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IXème dimanche après la Pentecôte

29 juillet 2018
Paroisse de la Sainte Trinité

Chers frères et soeurs !

Cette page d’Evangile est l’une des preuves les plus évidentes qu’on ne peut s’en tenir à une lecture fondamentaliste de la Parole de Dieu, qui ne supposerait aucune possibilité d’interprétation. Il faut être bien conscients qu’on ne peut comprendre les Ecritures que si on les resitue dans leur contexte culturel, afin de savoir quelle signification pouvaient avoir alors tel geste, telle parole ou tel acte. Il y avait une cosmologie, une vision, une perception du monde qui étaient propres au pays où vivait Jésus. Pourrions-nous en faire l’impasse pour saisir la portée, les enjeux de ce qui vient de nous être relaté ?

D’emblée, une évidence s’impose : en marchant sur les eaux, le Christ fait quelque chose de prodigieux, d’unique dans l’Histoire de l’humanité. Il s’agit d’un miracle, mais d’un miracle qui s’inscrit dans le cadre de l’Histoire Sainte, avec des précédents qui, tout en étant loin d’en avoir la même portée, peuvent nous être précieux pour pénétrer l’intelligence spirituelle du geste posé par le Seigneur.

Ces précédents, sont d’une part la traversée de la Mer Rouge par les Hébreux, guidés en la circonstance par Moïse. C’était, pour eux, le temps de l’Exode qui leur permettait de passer de la terre d’esclavage, à la terre de liberté. Qui dit « Passage » dit « Pâques ». Par la suite, Josué va relayer Moïse pour que le Peuple traverse d’autres eaux, celles du Jourdain, afin d’accéder à la Terre Promise. Il est à noter que, dans l’un et l’autre cas, la traversée se fait à pied sec.

Dans l’évangile de ce jour, Jésus demande à ses disciples de le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renvoie les foules qui ont bénéficié de la multiplication des pains. Par conséquent, c’est bien d’un passage qu’il s’agit là aussi, étant donné que les disciples doivent passer d’une rive à l’autre. Cette traversée se fait durant la nuit, la nuit qui est synonyme de ténèbres et de dangers. Nous vivons dans une culture selon laquelle, c’est durant la nuit que les puissances maléfiques se déchaînent.
La nuit a également quelque-chose à voir avec la foi étant donné que croire, c’est ne pas voir ou, tout au moins, ne pas avoir une claire vision des choses. Nous avançons alors à tâtons, nous comptons sur plus fort que nous pour nous éclairer, nous rassurer, nous guider. Nous nous reconnaissons alors dépendants d’un Autre et devons faire preuve de discernement pour trouver le bon chemin. La barque quant à elle a toujours été perçue, par les Pères de L’Eglise, comme étant une image de l’Eglise qui avance, ici bas, en ramant à contre-courant, le vent et les vagues étant contraires. Le jour de notre baptême, nous sommes tous montés dans cette barque qui s’appelle Eglise. Peuple de baptisés, nous sommes un peuple en exode qui effectue, dans la nuit de la foi, la traversée qui le conduit des rives de ce monde aux rives de l’Eternité.

Si les eaux du lac nous sont chères, elles l’étaient également au Christ et à ses disciples qui étaient, d’ailleurs, plusieurs à exercer le métier de pécheurs. Toutefois, autant les eaux peuvent être nourricières, agréables à contempler, autant elle peuvent engloutir l’homme et le perdre en leur abîme.
Nous pouvons alors comprendre que pour l’homme de la Bible, l’eau puisse symboliser le mal sous toutes ses formes, dont la pire de toutes, à savoir la mort qui est la plus grave conséquence du péché. Aussi lorsque les disciples voient le Seigneur marcher sur les eaux, ils reconnaissent d’emblée en lui à la fois le nouveau Moïse et le nouveau Josué.

Cependant les choses vont beaucoup plus loin car, en accomplissant ce signe, Jésus apparaît comme celui qui marche sur le mal, sur la mort qu’il foule à ses pieds. C’est donc une image anticipée de la Résurrection, image qui est renforcée par deux précisions qui semblent n’être, à priori, que des détails. Premièrement Matthieu, Marc, Luc et Jean nous précisent que c’est vers la fin de la nuit que le Christ rejoint ses disciples. N’est-ce pas vers la fin de la nuit, à l’aube d’un certain dimanche, que le tombeau du Christ fut trouvé vide ? Il était déjà passé sur l’autre rive en traversant victorieusement les eaux de la mort. La Pâque ( ou Passage ) s’était alors réalisée pour lui.
D’autre part, Jésus n’est pas davantage reconnu dans cette manifestation qu’il ne le sera dans les scènes d’apparition du Ressuscité. Il n’est pas anodin que, selon Marc et Matthieu, Jésus est pris pour un fantôme sur la mer, car un fantôme, c’est déjà quelqu’un qui vient du séjour des morts.

Cette scène nous dit également quelque-chose de l’identité du Christ. En effet, dans la Bible, Dieu est souvent présenté comme étant celui qui domine la masse des eaux, celui qui, seul, peut maîtriser la mer qu’il a créée ( Job 38, 1 et 8-11 ), celui qui « seul a foulé le dos de la mer » ( Job 9, 8 ). Si Jésus foule lui-aussi le dos de la mer, cela veut dire qu’il en est lui-aussi le Maître, le Créateur, et qu’il est Dieu né de Dieu, la création étant effectivement l’œuvre commune du Père, du Fils et du Saint- Esprit.

La conclusion de l’évangile de ce jour est très significative à ce sujet étant donné que les disciples se prosternent devant le Christ et lui disent : « Vraiment tu es le Fils de Dieu ». Par conséquent, nous nous trouvons face à une théophanie, c’est-à-dire à une manifestation de Dieu, une manifestation de la divinité du Seigneur.

Enfin, lorsque Pierre demande à Jésus de lui permettre de le rejoindre, ce qui revient à dire « permets que moi-aussi je marche sur les eaux », Jésus satisfait sa demande. Ce qui prouve que Jésus veut transmettre ses pouvoirs à son Eglise : pouvoir de lier, de délier… de pardonner. Ainsi, nous qui nous croyons incapables d’aimer et de pardonner comme Dieu, à l’exemple de Pierre nous comprenons que nous pouvons formuler les prières les plus folles. Marche sur l’eau et Résurrection, Aimer et pardonner, tout cela est indissociablement lié.

Nous pouvons alors comprendre que Saint Jean puisse affirmer dans sa première lettre ce qui suit : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce-que nous aimons nos frères . Celui qui n’aime pas demeure dans la mort » ( 1 Jean 3, 14 ). Autrement dit, pour celui qui aime, la Pâque ( le passage de ce monde à celui de Dieu ) est déjà réalisée, la vie éternelle a déjà commencé.
Amen !

Homélie prononcée par le père Michel Evdokimov, à la Crypte, le 15 août 2003.

Épître de saint Paul aux Philippiens Il ; 5-11. Évangile selon saint Luc X; 38-42 puis XI ; 27-28
11 ème dimanche après la Pentecôte

Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Aujourd’hui, en cette grande fête de la Dormition, nous vénérons, nous honorons, tout particulièrement, le corps, la chair même de la Vierge Marie, la Mère de Dieu. L’Église orthodoxe croit que Marie est morte, comme tous les êtres humains, mais que son Fils est venu la prendre pour l’emporter avec Lui, dans le Ciel.

Tel est d’ailleurs le motif de l’icône de la Dormition de la Mère de Dieu. Nous connaissons bien cet épisode qui est raconté dans les évangiles apocryphes, c’est à dire les évangiles qui n’ont pas la même valeur canonique que ceux qui se trouvent dans le Nouveau Testament.

