Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 28 avril 1985

DIMANCHE des MYRRHOPHORES

IIIèmedimanche après Pâques

Actes des Apôtres VI, 1-7 – évangile selon saint Marc XV, 43-XVI, 8

Le Christ est ressuscité !

En véritéIl est ressuscité !

Marie de Magdala, Marie mère de Joséet de Jacques le mineur, et sans doute aussi Salomé, femme de Zébédée et mère de Jacques le majeur et de Jean, ont regardéJoseph d’Arimathée rouler la pierre sur le tombeau oùavait étédéposéle corps de Jésus. Cet ensevelissement, seuls Joseph et Nicodème y ont procédé. Les femmes n’avaient pu qu’y assister, contemplant et gravant ce moment dans la mémoire de leur cœur. Rappelons ce qu’en disent saint Marc et saint Matthieu : il y avait làMarie de Magdala et l’autre Marie, assises en face du sépulcre, qui regardaient oùil avait étéplacé.

Si l’ensevelissement a étéle fait de Joseph et de Nicodème, dans un temps extrêmement court entre la mort de Jésus àla neuvième heure dans les ténèbres et la tombée du jour de ce sabbat pascal, les femmes savaient qu’il leur reviendrait dès le sabbat passé, dès l’aurore, de reprendre cette inhumation précipitée et d’apporter tous les soins de leur amour à l’embaumement du corps du Maître Bien-Aimé. Ultime témoignage d’adoration et ultime consolation pour leurs cœurs brisés.

Car un Sauveur mort n’apporte rien àl’âme humaine, que la marque de notre impuissance. Rien, que la douleur des espérances anéanties, au mieux la résignation face àl’inévitable, et en fin de compte la recherche d’un apaisement dans la mise en œuvre des rites et des honneurs mortuaires. Prenons garde qu’il n’en soit pas encore ainsi pour nous, toutes proportions gardées. Nous mettons notre consolation dans l’accomplissement de nos “devoirs”, certes dus aux disparus, parfois plus que dans l’espérance de leur naissance au Ciel, oùse trouve la vraie justice de Dieu. N’est-ce pas àcette espérance qu’il faut s’attacher avant tout, sans négliger pour autant cela ?

Mais ces choses sont encore inimaginables pour ces femmes. L’accomplissement de ces derniers devoirs représente autant l’expression de leur amour qu’il en marque l’échec. Déjàelles s’inquiètent : « Qui nous roulera la pierre hors du tombeau ? ». Voici bien l’aveu de notre faiblesse. Si enorgueillis que nous soyons de nous-mêmes, il y a une limite qui nous reste infranchissable : la mort. Qui par ses efforts pourrait ajouter une coudée àsa vie ? et qui, quand il est couché auprès de ses pères, pourrait, pour parler comme Nicodème, retourner dans le sein de sa mère ? La pierre du tombeau marque la limite extrême oùbutte toute l’humanité, ces tombeaux seraient-ils des pyramides d’Égypte ou des mausolées de potentats. Làs’arrêtent définitivement les forces et l’espérance des hommes, làs’achève et disparaît l’espoir des civilisations.

Or voici que la pierre a étéroulée sans intervention de main d’homme. Saint Matthieu dit : dans un grand tremblement de terre oùse trouvait l’Ange du Seigneur. Voici la première réponse divine ànotre impuissance. Voici le signe qui fait pressentir que l’opprobre de la mort sur notre race est levé, que notre condition de mortalitéa cesséd’être.

Pour les deux Marie et pour Saloméle message ne pouvait pas encore être clair. C’était un choc qu’allait transformer en désarroi la découverte du tombeau vide. Non seulement le Maître était mort, mais son corps avait étédérobé. Ce corps que l’amour de Joseph et de Nicodème avait arrachéàl’indifférence méprisante des Romains et àla malveillance des grands-prêtres. Avec cette perte, la dernière consolation, le dernier espoir des femmes étaient anéantis. Que leur restait-il de celui àqui elles avaient cru, et de l’immense espérance àlaquelle elles s’étaient vouées ?

Mais le Seigneur n’est pas insensible àl’amour des hommes, ni àleur souffrance, non plus qu’àleur piété. Aux femmes, àces femmes fidèles, ces femmes qui pendant son ministère n’avaient cesséde le suivre, de le servir et de l’assister, ces femmes tellement en retrait derrière les disciples, mais tellement empressées et attachées, Jésus apporte en premier la révélation de sa Résurrection inouïe : « Qui cherchez-vous parmi les morts, – dit l’Ange –, Jésus de Nazareth ? Il est vivant, Il est ressuscité. Dites aux disciples qu’il les attend en Galilée. » Et, avec cette compassion prégnante qui était la sienne, Il prévient tout àla fois leur effroi et leur douleur : « N’ayez pas peur, ne craignez rien ! »

Car sur le moment, face àl’inattendu, àl’imprévu – mais seul l’inattendu est vrai – ces femmes sont affolées. Pourtant, rapportent les Évangélistes, portées par leurs sentiments mêlés de crainte, d’amour et d’exultation, elles courent annoncer la nouvelle aux disciples. Alors se manifeste en elles une transformation radicale. De myrrhophores ces femmes deviennent christophores. Délaissant le deuil, les pleurs et les baumes mortuaires, elles répandent dans la joie et l’allégresse la “Bonne Nouvelle”. Elles se font les anges de l’Évangile qui leur est confié. Elles portent aux disciples la réponse àleur angoisse, àl’angoisse d’Israël, àl’angoisse de tout un peuple extraordinairement attachéaux promesses du Seigneur mais jusqu’alors restédans l’ombre de la mort, àl’angoisse de tous les hommes.

Voici que ces femmes, connues ou anonymes, ces femmes si humbles, si modestes – et qui seront encore la risée des disciples, ces esprits forts – voici que ce sont elles qui entrent les premières dans la paix du Seigneur, dans la plénitude de sa joie, dans la révélation d’une vie nouvelle oùtout est grâce, salut et rédemption. En elles s’opère en premier, mais une fois pour toutes, le retournement de la détresse de l’homme en action de grâces. Aujourd’hui encore, quand il le faut, elles savent entraîner par l’exaltation de leur joie notre foi si elle défaille. Elles nous enseignent àsurmonter nos doutes, nos craintes, nos chutes, nos découragements. Elles éclairent constamment devant nous la route du Royaume. Elles roulent et déblayent toutes les pierres qui barrent notre horizon. Alors que nous trébuchons et achoppons toujours en ce monde, elles nous témoignent que les choses anciennes sont passées, et que toutes choses sont devenues nouvelles.

Ceci depuis que leur amour les a amenées au sépulcre du Maître Bien-Aimé, et que, dans son infinie tendresse et dans son immense délicatesse le Seigneur a voulu qu’elles fussent les premières messagères de sa Résurrection. Car àl’amour des hommes répond l’amour infiniment plus grand de Dieu. Les femmes myrrhophores ont montréque l’amour des hommes peut tout supporter. Le Seigneur montre que, contre toute évidence, ce même amour peut tout croire et tout espérer. Et que désormais rien ne pourra plus nous séparer de l’amour de Dieu manifestédans le Christ Jésus, le Ressuscité.

Apprenons nous-mêmes àvivre du même amour que celui qui a élevéles femmes au tombeau de la plus grande douleur àla joie la plus parfaite, et annonçons comme elles :

Le Christ est ressuscité !

En véritéIl est ressuscité !

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