Homélie prononcée par le Père René, à la Crypte, le 17 avril 1988

Dimanche de Thomas Deuxième dimanche après Pâques

Actes des apôtres V, 12-20 – évangile selon saint Jean XX, 19-31. 

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

“Thomas l’incrédule”, “Thomas le douteur”, ainsi vont les idées reçues. Mais qu’en disent les évangélistes ?et de Thomas et des autres disciples ?

Des disciples d’abord. On le sait, après Sa résurrection Jésus apparaît en premier aux femmes. Celles-ci rapportent l’événement aux disciples. Aucun ne les croit. Puis Jésus apparaît aux disciples eux-mêmes, lesquels, dit saint Luc, pensent voir un esprit. Il faut que Jésus les détrompe : « Touchez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os. » Cependant, continue saint Luc, « Ils ne croyaient pas encore ». Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Jésus leur reproche leur incrédulité[i], comme saint Marc le relève. L’incrédulitédes disciples, de tous les disciples, est affirmée par les évangélistes unanimes. Même en Galilée certains doutent toujours, reconnaît saint Matthieu[ii]. Sur le moment les disciples ont étéfondamentalement incrédules. Ils ont vu et ils n’ont pas cru. Ne les blâmons pas ; eussions-nous mieux fait qu’eux ? La reconnaissance d’une résurrection est-elle chose si habituelle et facile ? Il n’y a jamais eu qu’une seule résurrection dans l’histoire du monde.

Et Thomas ? Certes, il ne croit pas plus que les autres. Mais il n’oppose pas de refus a priori. Il croira, dit-il, s’il voit par lui-même. Il précise même « s’il peut mettre ses doigts dans la marque des clous et la main dans le côtéde Jésus ». Thomas est si peu douteur et si peu incrédule que, face àJésus, et sans même qu’il soit dit qu’il ait portéla main sur les marques de la Passion, il s’écrie “Mon Seigneur et mon Dieu“, la plus profonde, la plus complète et la plus brûlante confession de foi de toute l’Écriture. Cependant Jésus lui dit : « Parce que tu vois, tu crois ; heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ». Jésus n’oppose pas l’attitude de Thomas àcelle des autres disciples. Eux avaient vu et n’avaient pas cru. Sauf un, Jean.

À la révélation de Marie-Madeleine, Jean et Pierre courent au tombeau. Pierre – nous le savons par saint Luc – reste étonné et indécis. Jean, lui, voit et croit. Mais que vit-il ? Le tombeau vide, le suaire roulé, les bandelettes àterre. Il ne vit pas Jésus. Il n’eut même pas la vision des anges comme les femmes. Mais Jean eut l’intuition immédiate de la Résurrection du Maître bien-aimé, si souvent annoncée par Jésus.

Jean seul a cru sans avoir vu. Non que la certitude de Thomas soit moindre que la foi de Jean. Bien au contraire, c’est celle de Thomas que célèbre l’Église car c’est sur elle que se fonde depuis notre foi, la foi de tous les chrétiens. Thomas est celui qui a eu l’expérience du Ressuscité, et àtravers elle celle de la révélation de la divinité et de la seigneurie de Jésus. L’exégète luthérien Oscar Cullmann souligne qu’il fallait même que Thomas, en sa qualitéd’apôtre, commence par voir et par toucher. Le témoignage de Thomas, rapportédans son cri de foi “mon Seigneur et mon Dieu“, contient le témoignage apostolique en son entier et celui de l’Église jusqu’àla consommation des siècles.

Thomas anticipe la prédication des apôtres. Nul ne peut dire “Jésus est Seigneur” que dans le Saint Esprit. Cet Esprit, que Jésus insuffle aux autres apôtres, fond littéralement sur Thomas. Par le même Esprit, Pierre, àla Pentecôte, prononcera son premier discours « Dieu l’a ressuscité, ce Jésus, nous en sommes tous témoins,[…] que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude, Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié. » Toute la prédication des apôtres sera celle d’un Christ mort et ressuscitéselon les Écritures afin, précise saint Paul, « d’exercer sa seigneurie sur les morts et les vivants[iii] ».

Ainsi Jean a cru sans avoir vu. Les autres disciples ont vu et n’ont pas su – ou pas osé –croire. Thomas, lui, a vu et a cru, proclamant aussitôt sa foi en des termes insurpassables, sur lesquels repose aujourd’hui notre foi àtous. Car c’est de nous et pour nous que parle maintenant Jésus : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Heureux ! Une Béatitude ! La foi est une Béatitude ! Heureux sommes-nous, dont la foi repose sur celle des témoins de la Résurrection et du premier d’entre eux, Thomas. Cette unitédans la foi, avec celle des apôtres, Jésus a priépour elle. Jésus a priépour nous : « Je ne prie pas pour eux seulement, dit-Il de Ses disciples dans Sa prière sacerdotale àSon Père,Je prie pour ceux-làaussi qui, grâce àleur parole, croiront en Moi afin que tous soient un ». C’est pour nous que les apôtres ont vu et ont cru « ce qui était dès le commencement, ce que nous avons étendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touchédu Verbe de Vie qui était tournévers le Père et qui nous est apparu, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons afin que vous soyez en communion avec nous [iv]», écrit Saint Jean.

Cette unitédans la foi est en vue du salut de tous dès lors que tous nous croyons au Ressuscité. « Sans l’avoir vu vous l’aimez, dit saint Pierre, sans le voir encore mais en croyant, vous tressaillez d’une joie indicible et pleine de gloire, sûrs d’obtenir l’objet de votre foi : le salut des âmes [v]». Oui ! sans l’avoir vu nous l’aimons, sans le voir encore nous tressaillons d’une joie indicible : nous savons que Jésus est le Premier-néd’entre les morts, ressuscitéet élevéen gloireàla droite du Père.

C’est ici la Bonne Nouvelle que Jésus soit ressuscitéle premier d’entre les morts. « La promesse faite ànos pères, dit saint Paul, Dieu l’a accomplie en notre faveur : Dieu a ressuscitéJésus [vi]». C’est tellement évident que saint Paul ne craint pas d’affirmer : « Si le Christ n’est pas ressuscité, alors notre prédication est vide et vide aussi votre foi ». Mais en contrepoint saint Paul ajoute : « Si tu confesses de ta bouche que Jésus est le Seigneur et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscitédes morts, tu seras sauvé [vii]».

L’Orthodoxie a particulièrement saisi, gardéet préservéle mystère de la résurrection de Jésus, comme fondement inébranlable de notre foi et de notre espérance. Pâques est la plus grande fête de l’Église, « celle qui se prolonge chaque dimanche, dans chaque jour du Seigneur », ces dimanches qu’en Russie et en Grèce on appelle “jour de la Résurrection”. Aussi, comme saint Séraphim de Sarov, avec tous les orthodoxes, c’est et ce sera toujours pour nous une joie inaliénable de proclamer « Ma joie, le Christ est ressuscité ! »

Oui, en vérité, Il est ressuscité !

[i]Cf. évangile selon saint Marc XVI, 14.

[ii]Cf. évangile selon saint Matthieu XXVIII, 17.

[iii]Cf. épître aux Romains XIV, 9.

[iv]Cf. première épître de saint Jean I, 1-3

[v]Cf. première épître de saint Pierre I, 8.

[vi]Cf. Actes XIII, 33.

[vii]Cf. première épître aux Corinthiens XV, 14 puis, épître aux Romains X, 9.

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