme. Le but ultime de la divine liturgie est l’acquisition du Royaume des Cieux. Saint Nicolas Cabasilas affirme que, « dans la célébration des saints mystères, l’acte essentiel est la transformation des dons offerts qui deviennent le Corps et le Sang divins ; le but, c’est la sanctification des fidèles, qui, par ces mystères, reçoivent la rémission de leurs péchés, l’héritage du Royaume des cieux et tout ce que cela implique.»[2]

La liturgie commence par cette doxologie : « Béni est[3] la Royauté[4] du Père, et du Fils et du Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. » Au commencement de la prothèse, le prêtre disait : « Béni est notre Dieu… » Au début de la liturgie, c’est d’une part le Royaume qui est invoqué, et la divine Trinité, montrant bien que la liturgie est liée à l’Incarnation, et donc d’ordre trinitaire.

Pendant cette doxologie, le prêtre trace sur l’autel le signe de la croix avec l’Evangile, car l’acquisition du Royaume des cieux passe par la Parole, l’enseignement du Christ et le sacrifice de la croix. Nous trouvons donc ici l’annonce symbolique du déroulement liturgique vers le Royaume, avec la Parole, qui est le Verbe de Dieu, et le sacrifice eucharistique : la liturgie « de la Parole » et la liturgie « des fidèles », qui, comme nous l’avons dit précédemment, sont dans une parfaite unité.

La liturgie commence par la grande ecténie de paix. « En paix, prions le Seigneur. » On ne peut entrer dans la liturgie qu’en paix : en paix avec soi-même, ce qui implique que l’on ait fait table rase des soucis, des passions, de tout ce qui peut troubler notre âme, des péchés qui la ternissent, « pour accueillir le Roi de toutes choses… » ; en paix avec nos frères et avec le monde entier, dans une Eglise où règne l’Amour et la constance.

On note une progression dans les demandes successives. « En paix, prions le Seigneur » nous rappelle que le Christ dit à Ses disciples : « Je vous laisse la paix ». En disant : « Pour la paix qui vient d’en haut… ». nous nous souvenons que le Christ ajoute : « Je vous donne Ma Paix », Sa Paix dont Il précise qu’elle est différente de celle du monde : « Ce n’est pas à la manière du monde que Je vous la donne » (Jn.14,27).

C’est dans cette Paix du Christ que se trouve notre salut : « Pour la paix qui vient d’en haut et le salut de nos âmes… » Nous Lui demandons de l’étendre au monde entier, car c’est dans la paix que Eglise trouve sa stabilité, son équilibre, et l’unité des fidèles en Christ : « Pour la paix du monde entier, la stabilité des saintes Eglises de Dieu et l’union de tous… »

Puis on prie pour l’Eglise, pour les fidèles « qui entrent avec foi, piété, et crainte de Dieu », pour la hiérarchie ecclésiastique ; pour tout l’environnement qui détermine le bien-être des fidèles ; pour ceux qui sont en danger ou en souffrance. Nous demandons à être préservés, protégés de tout ce qui pourrait éloigner notre attention de la célébration liturgique ou même nous mettre en état d’empêchement : « …toute tribulation, colère, péril et nécessité.» C’est ce qui sera repris au moment du Chérubikon avec d’autres mots : « déposons maintenant tous les soucis de cette vie… » Enfin la demande globale qui est celle des petites ecténies : « secours-nous, sauve-nous, aie pitié de nous et garde nous, ô Dieu, par Ta grâce », qui résume en une phrase toute l’économie divine de notre salut.

Revenons sur une demande : « pour des saisons clémentes, l’abondance des fruits de la terre… » Elle nous remet en mémoire cette annonce de Dt.11, 13-15 : « Si vous écoutez vraiment Mes commandements, (…) Je donnerai en son temps la pluie qu’il faut à votre terre, celle de l’automne et celle du printemps : tu récolteras ton blé, ton vin nouveau et ton huile ; Je donnerai de l’herbe à tes bêtes dans tes prés, et tu mangeras à satiété. » « Je donnerai », montre que, tout en étant le fruit d’une œuvre commune – c’est-à-dire d’une liturgie – entre Dieu et es hommes, les « saisons clémentes » et « l’abondance des fruits de la terre », restent un don divin.

Après la grande ecténie de Paix arrive le temps de la psalmodie sacrée[5]. Une remarque importante doit être faite ici sur la structure liturgique : On aurait tendance à voir ce début de liturgie comme la succession de 3 ecténies – la grande ecténie de Paix et deux petites ecténies suivies chacune d’un antiphone, ou « antienne ». En réalité, nous entrons, après la grande ecténie de Paix et indépendamment d’elle, dans la phase de psalmodie qui est composée de 3 antiphones séparés chacun l’un de l’autre par une petite ecténie.

Ce temps de psalmodie sacrée est, pour Saint Nicolas Cabasilas, « une purification préalable et une préparation aux mystères »[6]. Et le hiéromoine Grégoire, citant Saint Jean Chrysostome, écrit : « Le chant spirituel des psaumes est d’une grande utilité et d’un grand profit ; il nous procure une abondante sanctification, il peut devenir le fondement de toute la vie spirituelle, parce que leurs paroles purifient nos âmes, et que l’Esprit Saint ne tarde pas à descendre dans l’âme qui le chante. »[7] Nous devons garder cette conscience de la valeur purificatrice et préparatoire de ce temps de psalmodie, et du fait qu’elle mêle les voix des fidèles à celle du monde angélique, accompagnée de la prière du prêtre dans le sanctuaire.

Le premier antiphone est tiré du psaume 102, « Bénis le Seigneur, ô mon âme… », hymne à la miséricorde de Dieu. Mais c’est également un hymne marial. Dans le rite grec – comme, dans notre tradition, à certaines fêtes – les versets sont entrecoupés du refrain : « Par les prières de la Mère de Dieu, ô Sauveur, sauve-nous ». Ce premier antiphone est en même temps une prière à l’intercession de la Mère de Dieu pour notre salut. Il est donc logique que le diacre se place à ce moment face à l’icone de la Mère de Dieu.

Le second antiphone est tiré du psaume 145, « loue le Seigneur ô mon âme », qui exalte la bonté de Dieu. C’est également un hymne au Sauveur. Le rite grec entrecoupe les versets par le refrain : « Sauve-nous, ô Fils de Dieu, Toi Qui es ressuscité des morts[8], nous qui Te chantons Alléluia ». Il est donc logique que le diacre se place à ce moment face l’icone du Christ.

Ce second antiphone est suivi de l’hymne « Fils unique et Verbe de Dieu »[9]. Pourquoi cet hymne à ce moment ? Les deux premiers antiphones sont des textes vétéro-testamentaires et prophétiques. Ils correspondent au temps de préparation où le Christ est annoncé par les prophéties, mais n’est pas encore apparu sur terre. Avec le troisième antiphone, les Béatitudes, premier enseignement majeur du Christ, nous sommes dans le nouveau testament. Pendant ce chant des béatitudes, le Christ apparait manifesté par la petite entrée qui, comme nous l’avons dit, correspond à Son apparition sur terre. C’est pourquoi ce troisième antiphone est introduit par l’hymne « Fils unique et Verbe de Dieu…», qui clôt la période vétéro-testamentaire et ouvre la néo-testamentaire ; qui annonce l’apparition terrestre du Christ et résume Son œuvre salvatrice en tant que « l’Un de la Sainte Trinité » : l’incarnation, la croix, la victoire sur la mort, et Le désigne comme Sauveur : « …étant l’Un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint-Esprit, sauve-nous. »

Rappelons, ce qui a été dit dans le chapitre « qu’est-ce que la liturgie ? » : Ce que nous appelons la « petite entrée » est l’entrée du Christ Lui-même, manifesté par l’Evangile, qui apparaît sur la terre, et qui entre dans le sanctuaire accompagné du monde angélique et des saints. L’Evangile est le Christ, de la même façon qu’il est la Main du Christ dans la bénédiction finale de l’office de l’huile sainte : « …Seigneur Jésus-Christ, Fils et Verbe de Dieu (…) étends Toi-même ta forte et puissante Main à travers ce saint Evangile… »

Lorsque le diacre élève l’Evangile devant les portes saintes, c’est le Christ Lui-même qu’il désigne en disant « Sagesse », et devant Qui le peuple dit : « Venez, adorons et prosternons-nous devant le Christ… ». C’est le diacre portant l’Evangile, mais c’est en même temps le Christ, comme les saintes Espèces sont pain et vin, mais en même temps Corps et Sang du Seigneur. Lorsque le prêtre bénit la sainte Entrée, ce n’est pas seulement les portes saintes qu’il bénit, mais surtout l’entrée du Christ, des saints, du monde angélique et des célébrants dans le sanctuaire terrestre et céleste, où est célébrée la divine liturgie à la fois au ciel et sur la terre. Après la petite entrée, le chœur chante les tropaires et kontakia, qui précisent le sens de la fête.