La Mère de Dieu vit à Éphèse, dans la maison de l’évangéliste Jean: sentant sa mort approcher, elle manifeste le désir de revoir, une dernière fois, les Apôtres, tous ceux qui ont entouré et accompagné son Fils pendant sa mission sur terre, jusqu’à sa mort sur la Croix et sa résurrection. Ils viennent un à un, ils viennent d’une manière spirituelle, bien entendu, puisqu’un certain nombre d’entre eux sont déjà morts. Ils entourent alors la Mère de Dieu au moment où elle va expirer. Mais il y a un retardataire qui est Thomas: il arrive avec deux ou trois jours de retard. Thomas est très triste de n’avoir pas été en mesure de rendre ses  derniers devoirs à Marie. Aussi, il demande que l’on ouvre le tombeau afin qu’il puisse jeter un dernier regard sur la Mère de Jésus. On ouvre le tombeau … qui se révèle vide. Cette vacuité du tombeau représente pour le père Alexis Kniazeff – grand spécialiste de la mariologie dans l’Église orthodoxe – qui a beaucoup réfléchi sur ce point précis, quelque chose d’extrêmement important.

Nous n’avons pas de reliques de la Mère de Dieu, nous n’avons rien qui lui ait appartenu, ni vêtements, ni reliques proprement dites. Pour le père Alexis, c’est un point tout à fait essentiel. Cela sig nifie qu’il ne faut pas essayer de faire de Marie une espèce de déesse qu’on se mettrait à adorer. Au contraire, il faut toujours penser à la Vierge Marie dans sa relation avec son Fils: elle est inséparable de son Fils et la discrétion qui entoure sa personne, dans les Évangiles, montre bien qu’elle se met toujours en retrait, qu’ elle se place derrière son Fils et qu’elle Le montre à la manière de Jean-Baptiste: « C’est Lui que vous devez suivre … ».

Il y a une icône qu’on appelle « Hodiguitria » : cette icône présente la Vierge Marie qui tient son Fils sur son bras et qui Le montre avec son autre main. « Voilà, c’est Lui que vous devez suivre. Ne faites pas de moi quelqu’un de supérieur à ce que je suis l»,

Marie a vécu une vie de femme, dans le plein sens du terme, si, bien entendu, l’on excepte cet engendrement miraculeux qui s’est produit en elle. Elle a mené une vie de femme, elle a mis au monde Jésus, son petit enfant qu’il a fallu immédiatement soustraire à la cruauté du roi Hérode, d’où le voyage en Égypte avec Joseph. Elle a été une mère inquiète d’avoir perdu, dans la foule, son enfant âgé de douze ans: partie à sa recherche, elle le retrouve finalement, au bout de trois jours, dans le Temple de Jérusalem « assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ».

La mère de Jésus a été une femme remplie de compassion. Ainsi, aux Noces de Cana, en Galilée, elle se tourne vers son Fils pour Lui dire: « Ils n’ont plus de vin » … en d’autres termes, « Fais quelque chose, aide-les, console-les … ».

Telle est la Mère de Dieu qui nous console, qui intercède pour nous, qui prie pour nous. Elle a éprouvé la douleur la plus forte, la plus cruelle qu’une mère peut subir dans sa vie: voir son enfant mourir. Marie se tenait au pied de la Croix, avec l’évangéliste Jean, et les derniers mots que Jésus a prononcés sur la Croix ont été, en s’adressant à sa mère: « Voici ton fils» ; et en s’adressant à Jean: « Voici ta mère ». Il a confiè l’une à l’autre, Il a confié sa mère qu’II aimait profondément au disciple qui était peut-être celui qu’II a le plus aimé.

Il Y a un rapport particulier, à la fois très beau et très profond, entre la Vierge Marie et les trois Personnes de la Trinité, entre Marie et son Dieu qui, pour nous, est un Dieu en trois Personnes. D’abord, dans sa relation avec le Père: Marie est celle qui se donne entièrement, de toute son âme et de tout son corps, au Seigneur. « Je suis la servante du Seigneur! ». C’est bien parce qu’elle s’est donnée ainsi à Dieu, au Père, que le plan divin, à travers le Fils de Dieu, a pu se réaliser sur terre. Marie a un rapport particulier, bien entendu, avec le Christ, le Fils de Dieu … ce Fils dont le tropaire, qui a été chanté précédemment, nous rappelle qu’II est la Vie. Marie est donc, à la fois, celle qui est la Mère de la Vie et celle qui a été transférée dans la Vie. C’est un acte de vie, c’est un acte vital et profond, qu’elle accomplit en engendrant son fils Jésus, ce Fils de l’Homme qui va rendre la vie à l’humanité par sa résurrection et par sa victoire sur la mort. Enfin, Marie conserve une relation particulière, privilégiée, avec l’Esprit Saint. La Vierge interroge l’ange Gabriel: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme? ». L’ange lui répond: « Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ». Elle a cette relation particulière, cette opération de l’Esprit qui est une oeuvre d’engendrement, une oeuvre de procréation.

Un théologien russe a pu dire, à cette occasion: « L’Esprit Saint est partout, Il est partout présent, mais Il a trouvé en Marie un lieu d’Incarnation ».

Voilà, en quelques mots, ce que la Vierge Marie aujourd’hui veut nous dire. Peut-être une dernière question: pourquoi Dieu a-t-Il attendu aussi longtemps avant de venir sur terre? Pourquoi ce délai de quelques milliers d’années? Ce grand spirituel, qui a posé la question, a répondu de la manière suivante: il a fallu trouver un être humain, une femme capable, assez pure, entièrement donnée à Dieu, pour mettre au monde le Fils de Dieu. Cette seule personne, cette seule femme, c’était Marie. Voilà pourquoi, toujours, nous disons que si Marie avait dit non à l’archange Gabriel, alors Dieu ne pouvait pas réaliser son plan. Telle est la grandeur de Marie, telle est la grandeur de cette Mère dont le Fils est venu apporter le salut au monde et qui, toujours, se met en retrait par rapport à son Fils.

Enfin, la fête de la Dormition, que nous célébrons aujourd’hui, n’oublions pas qu’elle est l’illustration de ce qui nous attend, de rejoindre le Royaume de Dieu, non seulement dans notre âme, mais aussi dans notre corps. La Dormition de Marie, aujourd’hui, on peut le dire, c’est une Pâque, c’est déjà l’anticipation de notre propre Pâque.

Amen.

Homélie prononcée par le Père Boris, à la Crypte, le 15 août 1964.

Épître aux Philippiens II, 5-11

Évangile selon saint Luc X, 38-42, XI, 27-28

Au nom du Père, du Fils et Saint-Esprit, Amen.

