Homélie prononcée par le diacre Dominique Beaufils à la Crypte le 18 mars 2018, dimanche de Saint Jean Climaque

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Amen.

Frères et sœurs en Christ,

Nous sommes maintenant dans la seconde moitié du saint carême, dans la montée vers la grande Semaine et la Résurrection du Christ.

Dimanche dernier, l’Eglise nous a rappelé le sens du carême, qui est aussi celui de notre vie : la vénération de la Croix du Christ, instrument de la passion, mais surtout de la résurrection ; de la résurrection du Christ et de notre propre résurrection.

Mais la croix est l’instrument de notre résurrection si, comme l’écrit le saint apôtre Paul aux romains, nous avons été  totalement assimilés à la mort du Christ.[i] Et le livre de l’Apocalypse prophétise : « heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur »[ii]. Comment ? Le Christ nous dit : « si quelqu’un veut venir à Ma suite, qu’il… se charge de sa croix et qu’il Me suive ».[iii] Il nous faut donc nous charger de notre croix et suivre le Christ.

Nous avons trop tendance à assimiler notre croix à nos peines, nos afflictions, nos difficultés, à nos souffrances ou nos infirmités, en un mot à tout ce qui mine notre existence. Mais nous oublions que notre croix, c’est également nos passions, nos péchés, une vie centrée sur notre ego, sur le matériel. Finalement, notre croix, c’est tout ce que nous rappelle la prière de Saint Ephrem. C’est notre esprit d’oisiveté, de découragement, de domination, de vaines paroles ; c’est notre manque d’humilité, d’intégrité, de patience et d’amour ; c’est le jugement de nos frères sans voir nos fautes, et l’oubli de bénir – de rendre grâce – à Celui Qui est Seigneur et Maître de ma vie.

Aujourd’hui, Saint Jean Climaque vient à notre aide pour nous guider en nous montrant comment nous charger de cette croix et suivre le Christ. C’est ce que chante le lucernaire ton 8 des vêpres : « Tu es monté vers Dieu par ta foi, abandonnant les désordres de ce monde agité ; prenant ta croix, tu as suivi le Christ, maîtrisant sous le frein de l’ascèse les élans de ton corps, avec la force qui émane du Saint Esprit ».

Ce chemin qui mène à Dieu, Saint Jean l’a figuré dans l’échelle qui l’a fait nommer « Climaque ». Cette échelle, c’est celle que Jacob a vue en songe, plantée dans la terre et dont le sommet arrivait au ciel, et les Anges de Dieu montaient et descendaient sur elle[iv]. Cette échelle, c’est le pont entre la terre et le ciel, par laquelle il est donné à l’homme de monter vers Dieu, par laquelle il lui est donné de pouvoir devenir Dieu. Car cette échelle, nous dit Saint Jean Damascène[v], c’est la Très Sainte Mère de Dieu par Qui le Très Haut est descendu des cieux dans Son incarnation, elle qui est remontée au ciel dans sa glorieuse Dormition.

Ainsi, bien que la Mère de Dieu semble absente de l’échelle de Saint Jean Climaque, elle est en réalité partout présente, car elle est l’échelle sainte. C’est dans son intercession que l’homme peut progresser vers Dieu dans l’Esprit Saint. C’est le sens de ce qu’écrit Saint Jean Climaque, que  nous pouvons tout en Celui Qui nous fortifie si l’Esprit Saint descend sur nous comme sur la Vierge, si la vertu du Très Haut nous couvre de Son ombre de patience.[vi]

L’Archimandrite Placide, de bienheureuse mémoire, montre l’échelle comme une voie qui achemine vers la déification de l’homme, dont on ne peut avoir une intelligence véritable qu’en s’y engageant soi-même, en s’efforçant de percevoir ce que Dieu dit à travers elle, et en s’appliquant à suivre ses directives.[vii]

En ce dimanche de Saint Jean Climaque, nous avons entendu dans l’Evangile, le Christ Lui-même nous donner une échelle sainte pour nous élever vers Dieu, pour être rendus dignes d’une grande récompense dans les cieux, qui sera de devenir fils adoptifs du Père, comme frères du Christ et fils de la Très Sainte Mère de Dieu.