Avec le Trisagion, c’est le chœur des fidèles et les chœurs angéliques qui chantent de concert à Dieu-Trinité cet hymne de louange, qui nous a été transmis par les anges[10] : « Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous ». Saint Nicolas Cabasilas affirme que « nous chantons cet hymne après l’ostension et l’entrée de l’Evangile, comme pour proclamer qu’en venant parmi nous, le Christ nous a placés avec les anges et nous a établis dans les chœurs angéliques »[11].

La triple acclamation angélique « Saint, saint, saint », nous est révélé par le prophète Isaïe : « Je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé…Des séraphins se tenaient au-dessus de Lui…Ils avaient chacun six ailes…Ils se criaient l’un à l’autre ‘Saint, saint, saint le Seigneur tout-Puissant’…» (Is. 6,1-3) Nous en retrouverons la confirmation néo-testamentaire dans l’Apocalypse: « Les quatre animaux avaient chacun six ailes – symbolisme des séraphins – Ils ne cessent jour et nuit de proclamer ‘Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu tout-puissant’…» (Ap.4,8) L’acclamation «Fort» et «Immortel» nous est révélée par David, lorsqu’il s’écrie : « Mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort, du Dieu vivant. » (Ps.41,3) Et Saint Nicolas Cabasilas ajoute : « Recueillir et réunir ces deux acclamations et y ajouter la supplication ‘aie pitié de nous’ a été le rôle de l’Eglise (…) : il fallait montrer, d’une part, la concordance de l’Ancien Testament avec le Nouveau ; d’autre part, que les anges et les hommes sont devenus une seule Eglise, un chœur unique, par la manifestation du Christ, Qui est à la fois du ciel et de la terre. »[12]
Pourquoi le trisagion est-il chanté trois fois ? Parce que les qualificatifs « saint », « fort » et « immortel » s’appliquent au Père, et au Fils, et à l’Esprit-Saint. Ecoutons Saint Jean Damascène : « Le ‘Saint Dieu’, nous l’entendons du Père sans définir avec Lui seul le nom de la divinité, mais en reconnaissant aussi Dieu le Fils et le Saint-Esprit. Le ‘Saint Fort’, nous l’entendons du Fils, sans retirer la force au Père et au Saint-Esprit. Le ‘Saint Immortel’, nous l’entendons du Saint-Esprit, sans mettre le Père et le Fils en marge de l’immortalité. »[13] Nous disons de même à la Pentecôte cette confession trinitaire : « Dieu saint, Qui a tout créé par le Fils avec le concours du Saint-Esprit, Dieu saint et fort, par Qui le Père nous fut révélé et par Qui l’Esprit-Saint est venu dans le monde, Dieu saint et immortel, Esprit consolateur Qui procède du Père et repose dans le Fils, Trinité sainte, gloire à Toi. »[14]

L’importance de ce chant du trisagion explique la prière de supplication qui l’introduit : « Toi, Seigneur, reçois également de notre bouche de pécheurs l’hymne du Trisagion… visite-nous… pardonne-nous toute faute… sanctifie nos âmes et nos corps… accorde-nous de Te servir dans la sainteté…» Et l’ecphonèse de cette prière proclame la sainteté et la gloire de la divine Trinité : « …car Tu es saint, ô notre Dieu, et nous Te rendons gloire, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours… » et le diacre continue « …et dans les siècles des siècles », en désignant avec l’orarion les Portes saintes, avec l’icône du Christ, et l’icône de la Mère de Dieu à Sa droite, et le passage de l’une à l’autre détermine un grand mouvement circulaire qui manifeste en même temps la plénitude du monde céleste où le monde angélique chante la gloire de Dieu – comme nous le disions en parlant de « la liturgie et l’espace » – mais aussi manifeste l’éternité de la sainteté, proclamée de la prophétie d’Isaïe à la révélation apocalyptique.

Nous sommes, maintenant, au moment des lectures. Mettons-en l’aspect purement didactique au second plan, bien qu’il soit réel et important. Car, en réalité, c’est le Christ Lui-même Qui vient à nous et nous sanctifie par Sa Parole, comme il venait parmi le peuple et le nourrissait par Sa Parole. Dans la lecture de l’Evangile, c’est le Christ Lui-même Qui se donne à nous, comme Il se donne à nous dans les Paroles qu’il fait dire par Ses apôtres en les envoyant dans toutes les nations (Mt.28,19). Et, comme cela a été dit pour la petite entrée, lorsque le diacre annonce « Sagesse », avant la lecture de l’épitre, c’est le Christ qu’il annonce. Lorsqu’il dit «Sagesse, tenons-nous droits, écoutons le saint Evangile », c’est le Christ qu’il annonce. Et lorsque le prêtre continue en disant : « Paix à tous », c’est le Christ apparaissant à Ses disciples après Sa résurrection en leur disant : « Paix à vous » (Jn.20,21&26).

Le Christ nourrissait le peuple par Sa Parole, mais Il lui donnait aussi la nourriture terrestre comme nous le voyons dans les récits des multiplications des

pains. De même, comme il a été déjà dit[15], dans la liturgie, le Christ nous nourrit par Sa Parole et nous nourrit par la communion à Son Corps et Son Sang, et Parole et eucharistie sont, l’une et l’autre, nourriture et source de salut.
Si l’on parle de « liturgie de la Parole », on doit entendre en même temps « sacrement » de la Parole, car c’est une immersion, une participation des fidèles à la vie même du Christ. C’est le sens de la prière introductive à l’Evangile : « Fais resplendir dans nos cœurs la pure lumière de la connaissance de Ta divinité… ouvre les yeux de notre intelligence pour que nous comprenions ton message évangélique… » De même que les foules venaient pour voir le Christ et entendre Sa Parole, « …par la lecture de l’Evangile, nous voyons le Christ dans la personne du célébrant et, dans la voix de celui-ci, nous l’entendons »[16]. C’est bien Lui Qui nous parle ; c’est Lui que nous entendons à travers ce que nous disent Ses apôtres. Il les a bien prévenus: «qui vous écoute M’écoute» (Lc.10,16). C’est pourquoi l’annonce diaconale « soyons attentifs » est extrêmement importante et doit nous rendre particulièrement vigilants. Mais c’est aussi Lui que nous entendons à travers ce que l’Esprit-Saint donne au prêtre de nous révéler. C’est pourquoi l’homélie doit également être écoutée avec la plus grande attention car c’est l’Esprit du Père qui parle par le prêtre, comme le Seigneur l’annonce en Mt.10,19 : « …c’est l’Esprit de votre Père Qui parlera par vous. »

Suit l’ecténie instante. Instante, car c’est de toute leur âme et de tout leur esprit, que les fidèles supplient « Ecoute-nous et aie pitié de nous » ; ils implorent « …Ta grande miséricorde ». Rappelons-nous l’affirmation de Saint Nicolas Cabasilas : « Implorer de Dieu Sa miséricorde, c’est demander Son Royaume »[17]  , et il assimile cette miséricorde divine à toute l’œuvre rédemptrice.[18] Instante, parce que les fidèles, après chaque demande, disent trois fois Kyrie eleison. Ils prient pour l’Eglise : pour le clergé, les vivants et les défunts, les membres de l’Eglise, en particulier pour ceux qui en ont soin. Ils prient aussi pour d’autres intentions, en particulier pour les malades.

Cette prière pour les malades paraît importante, car, dans le schéma liturgique, elle s’insère comme dans le récit de l’évangile de Saint Luc (Lc.9, 11, 16-17) où Jésus accueille les foules, Il les instruit du règne de Dieu, Il guérit les malades, puis Il prend le pain, le bénit en rendant grâce, et les nourrit tous à satiété. Dans la liturgie, le Christ instruit les fidèles du règne de Dieu par Sa Parole, Il guérit les malades par les prières, selon la Parole du Christ : « tout ce que vous demanderez en Mon Nom, Mon Père vous l’accordera » (Jn 15,16), Il les nourrit par la communion à Son Corps et à Son Sang. La prière pour les malades a ainsi, dans la liturgie, une place qu’elle tient de la vie même du Christ.