C’est par le mystère de l’Église, Corps du Christ, Temple de l’Esprit Saint, que nous pouvons le mieux entrer dans le mystère de Marie. La Mère de Dieu, sa vie, son cœur, sa vocation, son service, tout cela nous est révélé dans les Évangiles, tout cela nous est enseigné dans l’Église, mais il n’est pas facile d’en parler, parce que parler de Marie c’est, je crois, parler de ce qu’il y a dans l’Église de plus délicat et de plus intérieur. Il y a entre Marie et l’Église une consonance profonde, consonance de maternité, consonance de réceptivité à la parole de Dieu, d’attitude de prière. Marie (et l’Église elle-même) est une orante, elle prie les bras élevés. Plus les bras sont élevés plus – invisiblement mais réellement – le Fils Lui-même se forme dans le cœur, dans le sein de Marie (et de l’Église). C’est pourquoi l’icône du Signe de la Vierge est aussi, en un sens, l’icône de l’Église. Et, chaque fois que nous nous tournons vers Marie, nous le faisons dans cette plénitude d’expérience, de joie, de grâce de l’Église entière. L’Église est, elle-même, un mystère et un lieu de communion, d’union à Dieu, d’union à la grâce divine, lieu de vie nouvelle. Quand nous disons « communion » nous voulons aussi dire, bien sûr, communion les uns aux autres. Cette communion de l’Église signifie non seulement une relation personnelle au Seigneur dont le moment le plus fort est certainement l’Eucharistie, mais elle signifie aussi que nous sommes tous liés les uns aux autres, dans ce qu’on appelle la communion des Saints. Cette communion dépasse infiniment le temps et l’espace et les frontières de notre existence terrestre. Parler de la communion des Saints, puis la vivre dans l’Eucharistie, c’est dire que lorsque nous communions, lorsque nous célébrons les fêtes des Saints, du Seigneur Lui-même, de sa Mère, il y a une unité, une cohésion très profonde entre le ciel et la terre, entre les habitants du ciel, les anges et les saints autour du Seigneur, et la terre elle-même. Nos liturgies terrestres sont une participation à la liturgie céleste de l’Agneau immolé, du Seigneur qui est assis à la droite du Père et qui est entouré de légions, de milliards d’anges et de saints. Il est entouré aussi des âmes des défunts eux-mêmes qui sont encore, comme nous le dit l’Apocalypse, dans l’attente de l’épanouissement résurrectionnel de la Pâque finale. Cet épanouissement ne peut se faire que lorsque le nombre des saints sera complet, lorsque nous serons tous définitivement réunis avec eux. Dans cette communion des saints, la Mère de Dieu a une place toute particulière. Ce n’est pas seulement l’Église terrestre, ou plutôt nos liturgies, nos communautés terrestres qui se rapportent et qui trouvent leur réalité dans la liturgie céleste, mais c’est aussi dans notre réalité d’aujourd’hui, d’ici-bas, de maintenant, dans notre expérience tout à fait concrète et terrestre, que le ciel même descend jusqu’à nous et que cette liturgie que nous célébrons est une liturgie dans laquelle nous sommes invisiblement mais très réellement entourés des anges comme la liturgie le chante : « Maintenant les puissances célestes célèbrent invisiblement avec nous », chantons-nous dans la liturgie des présanctifiés (cela est vrai pour toute liturgie). Ce ne sont pas seulement les anges, les puissances célestes, mais ce sont aussi tous les saints, que nous connaissons ou que nous ignorons, que nous invoquons ou qui sont implicitement dans cette plénitude de Dieu, ce sont tous les saints et les défunts qui sont aussi maintenant ici parmi nous et l’iconographie de l’Église évoque cette présence des saints. En parlant des saints, c’est dans le cadre de la communion des saints qu’il faut, bien sûr, situer la présence, la communion, l’intercession tout à fait particulière et la grandeur de la sainteté de Marie, de la Mère de Dieu. Toute l’expérience de l’Église nous rappelle constamment par les moments extraordinaires ou ordinaires de notre existence que les saints, et que Marie tout particulièrement, sont présents à notre existence, qu’ils veillent sur notre destinée. Nous édulcorons cette présence par l’oubli, par l’indifférence, par le doute, par le manque de foi, par nos préoccupations, par notre dispersion. Il suffit d’entrer en nous-mêmes, il suffit d’entrer dans le cœur de Dieu, pour nous souvenir que les saints et que la Vierge Marie aident très particulièrement. Je voudrais souligner deux aspects. Il me faut d’abord dire que, dans ce mystère de la communion des saints où la Mère de Dieu joue un rôle prééminent, il n’y a pas la même réalité de l’espace et du temps clos, fermé, qui nous isole constamment les uns des autres. Nous sommes isolés les uns des autres, nous sommes chacun une monade, trop souvent fermés sur nous-mêmes par notre égoïsme, par nos préoccupations, par la lourdeur même de notre corps, de notre psychisme ; nous sommes enfermés en nous et nous ne savons pas en sortir. Cela est vrai pour l’espace, cela est vrai pour le temps aussi. Dans la communion des saints, dans la vie du siècle à venir dont nous avons quelquefois un avant-goût dès maintenant, il y a ce dépassement, cette unification de l’espace et du temps qui appartient à Dieu Lui-même, parce que Dieu a créé l’espace et le temps, mais Il n’est pas lié par ceux-ci. Il contient tout dans sa main et dans sa pensée et dans son amour, mais il est donné aussi aux saints, et à mesure qu’ils se rapprochent davantage du foyer divin, il leur est donné peut-être de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours invoquer la Mère de Dieu et les saints qui environnent le Trône du Christ et que toujours nous sommes entendus, et que toujours en tout lieu et en tout temps de notre existence nous sommes aidés, nous sommes consolés, nous sommes soutenus, nous sommes accompagnés par l’intercession et par la présence même de Marie et des saints. Venons-en à mon second point concernant la Fête de la Mère de Dieu, de sa Dormition, c’est-à -dire de son départ, de sa transition vers le ciel, de sa pâque, c’est-à-dire de son passage vers la vie à venir et, comme le croit l’Église orthodoxe, de sa résurrection corporelle anticipant la résurrection finale et universelle de tous les hommes. Bien sûr, Marie a été Mère de l’Enfant Jésus. Nous la représentons sous différentes manières dans ses relations au Seigneur Jésus : soit elle porte maternellement Jésus dans ses bras ; soit Jésus est imagé dans son cœur, dans le cercle de sa présence ; ou bien nous représentons Marie à la droite du Siège du Seigneur de Gloire dans la Deisis ; ou bien nous représentons la Mère de Dieu en Invocation devant la Croix. Dans l’éternité divine à laquelle Marie, les saints et nous-mêmes sommes appelés à participer, aucun des moments de la vie terrestre de Jésus et de Marie n’est oublié. Jésus, dans sa gloire, et les saints avec Lui n’oublient et n’oublieront jamais qu’Il a été crucifié. Il porte pour toujours sur ses mains et ses pieds et son côté les stigmates bienheureux de la passion douloureuse et vivifiante. Cela est vrai pour Marie aussi. Jamais Marie ne peut oublier qu’elle a porté l’enfant divin dans son sein, puis dans ses bras. Elle ne peut oublier qu’elle L’a nourri de son lait, qu’elle L’a couvert de tendresse, qu’elle L’a laissé grandir, qu’elle L’a protégé avant d’être protégée par Lui. Jamais ni Jésus ni Marie n’oublieront cela. Il y a par conséquent dans la gloire même, dans la gloire divine qui est communiquée à Marie et aux saints, il y a toujours cette douceur, ce rappel à la fois de la souffrance qui est une souffrance d’amour, et de la douceur de cette réciprocité d’amour de la Mère et du Fils. C’est pourquoi tout en sachant que Jésus n’est plus un enfant, mais qu’Il est le Seigneur de Gloire que nous représentons comme le Pantocrator, il est aussi légitime de Le représenter comme un enfant dans les bras de sa Mère. En représentant Jésus dans les bras de celle qui intercède pour nous auprès de son Fils glorieux, nous participons ainsi à la maternité de Marie. Quelqu’un me disait récemment : « Comme j’aurais voulu que Marie me donne pour un moment de porter son petit enfant ». Et bien, elle nous Le donne ; elle nous Le donne chaque fois que, plus particulièrement après un long oubli, après une absence intérieure de Dieu en nous, ou plutôt de nous à Dieu, nous nous éveillons, nous nous tournons vers Dieu, nous invoquons son Nom, nous prononçons son Nom et comme en filigrane se dessine dans notre propre cœur le Nom et le Visage de Jésus. Alors se réalise en nous-mêmes aussi la maternité de Marie. Nous tous, hommes et femmes, nous sommes appelés de la même manière à faire naître, et à faire grandir et à protéger ce trésor infini de grâce et de présence divine dans nos cœurs, cette présence du Christ. Ainsi Marie intercède pour que nous tous nous puissions aussi à l’exemple de l’Évangile d’aujourd’hui, nous asseoir aux pieds de Jésus pour écouter sa parole, pour laisser germer cette parole vivante, cette présence vivante, ce Nom de Jésus, laisser fructifier et grandir ce visage et cet amour de Jésus dans nos cœurs. Amen. Père Boris Bobrinskoÿ → Revenir à la page “Quoi de neuf sur le site de la Crypte” → Recevoir nos mises à jour

