Misère du riche par Saint Ambroise de Milan

Quel artisan a pu ajouter un jour à la vie de l’homme ? Quel est celui que ses richesses ont sauvé des enfers ? Quel est celui dont l’argent a atténué la maladie ?

«La vie d’un homme n’est pas assurée par l’abondance de ses richesses » (Lc 12, 15).

Et ailleurs : « Trésors mal acquis ne profitent pas,mais la justice délivre de la mort » (Pr 10, 2).
Le prophète proclame à juste titre : «Aux richesses quand elles s’accroissent. n’attachez pas votre cœur » (Ps 64, 11).
À quoi donc me servent les richesses si elles ne peuvent me libérer de la mort ? À quoi me servent-elles si elles ne 
peuvent demeurer avec moi après la mort ? Elles sont acquises ici-bas ; elles restent ici-bas. Parlons donc de songe, non de patrimoine. C’est pourquoi le même prophète a bien dit au sujet des riches :« Ils ont dormi leur sommeil, et les riches n’ont rien trouvé dans leurs mains » (Ps 76, 6).
C’est-à-dire : les riches n’ont rien trouvé dans leurs propres biens, eux qui n’ont rien donné aux pauvres ; ils n’ont aidé l’indigence de personne ; ils n’ont rien pu trouver qui serve à leur utilité personnelle.

Examine ce nom lui-même. Les païens disent que Dis, ou Pluton, est le chef des Enfers. Ils appellent ce Dis l’arbitre de la mort (et son nom signifie aussi «le Riche »), parce que ce riche à qui appartient le règne sur les morts et le trône de l’enfer ne sait pas apporter un 
autre bien que la mort. Qui est donc riche si ce n’est un gouffre insatiable de richesses, une faim et une soif d’or inextinguibles ? C’est pourquoi plus il en absorbe, plus il s’enflamme. Le prophète avertit ainsi:«Qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent » (Ec 5, 9).
Et plus loin: « Et ceci est vraiment un ennui affligeant: il s’en retournera comme il était venu ; quel intérêt a-t-il à avoir travaillé pour le vent ? 
Et. puis tous ses jours se passent dans le noir. le chagrin, le tracas, la maladie et la colère » (Ec 5, 15-16).

On en peut conclure que la condition des esclaves est plus supportable. En effet. les esclaves servent des hommes, le riche est au service du péché. Comme le dit l’apôtre : celui qui accomplit le péché est esclave du péché. Il est toujours dans les pièges, il est constam- 
ment dans les chaînes ; il n’est jamais libéré des entraves, car il demeure habituellement dans les fautes. 
Quelle misérable servitude que de servir le péché! Ce genre d’esclave ne connaît pas les services de la nature elle-même ni le retour du sommeil ; il ne savoure pas l’agrément de la nourriture, lui qui ne rend gratuitement aucun service. Alors que le sommeil du 
serviteur est doux, qu’il ait mangé peu ou beaucoup ; au contraire, il n’y a rien qui permette de dormir à celui qui est rassasié de biens. La convoitise l’excite, le souci de prendre les biens d’autrui le harcèle toute la nuit ; l’envie le torture, le retard l’exaspère, la stérilité ou la diminution des récoltes l’inquiète, 1’abondance le préoccupe. C’est pourquoi il y eut un riche dont les propriétés avaient rapporté des moissons abondantes : il pensa en lui-même: « Que vais-je faire ? car je n’ai pas où loger ma récolte. » Puis il se dit: « Voici ce que je vais faire : je vais abattre mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y serrerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme: mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi. mange. bois. fais la fête. » Mais Dieu lui dit: « Insensé. cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé. qui l’aura » ? (Lc 12. 17-20).

Vraiment. c’est Dieu lui-même qui ne lui permet pas de dormir. Il l’interpelle quand il réfléchit ; il le réveille quand il dort.
C’est surtout lui-même qui, sollicité par la profusion de ses richesses, ne se permet pas d’être tranquille ; au milieu de l’abondance de ses récoltes, il lance l’appel du mendiant: « Que ferai-je ? », dit-il. N’est-ce pas la voix du pauvre, de celui qui n’a pas de quoi vivre ? Celui qui manque de tout regarde ici et là ; il sollicite l’hospitalité ; il ne trouve rien pour se nourrir ; il estime qu’il n’y a rien de plus malheureux que de mourir de faim et de succomber par manque de nourriture ; il cherche les plus courts chemins de la mort ; il calcule les tourments les plus supportables pour s’en aller : il saisit un glaive. il suspend une corde, il allume un feu, il se procure un poison ; et, dans son hésitation pour choisir entre ces moyens. il dit : « Que ferai-je ? ». Ensuite, au souvenir de la douceur de cette vie, il désire revenir sur sa décision s’il peut trouver les possibilités de subsister. Il s’aperçoit que tout est vide, que tout est improductif, et il dit : «Que ferai-je ? Où trouverai-je des aliments, des vêtements ? Je veux vivre, si toutefois je puis entretenir ma vie, mais par quelles nourritures, par quelles ressources ? »
«Que ferai-je, puisque je n’ai pas … », dit-il. Le riche crie qu’il n’a pas. C’est la parole du pauvre. Celui qui abonde en richesses se plaint de ce qui lui manque. «Je n’ai pas » dit-il, «où loger ma récolte ». Tu penserais l’entendre dire: je n’ai pas de récolte pour me faire vivre. Heureux celui qui défaille sous l’abondance! Mais non. il est bien plus malheureux de sa plénitude que le pauvre qui est en danger de disette. Celui-ci a de quoi justifier sa souffrance ; il a certes la peine, mais il n’a pas la faute ; celui-là n’a personne à convaincre que lui-même.

Et il dit : «Voici ce que je vais faire : je vais abattre mes greniers. » Tu penses qu’il va dire maintenant: j’ouvrirai mes greniers ; qu’ils entrent, ceux qui ne peuvent plus supporter la faim ; que les indigents viennent ; que les pauvres s’avancent. qu’ils remplissent leurs sacs ; je détruirai les cloisons qui excluent l’affamé. Comment cacherai-je quelque chose, moi à qui Dieu a départi l’abondance· pour que je donne libéralement ? Comment enfermerai-je sous des portes ver- rouillées des récoltes dont Dieu a rempli l’immensité des champs et qui ont germé et fructifié à l’air libre !?

Extrait de Richesse et pauvreté Saint Ambroise

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