Avant de les renvoyer, l’Eglise prie pour les catéchumènes. Rappelons que l’ecténie des catéchumènes est dite, ainsi que la prière qui la conclue, même s’il n’y a pas de catéchumènes dans la paroisse, car elle concerne les catéchumènes de l’Eglise une, répandue dans le monde entier, qui est le Corps du Christ.

Que demande-t-elle pour eux ? La miséricorde, l’enseignement du Christ Qui est la Vérité et la Justice, enseignement qui est également nourriture pour eux comme il l’était pour le peuple qui venait L’écouter, sans être encore des disciples, mais pour qui Il était le salut et le secours : « sauve-les, aie pitié d’eux, secours-les et garde-les ô Dieu, par Ta grâce », demande analogue – à une inversion près – à celle demandée pour les fidèles, et dans l’optique du bain de régénération du baptême qui fera d’eux des membres du Corps du Christ pour la gloire de la divine Trinité.

C’est pourquoi il est important qu’ils puissent recevoir la Parole du Christ, bien qu’ils ne puissent pas prendre part au sacrifice eucharistique. Le hiéromoine Grégoire utilise cette analogie: «Le renvoi des catéchumènes est un acte d’amour de l’Eglise pour protéger ceux qui ne sont pas encore nés dans le Christ. Les catéchumènes sont les ‘embryons’ qui sont portés par la Mère Eglise.

Par la catéchèse, ils sont façonnés ; ils prennent forme et avancent vers ‘l’accouchement divin’, le baptême.»[19] C’est pourquoi le renvoi des catéchumènes n’implique aucune « indignité », mais une période de maturation, de préparation à la vie en Christ, dont le terme sera le baptême.

Lorsque le prêtre demande « rends-les dignes, au temps opportun, du bain de régénération, de la rémission des péchés et du vêtement d’incorruptibilité (…) Afin qu’eux aussi – ce qui implique une unité en Christ – glorifient Ton Nom vénérable et magnifique, Père, Fils et Saint-Esprit… », il s’agit d’une préparation spirituelle comme le diacre la demande avant l’Evangile des matines : « Afin que nous soyons rendus dignes d’écouter le saint Evangile, supplions le Seigneur notre Dieu ». Les catéchumènes sont renvoyés parce qu’ils ne sont pas encore spirituellement prêts à participer au mystère eucharistique.

Nous retrouvons cette notion de « dignité » dans la Prière pour les fidèles. Le prêtre prie pour lui-même et les célébrants : « …rends-nous dignes de T’offrir nos prières… » Puis, dans la seconde prière pour le peuple entier : « accorde à ceux qui prient avec nous…d’être jugés dignes, un jour, de Ton céleste royaume. » Et l’ecphonèse précise : « Afin que, toujours gardés par Ta puissance, nous Te rendions gloire, Père, Fils et Saint-Esprit… »

Cette deuxième prière précise ce que l’on entend par « dignité » : Tout d’abord la purification « de toute souillure de la chair et de l’esprit », ce qui représente le vêtement de noces nécessaire à l’entrée dans la salle du banquet : « …le roi aperçut un homme qui ne portait pas le vêtement de noce … Comment es-tu entré ici sans avoir de vêtement de noce ?… Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres extérieures… » (Mt.22,11-13) Ce que nous retrouvons chez Saint Paul : « …celui qui mange et boit sans discernement le Corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation.» (1Co.11,29) Mais aussi foi et intelligence spirituelle, crainte et amour, que nous retrouverons dans l’annonce diaconale avant la communion: « avec crainte de Dieu, foi et Amour approchez. »

Le Chérubikon et la grande Entrée.

Nous avons vu, en parlant du peuple royal, que le Chérubikon était un chant commun – une « sym-phonie » – entre le monde angélique et le chœur, partie du peuple royal : « Nous qui, dans le mystère, représentons les chérubins… ».

Le hiéromoine Grégoire décrit ainsi symboliquement la grande entrée : « Le transfert des dons précieux depuis la prothèse jusqu’à l’Autel manifeste l’entrée du Seigneur à Jérusalem depuis Béthanie. Le Roi des Rois entre dans la Ville sainte. Le célébrant devient l’ânon sur lequel aucune passion n’a jamais été assise (Lc.19,30) et est jugé digne pour cela de porter le Roi de gloire. Les fidèles, au lieu d’étendre leurs vêtements (Lc.19,36), s’étendent eux-mêmes devant Lui – ils se prosternent sur le sol. Et, préparés spirituellement, ils reçoivent le Christ. »[20] Cette représentation symbolique ne doit pas faire oublier

que ce sont les saints dons qui sont transportés, mais ce ne sont pas le Corps et le Sang du Christ. Il ne peut pas y avoir une prosternation telle que celle qui convient à la grande entrée de la liturgie des présanctifiés, où ce sont réellement le Corps et le Sang du Christ qui sont transportés de l’autel de prothèse à l’Autel.

Nous avons également vu («la prothèse dans le cadre du sacrifice eucharistique ») que « …déposons maintenant tous les soucis de cette vie » ne signifiait pas seulement laisser de côté toute pensée qui pourrait éloigner notre esprit du mystère qui se réalise à présent, mais aussi se libérer des « soucis », c’est-à-dire des peines, des épreuves, des difficultés, des souffrances, des inimitiés, des passions… Il serait utopique de prétendre laisser tout cela de côté, car on ne peut humainement faire abstraction de tous ses soucis, serait-ce même pour se consacrer totalement à la célébration liturgique. La seule attitude juste est de tout déposer aux pieds du Christ, de tout lui confier parce qu’on a la certitude que Lui Seul peut nous aider, qu’en Lui Seul est la résolution de « tous les soucis de cette vie ». Tout déposer aux pieds du Christ qui entre à Jérusalem pour y être crucifié pour le salut du monde est la seule attitude libératoire, car on ne se « débarrasse » pas de notre croix, mais on la greffe à Celle du Christ pour participer à Sa mort et à Sa résurrection[21]. Par cela, nous n’oublions pas nos soucis, mais on leur donne un sens dans l’optique du salut en Christ. Et cela est véritablement libératoire, parce que le Christ nous dit : « Venez à Moi, vous qui peinez sous le poids du fardeau, et Je vous soulagerai… » (Mt.11,29)

En « dépos(ant) maintenant tous les soucis de ce monde », nous « (nous) confions nous-mêmes, les uns les autres et toute notre vie au Christ notre Dieu », signifiant par là que nos soucis comportent également le souci pour tous nos frères, pour nos proches, pour le salut de nos défunts…, c’est-à-dire pour tous ceux que nous avons inscrits dans les diptyques, et qui sont réellement participants sur la patène sous forme de parcelles de prosphores.

Pendant la procession de la grande entrée, après que le diacre, dans la tradition russe, ait demandé que le Seigneur notre Dieu Se souvienne du patriarche et de l’archevêque – dans le rite grec, le diacre demande qu’Il Se souvienne de nous tous, fidèles –, le prêtre dit: « Que le Seigneur notre Dieu Se souvienne dans Son Royaume de… », et il confie toutes les intentions au Christ. Ainsi, c’est chargé de tous les soucis de ce monde que le Christ, le Roi de gloire, manifesté par la patène et le calice, entre dans le sanctuaire accompagné par les ordres des anges et y est déposé sur l’autel, symbolisant Son entrée dans la Ville sainte pour y être crucifié pour le salut du monde.

Pendant l’entrée au sanctuaire-Jérusalem, le chœur chante : « … pour accueillir le Roi de toutes choses invisiblement escorté par les ordres des anges. Alléluia, Alléluia, Alléluia. » Le diacre commémore le prêtre en disant : « Que le Seigneur notre Dieu Se souvienne dans Son Royaume de ton sacerdoce, en tous temps, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.» Le prêtre commémore le diacre en disant : « Que le Seigneur notre Dieu Se souvienne dans Son Royaume de ton diaconat, en tous temps, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. »

Le prêtre dépose les saints dons sur l’autel et les encense. Suit ce dialogue à voix basse entre le prêtre et le diacre, qui prépare la célébration du mystère par l’invocation de l’Esprit-Saint : Le prêtre : « Souviens-toi de moi, frère et concélébrant ». Le diacre : « L’Esprit Saint descendra sur toi et la vertu du Très haut te couvrira de Son ombre. Prie pour moi, Maître saint. » Le prêtre : « Ce même Esprit concélèbrera avec nous tous les jours de notre vie ». Le diacre : « Qu’il en soit ainsi. Souviens-toi de moi, Maître saint. » Le prêtre bénit le diacre en disant : « Que le Seigneur notre Dieu Se souvienne de toi dans Son royaume, en tous temps, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.» L’importance liturgique de ce dialogue explique qu’il doit être fait avec solennité, et puisse retarder la sortie du diacre pour l’ecténie « accomplissons notre prière au Seigneur ».