Notice du Synaxaire

Le 15 de ce mois, nous célébrons la DORMITION et le TRANSFERT au Ciel de notre Toute-Glorieuse Souveraine la MÈRE de DIEU et toujours Vierge marie’,[i]

Lorsqu’il plut au Christ notre Dieu de rappeler à Lui sa Mère, Il envoya un ange’[ii], trois jours à l’avance, pour lui annoncer cette nouvelle. En s’approchant, l’Ange dit à la Pleine de Grâce : «Voici ce que déclare ton Fils: “le temps est venu de rappeler auprès de moi ma Mère.” Ne te troubles pas à cette nouvelle, mais réjouis-toi plutôt, car tu vas partir vers la vie éternelle. » Accueillant ce message avec grande joie, la Mère de Dieu, emplie du désir ardent de s’élever vers son Fils, se rendit au mont des Oliviers pour y prier dans la quiétude, ainsi qu’elle en avait coutume. Il se produisit alors un miracle étonnant: au moment où la Toute-Sainte atteignait le sommet de la colline, les arbres qui s’y trouvaient plantés inclinèrent leur ramure, se prosternant et rendant gloire à la Souveraine du monde, tels des serviteurs doués de raison.

Après avoir prié, la Toute-Sainte retourna chez elle, sur le mont Sion[iii].

Comme elle entrait dans la maison, tout se mit soudain à trembler. Rendant grâces à Dieu, elle fit éclairer la demeure, et appeler ses parents et ses voisins. Elle mit elle-même tout en ordre, arrangea son lit funèbre et ordonna de préparer ce qui était nécessaire pour les funérailles. Aux femmes qui étaient venues à son appel, elle révéla la nouvelle de son départ vers le Ciel et, en guise de preuve, elle leur remit la branche de palmier, symbole de victoire et d’incorruptibilité, que l’Ange lui avait donnée’[iv]. Encore attachées par les liens de ce monde, ses compagnes reçurent cette nouvelle avec force larmes et gémissements, suppliant la Mère de Dieu de ne pas les laisser orphelines. Celle-ci les rassura: certes, elle partait vers le Ciel, mais elle n’en continuerait pas moins à les protéger, elles et le monde entier, par sa prière. À ces paroles, les femmes cessèrent leurs pleurs et s’empressèrent de faire les préparatifs. La Toute-Sainte ordonna en outre de donner les deux seules robes qu’elle possédait aux deux pauvres veuves qui étaient ses compagnes habituelles et ses amies’[v].

Àpeine avait-elle prononcé ces paroles, que la maison fut de nouveau ébranlée par un bruit semblable à celui du tonnerre, et elle se trouva remplie de nuées qui amenaient les Apôtres, rassemblés de toutes les extrémités du monde. C’était donc toute l’Église qui, en leurs personnes, était mystiquement présente pour célébrer les funérailles de sa Souveraine. Au chœur des Apôtres s’était joint celui des saints hiérarques, tels que saint Hiérothée [4 oct.], saint Denys l’Aréopagite [3 oct.] et saint Timothée [22 janv.]’. Les yeux pleins de larmes, ils dirent à la Mère de Dieu: « Si tu demeurais dans le monde et vivais parmi nous, nous en aurions, bien sûr, une grande consolation, ô Souveraine: ce serait comme si nous voyions ton Fils et notre Maître. Mais puisque maintenant, c’est selon sa volonté que tu vas être transportée au Ciel, nous nous lamentons et pleurons, comme tu le vois. Mais nous nous réjouissons cependant de tout ce qui a été disposé pour toi. » Elle leur répondit: « Ô Disciples et amis de mon Fils et de mon Dieu, ne transformez pas ma joie en tristesse, mais ensevelissez mon corps et gardez-le dans la position que je prendrai sur mon lit de mort. »

Àces mots, arriva à son tour sur les lieux le Vase d’Élection, saint Paul. Il se jeta aux pieds de la Toute-Sainte pour la vénérer et lui adressa cette louange: «Réjouis-Toi, Mère de la Vie et objet de ma prédication. Car, quoique je n’aie point vu le Christ corporellement, en te voyant, c’est Lui-même que je crois contempler. »

Après avoir fait ses derniers adieux à tous les assistants, la Toute-Immaculée s’allongea ellemême sur son lit de mort, disposant son corps comme elle le voulait, et elle offrit d’ardentes prières à son Fils pour la conservation et la paix du monde entier. Puis, ayant donné sa bénédiction aux Apôtres et aux hiérarques, souriante, elle remit paisiblement son âme, blanche et plus resplendissante que toute lumière, entre les mains de son Fils et de son Dieu, qui était apparu en compagnie de l’Archange Michel et d’une troupe angélique. Sa mort s’accomplit en effet sans souffrances ni angoisse, de même que son enfantement avait eu lieu sans douleurs.

Pierre, le Coryphée des Apôtres, entonna alors l’hymne funèbre et ses compagnons soulevèrent la litière, précédés par d’autres assistants qui portaient des flambeaux et accompagnaient le cortège de leurs chants, avec à leur tête saint Jean le Théologien tenant en main la palme de victoire, et suivis en silence par la foule des disciples. On pouvait aussi entendre les anges, qui joignaient leurs voix à celles des hommes, de sorte que le ciel et la terre étaient tout remplis de cette thrène en l’honneur de la Souveraine du monde. L’air se trouva purifié par l’ascension de son âme, la terre allait être sanctifiée par la déposition de son corps, et de nombreux malades recouvrèrent alors la santé. Ne pouvant supporter ce spectacle, les chefs des Juifs excitèrent des gens du peuple et les envoyèrent renverser la litière sur laquelle reposait le corps vivifiant. Mais la justice divine devança leur sombre dessein, et ils furent tous frappés d’aveuglement. L’un d’eux, le prêtre Jéphonias qui, plus audacieux que les autres, était parvenu à saisir la sainte couche, eut en plus les deux mains coupées à la hauteur du coude par le glaive de la colère divine, et ses bras mutilés restèrent accrochés au lit, offrant un spectacle pitoyable. Porté au repentir par ce châtiment, Jéphonias adhéra de tout son cœur à la foi; et à la parole de Pierre, il se trouva guéri et devint pour ses compagnons un instrument de salut et de guérison. En effet, comme on lui avait remis un rameau de la palme de la Mère de Dieu, il l’appliqua sur les yeux de ses compagnons, et les guérit tout à la fois de leur cécité corporelle et de leur aveuglement spirituel.