Les Béatitudes ne peuvent pas être comprises comme un enseignement datant de plus de vingt siècles, donné aux foules venues de Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de Judée et d’au-delà du Jourdain, comme nous le dit l’Evangile. Les Béatitudes sont un enseignement que le Christ donne aujourd’hui, ici même et à nous ; un enseignement immuable, dont les préceptes ne peuvent pas être changés, a fortiori abolis par le temps. Dans ce temps où la civilisation est bouleversée, où les valeurs essentielles de la vie sont renversées, où se réalise pour nous la promesse du Satan : « tout cela, je te le donnerai si tu m’adores », nous devons comprendre que les Béatitudes sont les jalons qui nous guident dans le chemin qui mène à Dieu ; la sécurité qui nous empêche de chuter de l’échelle sainte qui mène de la terre au ciel, de sombrer dans la traversée de la mer de Galilée, qui nous mène de la rive terrestre à celle du royaume des cieux.

C’est dans ce temps du présent éternel que nous devons cultiver l’esprit de pauvreté. L’esprit de pauvreté, ce n’est pas seulement ne pas rechercher le matériel, la richesse, le profit, c’est accepter avec joie et action de grâce tous ce qui est dons de Dieu ; c’est, comme le Christ le demande au jeune homme riche, vendre ce que nous possédons et le donner aux pauvres, figure symbolique de l’aumône, dont les pères de l’Eglise nous disent qu’elle est le gage du Royaume. Mais avoir l’esprit de pauvreté, c’est aussi être en quête de l’Esprit Saint. Saint Séraphim de Sarov nous dit que le but de la vie chrétienne, c’est l’acquisition de l’Esprit Saint. Et l’Esprit Saint, nous ne pouvons pas l’acquérir dans un supermarché ou sur internet : nous ne pouvons l’acquérir que dans la vie en Christ, dans la vie de l’Eglise, dans la prière et l’amour.

L’esprit de pauvreté entraîne tout le reste dans son sillage : la douceur, à l’image du Christ Qui est « doux et humble de cœur »[viii] ; cette douceur qui nous permet de nous supporter les uns les autres, comme le demande le saint apôtre Paul aux éphésiens[ix], et par laquelle nous pouvons être témoins du Christ dans ce monde où règnent discorde, rivalité ou haine. La consolation des pleurs, car la quête de l’Esprit Saint procède de l’espérance et de la joie. Et les larmes du repentir et de la pénitence sont une consolation très douce que nous donne le Christ Lui-même. La faim et la soif d’une justice qui ne soit pas la justice pénale des hommes, fluctuante avec les déviations des mœurs et selon les circonstances, mais la justice divine, qui est la justification, permanente et immuable, que traduit Saint Isaac le Syrien lorsqu’il dit : « c’est nous qui avons péché, mais c’est le Christ Qui est mort sur la croix pour nos péchés. » C’est pour cette justification divine que le Christ nous demande d’accepter d’être persécutés. Ce désir de la justice divine nous amène à avoir un cœur pur, qui voit dans ses frères non pas les défauts mais l’Image de Dieu. C’est aussi pour cela que le Christ nous dit que les cœurs purs verront Dieu. La miséricorde, sans esprit de revanche, qui culmine dans l’amour des ennemis qui permet d’être pacificateurs, porteurs de la paix du Christ dans un monde déchiré par les guerres.

Tout cela, frères et sœurs en Christ, est d’une parfaite actualité ; tout cela, nous devons le vivre dans toute notre vie. Mais aussi, nous devons nous préparer à vivre la dernière Béatitude, d’être insultés, persécutés, calomniés à cause du Christ, dans un monde où les chrétiens sont persécutés, chassés et même tués pour leur foi en Christ ; dans une civilisation qui veut se passer de Dieu, et où l’on est méprisés, marginalisés lorsque l’on défend les valeurs Chrétiennes.

C’est de cette croix que nous devons nous charger pour suivre le Christ, avec le même Amour que le Christ. C’est cette croix que nous devons assumer pour être témoins du Christ dans le monde – conscients que témoins et martyrs sont le même mot, la même chose – et devenir dignes d’une récompense qui sera grande dans les cieux.

Frères et sœurs en Christ, prions pour que, par l’intercession de la bienheureuse Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, le Christ Lui-même soit notre aide, notre soutien pour progresser sur l’échelle sainte.

A Lui la gloire dans les siècles des siècles.

Amen.

[i] Rm.6,5

[ii] Ap.14,13

[iii] Mt.16,24

[iv] Gn.28,12

[v] 3ème homélie sur la dormition, 2, in St. Jean Damascène : « Homélies sur la nativité et la dormition », Cerf Ed. Paris 1961, p.181

[vi] cf. quatrième degré, 40, p.70

[vii] « L’échelle sainte », Abbaye de Bellefontaine Ed. Bégrolles-en-Mauges, 1978, pp.8-9

[viii] Mt.11,29

[ix] Eph.1,2

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