Avec l’ecténie de demande, nous progressons pas à pas dans notre quête du Royaume des cieux. Nous prions le Seigneur pour les dons qui sont offerts[22], car le but de la liturgie eucharistique, c’est le Royaume des cieux. Nous prions pour l’Eglise et les fidèles et leur cheminement dans la vie en Dieu. Nous prions pour que le Seigneur nous préserve de tout ce qui pourrait nous écarter du chemin du Royaume : « tribulations, colère, péril et nécessités ». Nous demandons la paix, avec un accent particulier sur le lien qu’accomplit l’Ange gardien, « Ange de paix » entre chacun d’entre nous et Dieu, en même temps « guide fidèle de nos âmes et de nos corps », et intercesseur. Cette demande résume la prière qu’on lui fait le soir après complies : « …ne laisse pas le démon s’emparer de moi en maitrisant de force mon corps de mortel ; fortifie ma pauvre et faible main et guide-moi sur la voie du salut…protège-moi cette nuit et préserve-moi de toute tentation adverse…prie pour moi le Seigneur afin qu’Il m’affermisse dans Sa crainte et fasse de moi un serviteur digne de Sa miséricorde. » Et c’est justement cette miséricorde que nous demandons avec « la rémission de nos péchés et de nos fautes ».

Nous demandons « ce qui est bon et utile à nos âmes, et la paix pour le monde ». Dans cette demande de « ce qui est bon et utile à nos âmes », nous retrouvons le conseil du Christ « cherchez avant tout le Royaume et la justice de Dieu ». Quant à « la paix pour le monde », elle est la voie indispensable à l’avènement du Royaume.

Et cette ecténie évoque notre mort comme passage dans la Vie éternelle. C’est dans cette optique que nous demandons la paix et le repentir jusqu’à notre fin terrestre, de quitter cette vie terrestre en chrétiens, c’est-à-dire que notre fin de vie terrestre soit en même temps un témoignage ; enfin d’être bien défendus devant le trône du Christ. Mais quel avocat pouvons-nous avoir ? Le Christ Lui-même. Nous l’apprenons par le livre de Job, qui réclame « un arbitre pour poser Sa main sur nous deux » (Jb.9,33), c’est-à-dire unir Job lui-même à Dieu le Père. Cet arbitre il Le pressent intimement : « Dès maintenant j’ai dans les cieux un témoin, je possède en haut lieu un garant » (16,19) et il sait qu’Il aura le dernier mot : « Je sais bien, moi, que mon rédempteur est vivant, que, le dernier, Il surgira sur la poussière » (19,25) C’est pourquoi, jusqu’au jugement, avec l’intercession de « notre très sainte, très pure, toute bénie et glorieuse souveraine, la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie et de tous les saints », il faut nous confier « nous-mêmes, les uns les autres et toute notre vie au Christ notre Dieu ».

Avant le symbole de foi, le diacre demande, (comme il a été dit au chapitre « le peuple royal »), « Aimons-nous les uns les autres, afin que dans un même esprit nous confessions » et le peuple continue : « Le Père, le Fils et le Saint Esprit, Trinité consubstantielle et indivisible ». Il est ainsi bien précisé que l’amour les uns des autres est la condition sine qua non à la confession de la divine Trinité, comme le Christ le demande : « Voici Mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés » (Jn.15,12). Sans l’Amour, on ne peut être disciple du Christ. « A ceci tous vous reconnaitrons pour Mes disciples: à l’amour que vous aurez les uns pour les autres» (Jn.13,35). Et le saint apôtre Jean, après nous avoir rappelé que « Dieu est Amour ; qui demeure dans l’Amour demeure en Dieu et Dieu en lui » (1Jn.4,16), nous avertit que « si quelqu’un dit : ‘j’aime Dieu’ et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur (car) celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas.» (1Jn.4,20)

C’est le moment du baiser de paix, qui a disparu pour des raisons probablement pratiques, mais qui persiste entre les prêtres présents dans le sanctuaire. Pour confirmer cet Amour, le prêtre annonce « Le Christ est parmi nous »[23], et le peuple répond « Il l’est et le sera ».

L’annonce du diacre : « Les portes, les portes, soyons attentifs, dans la sagesse », rappelle les Constitutions Apostoliques qui faisaient fermer et garder les portes de l’église pour qu’aucun non-baptisé ne puisse entrer. Cette annonce signifie symboliquement de fermer les portes de nos sens, de nos pensées, de nos regards, de nos inimitiés… pour centrer notre attention non seulement sur la confession de foi qui suit, mais sur la liturgie tout entière. Saint Nicolas Cabasilas, quant à lui, en donne une autre explication : « C’est avec cette sagesse que le prêtre demande d’ouvrir toutes les portes, c’est-à-dire nos bouches et nos oreilles. Avec cette sagesse, dit-il, ouvrez les portes en professant et en déroulant sans interruption ces enseignements ; et cela, faites-le non pas avec nonchalance, mais avec empressement et attentifs à vous-mêmes. »[24] Ces interprétations sont parfaitement compatibles et complémentaires, contribuant à la richesse de l’expression liturgique.

La proclamation du symbole de foi – proclamation et non récitation – est l’affirmation par l’Eglise des fondements de la foi orthodoxe, sur laquelle va se dérouler maintenant l’anaphore. Il n’est pas possible de célébrer la liturgie eucharistique, il n’est pas possible de participer à la sainte communion autrement que sur la base de la confession de la foi orthodoxe. C’est aussi ce que demandera l’ecténie de demande à la fin de l’anaphore : « ayant demandé l’unité de la foi et la communion du Saint-Esprit… » Nous ne nous étendrons pas sur le symbole de foi, qui a été précédemment l’objet d’une catéchèse à part.

A la fin du symbole de foi, le diacre annonce: «Tenons-nous bien, tenons-nous avec crainte, soyons attentifs à présenter en paix la sainte offrande. » Rappelons ce que nous avons dit à propos de la crainte, qui est un respect extrême mêlé d’amour. Le fidèle « craint » Dieu, mais n’en a pas « peur », comme l’enfant « craint » son père sans en avoir « peur ». On ne peut présenter la sainte oblation qu’avec « crainte et tremblement », à l’image des puissances angéliques. Cela implique également qu’on le fasse avec la plus grande attention : « soyons attentifs …». Le hiéromoine Grégoire rappelle que « les Dons précieux ne sont pas simplement offerts sur l’autel terrestre, mais ils sont élevés à l’autel supra céleste.[25] Nous sommes tous appelés à nous élever jusqu’à l’espace de la Paix inébranlable. Le passage vers cet espace doit avoir lieu en paix. »[26]

Mais il ne faut pas oublier également les paroles du Christ : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis viens présenter ton offrande. » (Mt.5,23) L’offertoire nécessite que nous soyons en paix avec tous nos frères.

Le peuple répond : « Miséricorde de paix, sacrifice de louange. » Pourquoi « miséricorde » et non pas « offrande » de paix ? Parce que la miséricorde exprime en outre l’amour, qui est le fruit de la paix, comme la paix implique la miséricorde sans laquelle elle ne peut exister. Saint Nicolas Cabasilas précise que, « lorsque nullepassion ne trouble l’âme, rien n’empêche celle-ci d’être remplie de miséricorde. »[27] C’est cette miséricorde que nous offrons, selon les paroles du prophète Osée (6,6) reprises par le Christ en Mt.9,13 : « C’est la miséricorde que Je veux et non le sacrifice. » Rappelons, comme cela a été dit plus haut qu’il assimile la « miséricorde » à toute l’œuvre rédemptrice.

« Sacrifice de louange ». Saint Paul nous donne le sens de cette affirmation en écrivant aux Hébreux que, par le Christ, nous « offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent Son Nom. » (Hb.13,15) Et ce sacrifice de louange est aussi la voie du salut de l’homme, car « …c’est le sacrifice de louange qui Me rend gloire ; tel est le chemin par lequel Je montrerai à l’homme le salut de Dieu. » (Ps.49,23)

Le prêtre reprend la salutation de Saint Paul en 2 Co.13,13 : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint Esprit soit avec vous Tous. » Et les fidèles répondent : « et avec ton esprit. » Nous sommes dans le même schéma d’échange entre le prêtre et les fidèles que nous avons vu en parlant de la paix, mais avec les dons de la divine Trinité.