Parvenus au jardin de Gethsémani, les Apôtres ensevelirent le corps très saint de la Mère de Dieu et demeurèrent là pendant trois jours, leurs prières étant sans cesse accompagnées des hymnes

angéliques’[vi]. Conformément à une disposition de la Providence, l’un des Apôtres (Thomas selon certains) ne se trouvait pas aux funérailles. Il n’arriva à Gethsémani que le troisième jour et ne pouvait se consoler de n’avoir pu contempler une dernière fois le corps déifié de la Toute-Sainte. Aussi, d’un commun accord, les autres Apôtres décidèrent-ils d’ouvrir le tombeau, afin qu’il puisse vénérer le saint corps. Une fois qu’on eut enlevé la pierre qui en fermait l’entrée, ils restèrent tous saisis de stupeur en constatant que le corps avait disparu et que seul le suaire qui l’enveloppait restait là, vide, mais gardant la forme du corps. C’était une preuve irréfutable du transfert au Ciel de la Mère de Dieu, c’est-à-dire de sa résurrection et de l’ascension de son corps, de nouveau réuni à son âme, au-delà des cieux, dans l’intimité de son Fils, pour être notre représentante et notre avocate auprès de Dieu’.

Marie, fille d’Adam, mais devenue véritablement Mère de Dieu et Mère de la Vie en enfantant celui qui est la Vie substantielle (ln 14,6), est donc passée par la mort. Mais sa mort n’est en rien déshonorante, car, vaincue par le Christ, qui s’ y est soumis volontairement pour notre Salut, la condamnation d’Adam est devenue «mort vivifiante» et principe d’une existence nouvelle. Le tombeau de Gethsémani, de même que le saint Sépulcre, est ainsi devenu une « chambre nuptiale », où se sont accomplies les noces de l’incorruptibilité.

Il convenait en effet que, conforme en tout au Christ-Sauveur, la très sainte Vierge passe par toutes les voies que le Christ a empruntées pour répandre la sanctification en notre nature. Après l’avoir suivi dans sa Passion et avoir « vu » sa Résurrection, elle a donc fait l’expérience de la mort. Dès qu’elle se sépara de son corps, son âme très pure se trouva unie à la Lumière divine, et son corps, étant resté peu de temps en terre, ressuscita bientôt, par la grâce du Christ ressuscité. Ce corps spirituel fut reçu au Ciel comme le tabernacle du Dieu-Homme, comme le trône de Dieu. Il est la partie la plus éminente du Corps du Christ, et il a souvent été assimilé par les saints Pères à l’Église elle-même: la demeure de Dieu parmi les hommes, prémices de notre état futur et source de notre divinisation. Des entrailles très chastes de Marie, Mère de Dieu, le Royaume des cieux nous a été ouvert, c’est pourquoi son transfert au Ciel est cause de joie pour tous les croyants qui ont ainsi acquis la garantie, qu’en sa personne, c’est toute la nature humaine, devenue porteuse du Christ, qui est appelée à habiter en Dieu.

  • Le même jour, mémoire de la très grande miséricorde que Dieu a manifestée, par l’intercession de notre Souveraine la Mère de Dieu et Toujours Vierge Marie, en repoussant les impies Sarrasins qui assiégeaient Constantinople,

Au début du règne de Léon l’Isaurien (717) une immense armée arabe, après avoir écrasé l’Empire perse et soumis l’Égypte, la Libye, l’Espagne et de nombreuses autres contrées, parvint sous les murs de Constantinople, embarquée sur deux mille cinq cents bateaux”. Désespérant de tout secours humain, les habitants de la capitale, dont la plupart avaient été évacués, se tournèrent vers la sainte Mère de Dieu pour qu’elle sauve la Ville qui lui était consacrée. La divine protection ne tarda pas à se manifester, car les bateaux des assaillants se heurtèrent à la grande chaîne qui fermait le Bosphore. Un grand nombre d’entre eux fut englouti par la tempête et les plus grands navires furent incendiés par les Byzantins grâce à l’astucieuse invention du feu grégeois. À terre, les efforts des Agaréniens pour prendre d’assaut la ville se heurtèrent à son enceinte imprenable. L’hiver étant venu, le froid se fit particulièrement rigoureux, et les soldats arabes, réduits à la famine, allèrent même jusqu’à manger de la chair humaine et leurs excréments. Ils moururent en grand nombre, et à l’approche de l’été, la peste décima leur armée. Entre temps, l’empereur Léon III s’était acquis le concours des Bulgares, qui infligèrent d’autres lourdes pertes aux assiégeants.

On rapporte d’autre part que prétendant proclamer un nouvel empereur à leur solde, les Arabes demandèrent à entrer dans la ville pour la visiter. Comme Suleiman, leur chef, parvenait à la porte, monté orgueilleusement sur son cheval, il fut empêché d’entrer par sa monture qui s’était cabrée, et il vit au-dessus de la porte une représentation en mosaïque de la Mère de Dieu, assise sur un trône et portant le Christ dans ses bras. Il descendit alors de son cheval et entra humilié dans la ville.

À la suite de cette défaite, l’armée arabe se retira, couverte de honte, un an jour pour jour après son arrivée, le 15 août 718. Et lorsqu’elle parvint dans la mer Égée, une grêle mêlée de feu s’abattit sur sa flotte, faisant couler la plupart des navires. Seulement dix d’entre eux purent échapper à la catastrophe, qui est restée dans la mémoire des chrétiens comme un des signes les plus glorieux de la Protection de la Mère de Dieu.

[i]Comme c’est le cas pour les autres fêtes du cycle de la Mère de Dieu, la tradition liturgique et iconographique a largement emprunté aux apocryphes (Pseudo-Jean le Théologien et Pseudo-Méliton), en corrigeant leurs erreurs doctrinales. La commémoration de la Dormition (distinguée de l’assomption au ciel dans certaines Églises orientales) a remplacé, au début du VIe S., la mémoire de la Mère de Dieu, célébrée le 15 août à Jérusalem (depuis le ve s.), laquelle était l’équivalent de la Synaxe du 26 décembre à Constantinople (et qui s’est trouvée transférée au 13 d’après les documents géorgiens, GARITTE, Calendrier, p. 84). Fixée et rendue obligatoire dans tout l’Orient par l’empereur Maurice (582-602), elle acquit une large diffusion, à partir du vrn” s., grâce aux éloges que prononcèrent à cette occasion les saints Pères et grands orateurs ecclésiastiques: saints André de Crète, Jean Damascène, Germain de Constantinople, Théodore Stoudite, Grégoire Palamas, etc. Depuis l’empereur Andronic II (1282-1328), tout le mois d’août est consacré à la Toute-Sainte, c’est pourquoi au Mont Athos et à Constantinople la clôture de la fête a lieu le 28. Cf. S. C. MIMOUNI, Dormition et Assomption de Marie. Histoire des traditions anciennes, «Théologie Historique 98 », Paris 1995, p. 463s.

[ii]  Selon certains, il s’agit de l’Archange Gabriel, comme lors de l’Annonciation. On suppose que cet événement eut lieu environ onze ans après la Résurrection du Christ, la Mère de Dieu étant âgée de cinquante-neuf ans, selon d’autres soixante ou soixante-deux ans (seules deux sources mentionnent quatre-vingt ans).

[iii]Selon de nombreux auteurs, elle demeurait dans la maison de S. Jean le Théologien à Sion. Mais d’après certains historiens, la maison de la Toute-Sainte aurait d’abord été fixée à Gethsémani (lors de la fondation d’une première église de la Mère de Dieu par l’impératrice Eudocie au ve s.), et elle aurait été déplacée à Sion lorsqu’on fixa à Gethsémani le lieu de son tombeau (VI-VlI’ s.). Par ailleurs, des fouilles archéologiques récentes semblent démontrer que les sépulcres, découverts sur l’emplacement de l’église souterraine de Gethsémani, étaient bien vénérés, dès le 1″ s. et jusqu’à la fin du IV’ s; mais il n’est pas sûr qu’ils aient été considérés comme le tombeau de la Mère de Dieu; cf. MIMOUNI, op. cit., p. 571s. La tradition récente (XVlI-XlJ( s.) de la mort et de l’ensevelissement de la Toute-Sainte à Éphèse ne repose sur aucun témoignage historique et provient probablement d’une confusion avec Ste Marie Madeleine [22 juil.]