« Elevons nos cœurs », dit le prêtre, et les fidèles répondent : « Nous les avons vers le Seigneur.» Avec la demande d’élever nos cœurs, nous franchissons un degré de plus sur l’échelle de Jacob après avoir déposé « tous les soucis de cette vie ». Le cœur doit quitter le niveau terrestre pour se mettre en présence du Christ, au niveau de l’autel supra-céleste. Le peuple, en répondant « Nous les avons vers le Seigneur », dit, en quelque sorte : « Nos cœurs sont là-haut, ‘là où Se trouve le Christ assis à la droite de Dieu’ » (Col.3,11)

Ce dialogue se conclue sur : « Rendons grâce au Seigneur. » Nous célébrons le sacrifice eucharistique[28]. Cette eucharistie commence par l’action de grâce, comme l’a montré le Christ Lui-même en rendant grâce sur le pain et sur la coupe. Et le peuple affirme son assentiment, sa participation à la célébration de l’eucharistie en disant : « Il est digne et juste. » En disant « il est digne et juste », non seulement il agrée, mais il prononce les premiers mots de la prière eucharistique que le prêtre continue maintenant.

La prière eucharistique est une prière d’action de grâce à la divine Trinité : « Tu es, Toi, et Ton Fils unique et Ton Esprit Saint… » Elle rappelle l’économie divine pour le salut des hommes : la création ex nihilo : « Du néant Tu nous as amenés à l’être » ; la chute et le relèvement : « Tu nous as relevés, nous qui étions tombés » ; la promesse du Royaume des cieux : « Tu n’as pas renoncé à tout faire jusqu’à ce que Tu nous aies élevés au ciel et nous aies fait don de Ton Royaume à venir. » Nous sommes dans le même présent éternel que « …qui revient en gloire… » (symbole de foi) et « …faisant mémoire… de Son second et glorieux avènement… », montrant que le salut de l’homme est en même temps une réalité présente et en devenir ; montrant que le sacrifice eucharistique est en même temps dans le « ÷ñόíïò » humain et le « êáéñόò » divin. Avec le terme « tout faire », Saint Jean Chrysostome récapitule en un mot tout ce qui est détaillé dans l’anaphore de la liturgie de Saint Basile, beaucoup plus développée à ce sujet.

Nous retrouvons en même temps la notion que nous avons vue avec Saint Nicolas Cabasilas, que le but de la liturgie est le Royaume des cieux, que la finalité de la sainte Cène est le Royaume des cieux. Le Christ Lui-même le déclare : « Je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’au jour où Je le boirai à nouveau avec vous dans le Royaume de Mon Père. » (Mt.26,29, repris par Mc.14,25 et Lc.22,18)

C’est dans cette conscience que nous rendons grâce à la divine Trinité : « …à Toi, à Ton Fils unique et à Ton Esprit Saint… », que nous Lui rendons grâce « pour cette liturgie que Tu as jugée digne de recevoir de nos mains … » cette liturgie qui est concélébrée par le peuple, le Christ et le monde angélique : « …bien que se tiennent auprès de Toi des milliers d’archanges et des myriades d’anges, les chérubins et séraphins… » Et c’est le chœur des hommes et des anges qui chante d’une seule voix l’ « hymne de victoire ». En effet, sur l’agneau

qui est au centre de la patène, est gravé IC XC NI KA[29], Jésus Christ est vainqueur.

Cet hymne de victoire reprend Isaïe 6,3 : « Saint, Saint, Saint le Seigneur Sabaoth. Le ciel et la terre sont emplis de Ta gloire…» puis il reprend l’acclamation du peuple lors de l’entrée à Jérusalem : « Béni est Celui Qui vient au Nom du Seigneur. Hosanna au plus haut des cieux. » (Mt.21,9) C’est pour cette raison qu’il est placé avant l’anamnèse de la sainte Cène où le Christ institue le pain et le vin comme Son Corps et Son Sang, car Il est entré à Jérusalem pour S’offrir en sacrifice.

« …Toi Qui as aimé le monde qui est Tien jusqu’à donner Ton Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » L’économie divine pour le salut de l’homme, qui est la volonté de la divine Trinité, est réalisée par le Christ. Grâce à Son sacrifice, l’homme trouve sa justification dans la foi, comme l’affirme Saint Paul : « L’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi… » (Ro.3,28)

Après avoir prononcé les paroles de l’Institution, le prêtre, selon le commandement du Christ « faites ceci en mémoire de Moi » (Lc.22,19) rappelle l’œuvre par laquelle le Christ « a accompli tout Ton dessein en vue de notre salut » ; « …la croix, le tombeau, la résurrection au troisième jour, l’ascension au ciel, le siège à Ta droite, le second et glorieux avènement », et offre les Saints Dons : « Ce qui est à Toi, le tenant de Toi, nous Te l’offrons en tout et pour tout », rappelant que « Tu es Celui Qui offre et Celui Qui es offert, Celui Qui reçoit et Qui distribue… »[30] En même temps, le diacre élève le calice et la patène avec lesquels il trace un signe de croix vertical au-dessus de l’autel.

Cette prière a une portée eucharistique très forte, mais elle doit être conçue comme une eucharistie de notre vie toute entière : « …consacrons nous nous-mêmes, les uns les autres, et toute notre vie au Christ notre Dieu ». Nous offrons les Saints Dons, mais c’est nous-mêmes avec le monde entier réuni sur la patène, que nous offrons, comme nous l’avons vu en parlant de la prothèse. « Ce qui est à Toi, le tenant de Toi, nous Te l’offrons en tout et pour tout », a une acception universelle et devrait être le principe guidant chaque acte de notre vie. En particulier, ce devrait être, pour tous les parents, le fondement de l’éducation de leurs enfants ; ce devrait être la seule définition de ce que le monde actuel appelle le « projet parental ».

Puis le prêtre et le peuple tout entier prient le Père d’envoyer l’Esprit Saint. Pendant que les fidèles chantent : « Nous Te chantons, nous Te bénissons, nous Te rendons grâce, et nous Te prions, ô notre Dieu », le prêtre invoque à trois reprise : « Seigneur Qui, à la troisième heure as envoyé Ton très Saint Esprit sur Tes apôtres, ne nous le retire pas, dans Ta bonté, nous qui T’implorons », entrecoupé par les versets du psaume 50 dits par le diacre « ô Dieu, crée en moi un cœur pur, renouvelle en mes entrailles un esprit droit » et « Ne me rejette pas loin de Ta face, ne retire pas de moi Ton Esprit Saint ». Puis il supplie le Père d’envoyer l’Esprit Saint (« épiclèse ») : « Nous T’invoquons, nous Te prions nous Te supplions : envoie Ton Esprit Saint sur nous et sur les Dons que voici…et fais de ce pain le Corps précieux de Ton Christ…et de ce qui est dans ce calice le Sang précieux de Ton Christ…opérant leur changement par Ton Esprit Saint. » A chaque demande, le peuple des fidèles acquiesce en affirmant : « Amen ».

«Envoie Ton Esprit Saint sur nous et sur les Dons…» «Sur nous» manifeste la pentecôte eucharistique sur l’Eglise tout entière, qui est le Corps du Christ, sur tout le peuple qui constitue les membres du Corps du Christ, pour nous faire participer au mystère eucharistique que nous concélébrons avec la divine Trinité et les puissances d’en haut. Descendant sur nous et sur les Dons que nous présentons, l’Esprit Saint « soude toute l’institution de l’Eglise » et lui offre, par la communion au Corps et au Sang du Christ, la possibilité de retrouver le Royaume des Cieux.

Nous voyons qu’il y a ici une différence majeure avec la consécration catholique romaine où ce sont les paroles dites par le prêtre qui « transsubstantialisent » le pain et le vin en Corps et Sang du Christ. Dans la liturgie orthodoxe, ce n’est pas le prêtre, mais l’Esprit Saint qui fait du pain et du vin le Corps et le Sang du Christ. Il n’y a pas « transsubstantiation », c’est-à-dire transformation de la nature du pain et du vin, mais « changement », le pain et le vin gardant leur nature de pain et de vin, tout en devenant mystérieusement le Corps et le Sang du Christ. Lors de la sainte Cène, Jésus donna à Ses apôtre le pain en disant : « Ceci est Mon Corps », puis le vin en disant : « Ceci est Mon Sang » (Mt.26,26-27). C’est du pain et du vin qu’Il donnait, et, en même temps, c’était mystérieusement Son Corps et Son Sang. Il avait déclaré à Capharnaüm : « Je suis le Pain de vie…celui qui en mangera ne mourra pas » (Jn.6,48&50). Par Ses Paroles « ceci est Mon Corps, ceci est Mon sang », Il répond à la questions que les juifs s’étaient alors posée : « Comment peut-Il nous donner Sa chair à manger ? » (Jn.6,51)

En quoi consiste ce changement ? Le pain et le vin deviennent Corps et Sang du Christ immolé, mort et ressuscité en gloire. Il n’y a pas d’immolation ni de mort dans l’anaphore, parce que le Christ est mort et ressuscité une fois pour toutes. « Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur Lui, car Sa mort fut une mort au péché une fois pour toutes et Sa vie une vie pour Dieu… » (Rm.6,9-10) L’immolation et la mort sont marquées symboliquement au début de la prothèse par l’incision de l’agneau en forme de croix et le percement du côté par la lance. Mais les symboles de l’immolation et de la mort sont marqués sur un Agneau déjà vainqueur sur la mort, comme en atteste le sceau IC XC NI KA – Jésus Christ est vainqueur (íéêά) – gravé sur l’Agneau.

Communiant au Corps et au Sang du Christ immolé, mort et ressuscité, nous sommes « morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus-Christ. » (Rm.6,11) C’est ce que continue la prière eucharistique : « Afin qu’ils soient pour ceux qui y communient sobriété de l’âme, rémission des péchés, communion de Ton Saint Esprit, plénitude du Royaume des cieux…» C’est ce qui sera prononcé par le prêtre en donnant la communion : « le serviteur (la servante) de Dieu…communie au Corps très pur et au Sang précieux de notre Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés et la vie éternelle. » C’est ce qui explosera à la fin de la liturgie pendant l’immixion des parcelles dans le calice : « ayant contemplé la résurrection du Christ… », criant la joie de ce que, « puisque nous avons été totalement unis, assimilés à Sa mort, nous le serons aussi à Sa résurrection. » (Rm.6,5)

La prière commémore maintenant tous ceux qui ont été commémorés au cours de la prothèse. Le moment fort de cette commémoration est celle de la très sainte Mère de Dieu[31]. Le prêtre encense 9 fois les Saints Dons en disant : « Et tout particulièrement notre très sainte, très pure, toute bénie et glorieuse Souveraine, la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie », et le diacre encense les Saints Dons en faisant le tour de l’autel pendant que le chœur chante le mégalynaire. Il y a ici un lien très fort entre la commémoration de la Mère de Dieu et l’encensement des Saints Dons, car, rappelle le Hiéromoine Grégoire, « en attribuant le nom de Mère de Dieu à la Toute-Sainte, nous proclamons simultanément le mystère du Christ… »[32]  Il n’y aurait pas de mystère eucharistique sans le « fiat » de la Mère de Dieu, qui a permis l’incarnation du Verbe. L’encensement des saints dons pendant le mégalynaire manifeste ce lien entre la Théotokos et le mystère du Christ.[33]  C’est l’Esprit-Saint qui est ce lien, car c’est Lui Qui fait du pain et du vin le Corps et le Sang du Christ, comme c’est Lui qui est descendu sur la Mère de Dieu au moment de l’annonciation.

Le prêtre prie encore pour tous les saints, pour les défunts, pour l’Eglise tout entière, en particulier pour les autorités ecclésiastiques, et pour le monde entier, présent sur la patène sous forme de parcelles de prosphores, comme nous l’avons vu avec la prothèse.

La litanie de demandes qui est maintenant faite reprend la litanie « accomplissons notre prière au Seigneur », qui suit la grande entrée, mais avec une différence : on ne prie plus « pour les dons précieux qui sont offerts », mais « pour les dons précieux offerts et sanctifiés », et « afin que notre Dieu, ami des hommes, Qui les a reçus à Son autel saint, céleste et immatériel comme un parfum d’agréable odeur spirituelle, nous envoie en retour la grâce divine et le don du Saint-Esprit… » Il y a un échange avec Dieu Qui, par Amour pour les hommes, agrée et reçoit les Dons et leur envoie en retour les Dons de l’Esprit Saint.

Pourquoi « comme un parfum d’agréable odeur spirituelle » ? Parce que les Saints Dons ont été sanctifiés, consacrés par l’Esprit Saint en Corps et Sang du Christ ; du Christ Qui a été oint par le Seigneur, selon la parole du prophète Isaïe, (61,1) dont Il affirmera aux galiléens que c’est Lui que cette parole concerne (Lc.4,18) ; du Christ Qui a été oint d’un parfum très précieux par la courtisane à Béthanie, onction dont Il affirme qu’elle est pour Sa sépulture (Mt.26,7-12) ; du Christ qui exhale un parfum dont l’Epouse du cantique des cantiques dit : « la senteur de Tes parfums l’emporte sur tous les aromates. » (Ct.1,3) Mais aussi parce que les Saints Dons s’accompagnent de la prière de l’Eglise, qui « s’élève comme l’encens devant (Lui) ».

Cette ecténie se termine par « ayant demandé l’unité de la foi et la communion du Saint-Esprit… » parce que nous ne pouvons nous approcher de la sainte communion que dans l’unité de la foi, et il y a unité de la foi « lorsque nous sommes tous ensemble un, lorsque nous comprenons tous de la même façon le lien de la foi et de l’Amour. »[34] C’est ce que nous retrouvons dans la prière eucharistique de la liturgie de Saint Basile : « Et nous tous qui participons à ce seul Pain et à cette unique Coupe, unis-nous les uns aux autres dans la communion à l’unique Esprit-Saint… ». Cette unité ne peut se réaliser que dans la communion à l’Esprit Saint, comme l’exprime Saint Irénée de Lyon: « comme, par l’eau, la farine devient une seule pâte et un seul pain, ainsi, par l’Esprit Qui vient du Ciel, nous devenons un dans le Christ. » (Ad.Haer. III,2)

Cet Esprit-Saint, affirme Saint Paul, fait de nous des fils adoptifs et nous fait crier « Abba, Père ». (Rm.8,15) Et nous crions « Abba, Père » en disant la prière qui nous a été donnée par le Christ, « Notre Père ».

Le prêtre éleve l’Agneau en disant : « Les Saints Dons aux Saints ». Les Saints Dons, le Corps et le Sang du Christ, ne peuvent être donnés qu’à ceux qui sont saints. Cela pose la question : « qui est saint ? » et « qu’est-ce qu’être saint ? » Ce n’est pas chaque fidèle individuellement qui est appelé « saint », mais l’assemblée ecclésiale dans son ensemble, parce qu’elle participe au Corps du Christ, qui est le Seul Saint. Au sein de l’assemblée ecclésiale, chacun est sanctifié par le Christ car, rappelle Saint Nicolas Cabasilas, « personne n’a de soi-même la sainteté, et elle n’est pas le résultat de l’humaine vertu, mais tous la reçoivent de Lui et par Lui »[35]. C’est pourquoi les fidèles répondent: « Un Seul est saint, Un Seul est Seigneur, Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père. Amen ! » A la gloire de Dieu le Père, car, tout ce que fait le Christ, Il le fait « de sorte que le Père soit glorifié dans le Fils ». (Jn.14,13) C’est aussi la prière qu’Il fait en Jn.17,3 : « Je T’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que Tu M’as donnée à faire. »

Que peut-on entendre par « sainteté » ? Dieu a créé l’homme à Son Image et à Sa ressemblance. Si l’Image est ontologique, c’est-à-dire immuable et définitive, même si le péché personnel peut l’occulter au point de ne plus la discerner, la ressemblance est le but que Dieu a laissé à la liberté et la volonté humaine. Cette ressemblance, que l’on peut appeler « sainteté », est in fine la restauration de l’Image de Dieu en l’être. Or, rappelle Saint Paul (Col.1,15) l’Image du Dieu invisible, c’est le Christ. Mais, pour nous, hommes pécheurs, la sainteté est un état progressif de transparence à la Sainteté du Christ. Nous sommes engagés sur la voie de la sainteté, et le Seigneur ne nous juge pas sur le point auquel nous sommes arrivés, mais sur la direction que nous avons prise et la constance dans ce cheminement.

Le Seigneur et Lui seul « scrute les reins et les cœurs » (Jer.20,12). Lui seul sait qui est saint et digne de communier à Son Corps et Son Sang. Saint Nicolas Cabasilas précise nettement : «…ce ne sont pas tous ceux à qui le prêtre donne l’eucharistie, qui communient véritablement, mais ceux-là uniquement à qui le Christ la donne. Le prêtre, lui, donne sans distinction le sacrement à tous ceux qui se présentent ; le Christ, à ceux qui sont dignes de communier. »[36] C’est là la portée de cette acclamation : « Les Saints Dons aux Saints ».