[iv]   Dans certaines versions, la Mère de Dieu remet cette palme à Jean le Théologien.

[v]   Cf. le récit de la déposition de la Robe de la Mère de Dieu, le 2 juil.

Détail rapporté dans les œuvres attribuées à S. DENYS l’ARÉOPAGITE, Noms Divins 3,2, PG 3,681-684.

[vi]On raconte qu’au retour des funérailles, les Apôtres se rassemblèrent pour un repas fraternel et qu’à la place du Christ, ils déposèrent un morceau de pain en forme de triangle. Mais au moment de l’élever en invoquant le Nom du Christ, comme ils en avaient coutume, ils entendirent du haut du ciel, la Toute-Sainte dire: «Réjouissez-vous, car je suis avec vous jusqu’à la fin des jours! » Tout à leur joie, les Apôtres s’écrièrent alors d’une seule voix: «Très sainte Mère de Dieu, viens à notre aide! »C’est l’origine de l’office de l’Élévation de la Panaghia, célébré dans les monastères à l’issue du repas les jours de fêtes (cf. Grand Horologe).

  1. D’après l’apocryphe du Pseudo-Jean, le corps de la sainte Vierge aurait d’abord été transféré au Paradis, auprès de l’Arbre de vie, et c’est là que l’Archange Michel serait venu y introduire de nouveau son âme. Les saints Pères ont cependant répugné à se prononcer dogmatiquement sur cette question, qui reste un objet de piété de l’Église et non de définitions théologiques. Ils ont préféré contempler dans ce mystère du «transfert» (metastasis) au Ciel de la Mère de Dieu, l’achèvement de l’œuvre du Rédempteur par la «co-résurrection» et la «co-glorification» de la sainte Vierge, en réservant cependant le terme de «résurrection» (anastasis) à celle du Sauveur. Le terme d’« Assomption », quant à lui, récemment adopté comme dogme par l’Église Catholique Romaine (1950), en tant que corollaire de celui de l’« Immaculée Conception» (1854), laisse supposer de manière ambiguë que la Mère de Dieu, ayant été mise à part de l’héritage d’Adam (le péché originel et sa conséquence, la mort), ne serait pas morte, mais aurait été directement emportée, corps et âme, au Ciel.

La Dormition de la Mère de Dieu par Vladimir Lossky

La fête de la Dormition de la Mère de Dieu, connue en Occident sous le nom de l’Assomption, comprend deux moments distincts mais inséparables pour la foi de l’Église : la mort et l’ensevelissement de la Mère de Dieu ; et sa résurrection et son ascension . L’Orient orthodoxe a su respecter le caractère mystérieux de cet événement qui, contrairement à la résurrection du Christ, n’a pas fait l’objet de la prédication apostolique. En effet, il s’agit d’un mystère qui n’est pas destiné aux oreilles de ” ceux de l’extérieur “, mais se révèle à la conscience intérieure de l’Église. Pour ceux qui sont affermis dans la foi en la résurrection et l’ascension du Seigneur, il est évident que, si le Fils de Dieu avait assumé sa nature humaine dans le sein de la Vierge, celle qui a servi à l’Incarnation devait à son tour être assumée dans la gloire de son Fils ressuscité et monté au ciel. Ressuscite, Seigneur, en ton repos, toi et l’Arche de ta sainteté (Ps 131, 8, qui revient à maintes reprises dans l’office de la Dormition). ” Le cercueil et la mort ” n’ont pas pu retenir ” la Mère de la vie ” car son Fils l’a transférée dans la vie du siècle futur (kondakion).
La glorification de la Mère est une conséquence directe de l’humiliation volontaire du Fils : le Fils de Dieu s’incarne de la Vierge Marie et se fait ” Fils de l’homme “, capable de mourir, tandis que Marie, en devenant Mère de Dieu, reçoit la ” gloire qui convient à Dieu ” (vêpres, ton 1) et participe, la première parmi les êtres humains, à la déification finale de la créature. ” Dieu se fit homme, pour que l’homme soit déifié ” (S. Irénée, S. Athanase, S. Grégoire de Nazianze, S. Grégoire de Nysse [PG 7, 1120 ; 25, 192 ; 37, 465 ; 45, 65] et d’autres Pères de l’Église). La portée de l’incarnation du Verbe apparaît ainsi dans la fin de la vie terrestre de Marie. ” La Sagesse est justifiée par ses enfants ” : la gloire du siècle à venir, la fin dernière de l’homme est déjà réalisée, non seulement dans une hypostase divine incarnée, mais aussi dans une personne humaine déifiée. Ce passage de la mort à la vie, du temps à l’éternité, de la condition terrestre à la béatitude céleste, établit la Mère de Dieu au-delà de la résurrection générale et du jugement dernier, au-delà de la parousie qui mettra fin à l’histoire du monde. La fête du 15 août est une seconde Pâque mystérieuse, puisque l’Église y célèbre, avant la fin des temps, les prémices secrètes de sa consommation eschatologique. Ceci explique la sobriété des textes liturgiques qui laissent entrevoir, dans l’office de la Dormition, la gloire ineffable de l’Assomption de la Mère de Dieu (l’office de ” l’Ensevelissement de la Mère de Dieu “, 17 août, d’origine très tardive, est au contraire trop explicite : il est calqué sur les matines du Samedi saint (” Ensevelissement du Christ “).
La fête de la Dormition est probablement d’origine hiérosolymitaine. Cependant, à la fin du IVe siècle, Éthérie ne la connaît pas encore. On peut supposer néanmoins que cette solennité n’a pas tardé à apparaître, puisque au VIe siècle, elle est déjà répandue partout : S. Grégoire de Tours est le premier témoin de la fête de l’Assomption en Occident (De gloria martyrum, Miracula I, 4 et 9 – PL 71, 708 et 713), où elle était célébrée primitivement en janvier. de missel de Bobbio et le sacramentaire gallican indiquent la date du 18 janvier.) Sous l’empereur Maurice (582-602) la date de la fête est définitivement fixée au 15 août (Nicéphore Calliste, Hist. Eccles., 1.XVII, c. 28 – PG, 147, 292).
Parmi les premiers monuments iconographiques de l’Assomption, il faut signaler le sarcophage de Santa Engracia à Saragosse (début du IVe siècle) avec une scène qui est très probablement celle de l’Assomption (Dom Cabrol, Dict. d’archéol. chrét., I, 2990-94) et un relief du VIe siècle, dans la basilique de Bolnis-Kapanakéi, en Georgie, qui représente l’Ascension de la Mère de Dieu et fait pendant au relief avec l’Ascension du Christ (S. Amiranaschwili, Histoire de l’art géorgien (en russe, Moscou, 1950), p. 128 ). Le récit apocryphe qui circulait sous le nom de S. Méliton (IIe siècle), n’est pas antérieur au commencement du V siècle (PG, 5, 1231-1240). Il abonde en détails légendaires sur la mort, la résurrection et l’ascension de la Mère de Dieu, informations douteuses que l’Église prendra soin d’écarter. Ainsi, S. Modeste de Jérusalem (+634), dans son ” Éloge à la Dormition ” – (Encomium, PG 86, 3277-3312), est très sobre dans les détails qu’il donne : il signale la présence des Apôtres ” amenés de loin, par une inspiration d’en haut “, l’apparition du Christ, venu pour recevoir l’âme de sa Mère, enfin, le retour à la vie de la Mère de Dieu, ” afin de participer corporellement à l’incorruption éternelle de celui qui l’a fait sortir du tombeau et qui l’a attirée à lui, de la manière que lui seul connaît “. (Patrologia Orientalis, XIX, 375-438.) L’homélie de S. Jean de Thessalonique (+vers 630) ainsi que d’autres homélies plus récentes – de S. André de Crète, de S. Germain de Constantinople, de S. Jean Damascène (PG 97, 1045-1109 ; 98, 340-372 ; 96, 700-761) – sont plus riches en détails qui entreront aussi bien dans la liturgie que dans l’iconographie de la Dormition de la Mère de Dieu.
Le type classique de la Dormition dans l’iconographie orthodoxe se borne, habituellement, à représenter la Mère de Dieu couchée sur son lit de mort, au milieu des Apôtres, et le Christ en gloire recevant dans ses bras l’âme de sa Mère. Cependant, quelquefois, on a voulu signaler également le moment de l’assomption corporelle : on y voit alors, en haut de l’icône, au-dessus de la scène de Dormition, la Mère de Dieu assise sur un trône dans la mandorle, que les anges portent vers les cieux.
Sur notre icône (Paris, XXe siècle), le Christ glorieux entouré de mandorle regarde le corps de sa Mère étendu sur un lit de parade. Il tient sur son bras gauche une figurine enfantine revêtue de blanc et couronnée de nimbe : c’est ” l’âme toute lumineuse ” (vêpres, stichère du ton 5) qu’il vient de recueillir. Les douze Apôtres ” se tenant autour du lit, assistent avec effroi ” (vêpres, stichère du ton 6) au trépas de la Mère de Dieu. On reconnaît facilement, au premier plan, S. Pierre et S. Paul, des deux côtés du lit. Sur quelques icônes, on représente en haut, dans le ciel, le moment de l’arrivée miraculeuse des Apôtres, rassemblés ” des confins de la terre sur les nues ” (kondakion, ton 2). La multitude d’anges présents à la Dormition forme parfois une bordure extérieure autour de la mandorle du Christ. Sur notre icône, les vertus célestes qui accompagnent le Christ sont signalées par un séraphin à six ailes. Trois évêques nimbés se tiennent derrière les Apôtres. Ce sont S. Jacques, ” le frère du Seigneur “, premier évêque de Jérusalem, et deux disciples des Apôtres : Hiérothée et Denys l’Aréopagite, venus avec S. Paul (kondakion, ton 2 ; voir le passage des Noms divins du Pseudo-Denys sur la Dormition : III, 2 PG, 3, 681). Au dernier plan, deux groupes de femmes représentent les fidèles de Jérusalem qui, avec les 633 évêques et les Apôtres, forment le cercle intérieur de l’Église où s’accomplit le mystère de la Dormition de la Mère de Dieu.
L’épisode d’Athonius, un Juif fanatique qui eut les deux mains coupées par le glaive angélique, pour avoir osé toucher à la couche funèbre de la Mère de Dieu, figure sur la plupart des icônes de la Dormition. La présence de ce détail apocryphe dans la liturgie (tropaire de l’ode 3) et l’iconographie de la fête doit rappeler que la fin de la vie terrestre de la Mère de Dieu est un mystère intime de l’Église qui ne doit pas être exposé à la profanation : inaccessible aux regards de ceux de l’extérieur, la gloire de la Dormition de Marie ne peut être contemplée que dans la lumière intérieure de la Tradition.