Après cette acclamation, suit un triple rituel sur les Saints Dons :

– Le diacre dit : « Romps – ou ‘fractionne’–, Maître, le Saint Pain », et le prêtre le rompt selon les incisions en croix faites lors de la prothèse, en disant : « L’Agneau de Dieu est rompu et partagé ; il est rompu mais non divisé ; il est toujours mangé mais ne s’épuise jamais, et il sanctifie ceux qui y communient ».

« Rompu et partagé » : Au moment de la sainte Cène, le Christ rompt le pain, et le partage à Ses disciples. (Mt.26,26) Saint Paul précise (1Co.11,24) « Ceci est Mon Corps qui est rompu pour vous. » Cette fraction est une manifestation du Christ. Lorsqu’il arrive avec deux disciples à Emmaüs, après la résurrection, il prend du pain, rend grâce, le rompt et le leur donne. C’est alors qu’ils Le reconnurent « à la fraction du pain » (Lc.24,30-31&35).

« Rompu et non divisé » : Fractionné en quatre, l’Agneau est toujours le Corps du Christ dans son unité et son intégrité. Il est disposé en forme de croix sur la patène : en haut IC, en bas XC, à gauche NI, à droite KA. Chaque parcelle de pain qui sera distribuée est pleinement le Christ.

« Toujours mangé mais ne s’épuise jamais » : Lors des multiplications des pains, le Christ prend les pains, les rompt et les donne à Ses disciples pour qu’il les distribuent à la foule. La foule fut rassasiée, et il restait encore douze corbeilles de ce pain. Ainsi, les fidèles communient au Corps et au Sang du Christ, et Il n’est jamais épuisé, parce que le Christ est inépuisable. Saint Jean Chrysostome compare ce caractère inépuisable à une flamme qui allume une multitude de flambeaux. Elle se divise, mais aussi se multiplie, tout en restant la même flamme.

« Il sanctifie ceux qui y communient ». Les fidèles communient « pour la rémission des péchés et la vie éternelle ». Ayant communié au Corps et au Sang du Christ, Il nous emplit entièrement ; Il « pénètre mes membres, toutes mes articulations, mes reins et mon cœur »…Il « purifie mon âme, sanctifie mon intelligence, fortifie mes genoux et tous mes os; Il illumine mes cinq sens…»[37] C’est la plénitude du Christ en nous qui « sanctifieceux qui y communient ».

– Puis le diacre demande : « Remplis, maître, le saint calice ». Le prêtre prend la parcelle sur laquelle est gravé IC et la dépose dans le calice en disant : « Plénitude du Saint-Esprit », marquant ainsi l’union du Corps et du Sang dans le Pain « Qui fortifie le cœur de l’homme » et le Vin « Qui réjouit le cœur de l’homme » (Ps.103,15) par l’action de l’Esprit-Saint.

– Le diacre prend le Zéon[38], eau bouillante, et, après que le prêtre l’ait béni, le verse dans le calice en disant « Chaleur de la foi, plénitude du Saint-Esprit ». L’eau manifeste l’Esprit-Saint. C’est Lui que le Christ annonce lorsqu’Il dit à la samaritaine : « Celui qui boit de l’eau que Je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. » (Jn.4,14) Le caractère bouillant de l’eau exprime le feu, qui manifeste également l’Esprit-Saint descendant à la Pentecôte sur les apôtres sous forme de langues de feu et « ils furent remplis de l’Esprit-Saint ». (Ac.2,3-4) Ainsi les fidèles communient au Corps et au Sang du Christ porteur de l’Esprit-Saint « Qui procède du Père et repose dans le Fils », manifestant le caractère trinitaire du mystère eucharistique.

Depuis peu, la communion du clergé au Corps et au Sang du Christ se fait avec les portes saintes ouvertes, et la prière avant la communion est faite en commun avec les fidèles. Il y a là un changement peu important sur le plan matériel, mais très significatif sur le plan liturgique. La communion à part et portes fermées, donc hors de la vue des fidèles, pouvait donner le sentiment que le clergé représente une « caste » à part et supérieure. Elle était en contradiction flagrante avec la prière eucharistique de la liturgie de Saint Basile : « Et nous tous qui participons à ce seul Pain et à cette unique Coupe, unis-nous les uns aux autres dans la communion à l’unique Esprit Saint… » Le Corps et le Sang du Christ sont Un seul mystère pour tous, le clergé et les fidèles sont un seul peuple royal, même si les ministères sont différents. Saint Paul est très clair sur ce point : « Il y a diversité des dons, mais c’est le même Esprit ; diversité des ministères, mais c’est le même Seigneur ; divers modes d’action, mais c’est le même Dieu Qui produit tout en tous. »(1Co.12,4-6) Que le clergé fasse la « prière avant la communion » puis communie indépendamment des fidèles, puis les fidèles indépendamment du clergé, représente une rupture flagrante de cette unité du mystère eucharistique. On ne peut donc que se réjouir de ce retour à l’orthopraxie liturgique.

« Avec crainte de Dieu, foi et amour approchez ». On ne peut s’approcher avec légèreté des « Mystères redoutables du Christ, Mystères divins, saints, immaculés, immortels, célestes et vivifiants… » On ne peut les approcher qu’avec crainte de Dieu, foi et amour. Crainte de Dieu, comme nous l’avons déjà vu, ayant le sens d’un respect extrême devant la sainteté, avec un sentiment de repentir profond, parce que je suis le premier des pécheurs : « …Aie pitié de moi et pardonne-moi mes fautes…rends-moi digne de participer sans encourir de condamnation à Tes Mystères très purs… » Foi, comme elle est exprimée dans la prière : « Je crois et je confesse que Tu es en vérité le Christ…Je crois encore que ceci même est Ton Corps très pur et que ceci même est Ton Sang précieux… Que la participation à Tes saints Mystères…soit…la guérison de mon âme et de mon corps…souviens-Toi de moi, Seigneur, dans Ton Royaume…» Amour réel et fidèle, sans la moindre pensée de trahison : « …je ne révèlerai pas le mystère à Tes ennemis, je ne te donnerai pas le baiser comme Judas… » Cette prière est dite par toute la communauté ensemble, mais, en même temps, elle reste une prière personnelle de chacun de ceux qui vont communier. C’est chacun qui manifeste «amour de Dieu, foi, désir du sacrement, ardeur pour la communion, élan fervent, empressement assoiffé…»[39]  parce que c’est chacun personnellement qui « communie au Corps très pur et au Sang précieux de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ, pour la rémission de ses péchés et la vie éternelle. » Et il est important que ce soit le communiant qui réponde lui-même « Amen », avec la conscience que comme le proclamera le prêtre à la fin de la communion : « ceci a touché vos lèvres, vos iniquités sont enlevées et vos péchés effacés ». Cette annonce vient de la prophétie d’Isaïe (Is.6,6-7) : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant dans sa main une braise qu’il avait prise avec des pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche et dit : ‘Dès que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé’. » La braise, c’est le Christ Qui pénètre en nous sans nous consumer, comme Dieu était dans le buisson ardent qui ne se consumait pas.

Ayant contemplé la résurrection du Christ

La communion au Corps et au Sang du Christ n’est possible que par Sa résurrection. Nous avions vu, en parlant de la prothèse, que les vivants et les défunts étaient représentés sur la patène sous forme de parcelles de prosphores. Le diacre regroupe toutes les parcelles en proclamant la résurrection : « …Ta sainte résurrection, nous la chantons et la glorifions… » ; la victoire totale sur la mort : «…par la mort Il a terrassé – ou anéanti – la mort…» ; l’espérance du royaume des cieux : « …donne-nous d’être unis à Toi plus manifestement au jour sans déclin de Ton Royaume…», car, unis au Christ par la sainte communion, nous sommes unis à Sa résurrection et à Son royaume.

Puis, versant toutes les parcelles dans le calice, il demande : « Lave, Seigneur, par ton Sang précieux, les péchés de Tes serviteurs dont il a été fait mémoire ici, par l’intercession de la Mère de Dieu et de tous Tes saints. » Toute l’humanité, vivants et défunts, « car – affirme Saint Nicolas Cabasilas – le Christ Se communique aussi à eux d’une manière que Lui seul connaît »[40], l’humanité avec tous ses « soucis », est ainsi incorporée au Corps et au Sang du Christ, le Seul sans péché Qui lave les péchés du monde pour la Vie éternelle.