Article paru dans
Le Messager de l’Exarcat du Patriarcat russe en Europe occidentale
n° 27, juillet-septembre 1957

Évangile pour la fête de la Dormition : Marthe et Marie

Luc 10-38 Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village (1), et une femme, du nom de Marthe, le reçut dans sa maison.

39 Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

40 Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit : Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider.

41 Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses.

42 Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée.

11-27 Tandis que Jésus parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui t’a porté ! Heureuses les mamelles qui t’ont allaité !

28 Et il répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent !

Notes
(1) Jn 11,1 : Béthanie, sur le flanc oriental du Mont des Oliviers, à moinsde 3 km de Jérusalem.

Épître de saint Paul aux Philippiens – Que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Seigneur

Chapitre II versets 5 à 11

5 Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus :
6 bien qu’Il fût dans la condition de Dieu, Il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ;
7 mais il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de Lui ;
8 Il s’est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix.
9 C’est pourquoi aussi Dieu l’a souverainement élevé, et Lui a donné le nom qui est au dessus de tout nom,
10 afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers,
11 et que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Seigneur.

Homélie prononcée par Père Boris le 19 août 2003 en l’église de la Transfiguration à Bussy

Seconde épître de saint Pierre chapitre Ier, versets 10 à 19
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVII, versets 1 à 9

Père Boris Bobrinskoy
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Célébrant aujourd’hui le mystère de la Transfiguration de notre Sauveur sur le mont Thabor, je peux dire qu’en Église, nous sommes les témoins de cette Transfiguration et que nous voyons nous aussi le Sauveur, illuminé dans son visage, dans son corps et dans ses vêtements, devenus “plus blancs que neige”. Nous en sommes les témoins, parce qu’en Église, la distance et l’espace entre nous et le Seigneur est abolie. En réalité, nous sommes déchirés entre deux situations : d’une part un état d’union avec Lui, union qui se fortifie lors de la Sainte Communion, lorsque nous écoutons la Parole vivante de l’Évangile. Nous sommes déjà en Lui, car Jésus nous le dit Lui-même : “Celui qui croit en moi est déjà passé de la mort à la vie.” (1) Mais d’autre part, nous sommes encore en marche vers le Royaume, difficilement, péniblement, portant toute la lourdeur et la pesanteur de notre être.

Ce mystère de la Transfiguration est très étrange. Jésus n’avait pas besoin de cela. Depuis sa conception en Marie et jusqu’à la Croix incluse, non seulement Il était porteur de la divinité, mais encore Il était Dieu Lui-même. Comme le dit saint Paul : “toute la plénitude de la divinité demeure en Lui corporellement.” (2) Plénitude, gloire, sagesse, bienveillance du Père, vie de l’Esprit Saint. En tant que Dieu devenu homme, l’humanité de Jésus était remplie de la divinité. Pourtant, Jésus ne voulait pas le montrer. Il le montrait à travers sa parole vivante, qui enflammait les cœurs ; Il le montrait à travers ses miracles qui étaient des signes de miséricorde avant tout. Jésus n’était pas un thaumaturge faiseur de miracles, Il avait pitié des gens : Il donnait du pain à ceux qui avaient faim, Il guérissait les malades, Il chassait les démons. En cela déjà se manifestait la gloire éternelle du Père dans le Fils par la puissance de l’Esprit Saint. Jésus n’avait pas besoin pour Lui-même de montrer extérieurement la lumière et la gloire éternelles du Père qui étaient en Lui. Il préférait les garder cachées en Lui.

Tout le mystère de Jésus, c’est justement son abaissement, son Incarnation. Il est devenu un petit enfant faible, n’ayant d’autre lieu pour venir au monde qu’une mangeoire d’animaux. “Le Fils de l’Homme, disait-il, n’a pas où reposer sa tête.” (3) Il est devenu pauvre, parmi les plus pauvres, Lui qui était servi invisiblement par les anges et dont le cœur était constamment rempli de Dieu. Il était à la fois tourné totalement vers le Père et tourné totalement vers les hommes. Il cachait sa divinité, car Il ne voulait pas qu’une manifestation extérieure de sa gloire et de sa puissance puissent mener à une sorte d’intronisation extérieure. Combien de fois le peuple juif voulait Le faire roi et Le couronner ! Mais Jésus fuyait cela, car Il n’était pas venu pour cela.