Le prêtre demande : « O Dieu, sauve Ton peuple et bénis Ton héritage ». Pourquoi le peuple est-il l’ « héritage » du Seigneur ? Il y a là une évocation des Ps.2,7-8 : « Le Seigneur m’a dit : ‘Tu es Mon Fils, Moi, aujourd’hui Je T’ai engendré. Demande, et Je Te donnerai les nations en héritage… » et 27,9 : « Sauve Ton peuple et bénis Ton héritage, sois son pasteur et relève-le pour l’éternité. » Il y a là une prophétie du monde donné en héritage au Seigneur pour qu’Il le sauve, dont nous trouvons confirmation dans la prière sacerdotale du Christ : « J’ai manifesté Ton Nom aux hommes que Tu as tirés du monde pour Me les donner. Ils étaient à Toi et Tu Me les as donnés…Je prie…pour ceux que Tu M’as donnés… » (Jn.17,6&9) Mais, mystérieusement, cet « héritage » est commun au Père et au Verbe: «…ils sont à Toi, et tout ce qui est à Moi est à Toi, comme tout ce qui est à Toi est à Moi…» et le but en est son unité à l’image de la divine Trinité : « Père saint, garde-les en Ton Nom, ceux que Tu M’as donnés, pour qu’ils soient un comme Nous sommes un. » (Jn.17,11)

C’est en tant qu’ « héritage » que les fidèles continuent : « Nous avons vu la vraie lumière, nous avons reçu l’Esprit céleste. » Le Christ est la lumière. Il est vie et lumière, comme l’annonce le prologue de l’Evangile selon Saint Jean : « En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes… » Mais le Père et l’Esprit sont tout aussi vie et lumière : « …auprès de Toi est la source de vie, et en Ta lumière nous verrons la lumière.» (Ps.35,10) Tout le mystère eucharistique, et, en lui, le salut de l’homme est trinitaire : « …Adorons l’indivisible Trinité car c’est Elle Qui nous a sauvés. »

La fin de la liturgie est marquée par l’action de grâce : « Que nos lèvres s’emplissent de Ta louange, Seigneur, afin que nous chantions Ta gloire, car Tu nous as rendus dignes de communier à Tes saints, divins, immortels et vivifiants mystères… ». Puis le diacre demande : « …ayant participé aux Mystères redoutables du Christ, Mystères divins, saints, immaculés, célestes et vivifiants, rendons grâce dignement au Seigneur.» Et le prêtre: «Nous Te rendons grâce…de nous avoir, aujourd’hui encore, rendus dignes de Tes célestes et immortels Mystères… » Cette « dignité » au regard des Mystères du Christ, que nous évoquons ainsi est la justification qui est donnée par Lui à tous ceux qui ont participé à Ses saints Mystères, et qui, rappelle Saint Paul, n’est aucunement liée à nos œuvres, mais à la foi en Lui. (Rm.3,28). Nous Lui demandons en même temps « …Garde-nous dans la sainteté » ; « …Que ce jour tout entier soit parfait, saint, paisible et sans péché » ; « …Redresse notre chemin, garde-nous dans Ta crainte, veille sur notre vie, affermis nos pas… » car la vie chrétienne ne peut se faire qu’en union avec Lui.

Sortons en paix. Nous avons concélébré cette divine liturgie dans la Paix du Christ. En sortant maintenant dans le monde, nous devons diffuser cette paix autour de nous, sans retomber dans les travers du quotidien. Mais, cette Paix du Christ, c’est Lui Qui la donne : « Donne la paix au monde qui est Tien, à Tes églises, aux prêtres, à ce pays et ceux qui le gouvernent et à tout Ton peuple… » Et le peuple chante trois fois « que le Nom du Seigneur soit béni, dès maintenant et à jamais », ce dont il témoignera dans le monde, dans sa vie quotidienne familiale, sociale, dans le travail, car le Seigneur nous a envoyé apprendre aux nations « à garder tout ce que Je vous ai prescrit » (Mt.28,20)

Avant de sortir de l’église, les fidèles viennent vénérer la croix que leur présente le prêtre, et baisent la main du prêtre. Rappelons que c’est la Main du Christ qu’ils embrassent. Pendant ce temps, le choeur chante le psaume 33 « Je bénirai le Seigneur en tout temps ». Dans le rite grec, le prêtre distribue à ce moment l’antidoron – ou pain béni – à ceux qui n’ont pas communié ou n’ont pu communier s’ils ne sont pas orthodoxes. Il faut donc considérer que ce moment fait encore partie de la liturgie, et demande le silence, les conversations personnelles devant attendre encore un peu…

[1] Nous avons précédemment étudié certains points et éléments forts de la divine Liturgie. Nous abordons ici le corps même de la Liturgie. Le sujet est trop vaste pour être traité in extenso. Nous nous limiterons un à survol obligatoirement incomplet, mais en tentant d’en montrer l’unité et en insistant sur certains aspects peut-être moins connus.

[2] Nicolas Cabasilas : “Explication de la divine liturgie”. I, 1

[3] “Béni est” ou “ Béni soit”. On peut l’entendre comme une affirmation ou comme une instance, ou comme les deux à la fois, ce que suggère le texte grec: Εὐλογημένηἡβασιλεία…qui ne précise pas le verbe, a fortiori son temps.

[4] La signification de«βασιλεία» est «royauté».

[5] Nous utilisons le terme de psalmodie dans son sens étymologique, que ce soit psaumes, cantiques, hymnes…

[6] Op. cit. XVI, 6

[7] Op. cit. p. 120

[8] Le refrain est adapté aux différentes fêtes, par exemple : « Toi Qui fus baptisé par Jean dans le Jourdain », ou « Toi Qui T’es transfiguré sur la montagne »…

[9] Cet hymne est un ajout plus tardif à la liturgie de Saint Jean Chrysostome, fait au VIème siècle par l’empereur Justinien

[10] Dans son traité “delafoiorthodoxe”, (livreIII,chap.X) Saint Jean Damascène rapporte que,sous l’archevêque Proclus (règne de l’empereur Théodose II), Constantinople fut atteint d’une calamité (peut-être le grand tremblement de terre de l’année 447 ?) Pendant que le peuple priait ardemment, un enfant du peuple fut ravi au ciel où les anges l’initièrent au chant “Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous”. Revenu à lui, il rapporta cet hymne au peuple qui le chanta, et la calamité cessa.

[11] Op. cit. XX, 3

[12] ibidem

[13] op.cit. Livre III chap.10

[14] theotokion ton 8 du lucernaire des grandes vêpres de la Pentecôte.

[15] Chap. « qu’est-ce que la liturgie ? »

[16] Hiéromoine Grégoire : Op. cit. p.140

[17] op. cit. XIII,2

[18] ibidem XVII,4

[19] Op. cit. p. 151

[20] op. cit. p. 164

[21] C’est le sens de ce qu’écrit Saint Paul aux Colossiens : « …je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour Son Corps, qui est l’Eglise » (Col. 1, 24),

[22]«offerts» est plus juste que «présentés», dans la mesure où «προτεθεντων» dérive de «προθεσις», qui signifie « offrande ».

[23] Cette annonce a été introduite de façon assez récente dans les paroisses de tradition russe.

[24] Op. cit. XXVI, 1&2

[25] N’oublions pas que «anaphore» vient de ἀνάφέρω, qui signifie «porter en haut».

[26] Op.cit. p. 180

[27] Op. cit. XXVI,2

[28] N’oublions pas que « rendons grâce » est, en grec : « ε ὐχ α ρ ι σ τ ήσομεν » . L’eucharistie est donc action de grâce, comme l’action de grâce est eucharistie.

[29] de νικαω, vaincre

[30] Prière de l’hymne des chérubins.

[31] Nous avons parlé de cette commémoration dans le chapitre « La Mère de Dieu dans la liturgie ».

[32] Op. cit. p.206

[33] Il est donc liturgiquement illogique d’encenser en outre le sanctuaire et les célébrants, tout devant être concentré, à ce moment, sur les Saints Dons, Corps et Sang du Christ grâce au «fiat» de la Mère de Dieu.

[34] Hiéromoine Grégoire du Mont Athos. Op. cit. p.214

[35] Op. cit. XXXVI,5

[36] Op. cit. XVIII,4

[37] Prière d’action de grâce de Saint Syméon Métaphraste.

[38] De ζεω : bouillir

[39] Saint Nicolas Cabasilas : op.cit. XLII, 6

[40] op. cit. XLII, 3

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