À mesure que passent les années de la prédication publique de Jésus et de ses miracles, Il commence à préparer ses disciples : “Voici que le Fils de l’Homme doit monter à Jérusalem pour être livré aux mains des pécheurs, souffrir et être crucifié.”

Dans le cadre de cet enseignement de sa montée vers la Passion, vers la mort, il y a cet épisode qui est une sorte de vision céleste, de moment printanier. Non pas pour Jésus, car Jésus savait ce qui était en Lui. Et pourtant Il connaîtra l’angoisse, humainement. Quand Il priera au jardin des Oliviers, sa sueur sera comme des gouttes de sang, et Il dira : “Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi !” et sur la Croix : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Humainement Jésus a connu toute la solitude, toute la désolation que l’homme peut connaître dans la souffrance et la déréliction.

Mais avant la Passion, il y a ce moment extraordinaire où Jésus monta sur la montagne du Thabor pour prier. C’était probablement la nuit, même si cela n’est pas dit, puisque les disciples, fatigués, avaient sommeil. Jésus s’éloignait souvent, seul, la nuit, sur une montagne ou dans un endroit désert, pour prier le Père. Jésus avait besoin de solitude, de silence, Lui qui était tellement entouré de gens, de bruit, de mouvement, de désirs, de haine et de joie. Tout cela qui était en Lui, Il le portait vers le Père.

Ce jour-là, Il prit avec Lui trois disciples pour leur enseigner, d’une autre manière, qu’il fallait que le Fils de l’homme monte à Jérusalem. C’est là qu’illuminé par la gloire divine, son visage devint plus brillant que le soleil. Ensuite ils voient Moïse et Élie près de Lui, ces deux grands voyants de Dieu de l’Ancienne Alliance qui, enfin, voient Dieu face à face. Ils ne L’avaient vu qu’en symbole, en espérance, en signe. Aujourd’hui, c’est la réalité : à travers le corps de Jésus se manifeste la lumière incréée de la divinité. Et ils en sont les témoins avec les apôtres. Cela montre comment tout l’Ancien Testament était tourné vers ce point final, dans lequel tout se résout et tout s’accomplit, dans lequel “tout est accompli” comme le dit jésus sur la Croix en mourant. Tout se résume en Jésus, en son amour, en son don de Lui-même.

Que signifie tout cela pour nous ? Nous ne sommes pas extérieurs au miracle. L’Église nous introduit, au-delà du temps et de l’espace, dans un nouvel espace qui est déjà celui du Royaume. La Transfiguration du Christ est déjà un avant-goût du Royaume. Il fut donné aux disciples, gratuitement, sans qu’ils l’aient mérité, sans qu’ils l’aient demandé, de pouvoir regarder avec leurs yeux de chair, leurs yeux pécheurs, la gloire divine, la lumière céleste, la lumière du Royaume. Nous aussi, mes amis, intérieurement, lorsque nous sommes en Église, lorsque nous nous tournons vers le Christ, lorsqu’à travers la parole de Dieu, à travers les icônes, à travers la Sainte Communion où nous recevons le Christ en nous-mêmes, nous sommes des visionnaires du Royaume, nous sommes les témoins de la lumière du Thabor.

Cette lumière est avant tout intérieure. De même qu’en Christ elle était intérieure avant de se manifester à l’extérieur pour un court moment, en nous elle est à l’intérieur, et elle grandit intérieurement. Cependant cette énergie de la lumière intérieure se transmet, invisiblement, insensiblement. Comme le disait saint Sérafim : “Acquiers un esprit de paix, – on pourrait dire “acquiers la lumière du Christ, acquiers sa force et son amour” –, et des milliers trouveront le salut autour de toi.” Cette lumière du Christ agit de manière mystérieuse, au-delà de nos paroles, dans notre silence, dans la nuit de notre existence. Ainsi nous sommes non seulement les témoins du Thabor, mais aussi les relais de cette lumière de la Transfiguration qui est appelée à rayonner sur le monde.

“La lumière luit dans les ténèbres” dit saint Jean dans son prologue. Ces ténèbres sont à la fois les ténèbres extérieures et les ténèbres de notre propre cœur. Nous vivons dans les ténèbres et en nous, au fond de notre cœur, il y a ce combat entre la lumière et les ténèbres. Nous devons savoir que la lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne peuvent pas l’étouffer, l’embrasser. Cette lumière demeure vivante pour nous aussi. Nous devons l’accueillir, la garder et même la protéger pour qu’elle-même nous fasse grandir. Enfin, cette Transfiguration conduit à la Croix.
Comme le Seigneur marchait vers sa Croix, nous devons nous aussi accomplir la parole du Christ : “Celui qui veut venir à ma suite, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.”

Lorsque nous vivons ce mystère de la Transfiguration, la Croix du Christ cesse d’être seulement une croix d’épreuve et de souffrance pour devenir une croix de lumière, une croix de bénédiction, une croix de promesse de vie éternelle.

Amen.

Père Boris

Notes
(1) cf. évangile selon saint Jean V, 24.
(2) cf. épître aux Colossiens II, 9.
(3) cf. évangiles selon saint Matthieu VIII, 20 et saint Luc IX, 58.

Homélie prononcée par le P. Michel Evdokimov, le 8 août 2004

Seconde épître de saint Pierre chapitre Ier, versets 10 à 19
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVII, versets 1 à 9.

Homélie prononcée par le P. Michel Evdokimov, le 8 août 2004 à la crypte

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Ce récit de la Transfiguration de notre Seigneur sur le mont Thabor est un récit qui nous remplit d’émerveillement, nous sommes éblouis par la beauté de Jésus dans cette lumière divine qui l’enveloppe. Et en même temps, nous ne pouvons pas nous empêcher d’éprouver le sentiment que cette scène, d’une beauté magnifique, est un peu lointaine, elle paraît éloignée de nous, de ce que nous sommes et de la vie que nous menons.

Un jour, donc, le Christ gravit une montagne avec Pierre, Jacques et Jean Ce sont trois disciples avec lesquels Jésus a une relation tout à fait particulière. Ce sont eux qui l’accompagneront encore pendant l’agonie à Gethsémani, la veille de la crucifixion.

Ils gravissent une montagne. Dans la Bible, la montagne est un lieu important, elle symbolise l’effort de l’homme pour s’éloigner du monde et de la foule, pour s’élever vers Dieu, là où l’air est plus pur.

Et soudain, Jésus se trouve tout auréolé, tout embrasé d’une lumière merveilleuse que l’on appelle la “lumière incréée”. Cela signifie qu’il ne s’agit ni d’une lumière naturelle comme celle qu’émet le soleil ou que reflète la lune, ni d’une lumière artificielle comme celle que nous pouvons produire avec une allumette, un cierge ou une ampoule électrique. C’est, au contraire, une lumière qui vient d’ailleurs et qui est la manifestation de Dieu sur terre. Et nous savons qu’au cours de l’histoire de l’Église, un certain nombre d’hommes ont eu la grâce de voir cette lumière.

Cette lumière est interprétée par les Pères de l’Église comme étant la présence de l’Esprit Saint. Jésus est là, tout nimbé de lumière, et la voix du Père retentit « Celui–ci est mon Fils bien–aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. Écoutez–le ! » La Transfiguration du Christ sur le mont Thabor est, par conséquent, une manifestation de Dieu en trois personnes.

Auparavant, à droite et à gauche du Christ apparaissent deux personnages, Moïse et Élie, dont on dit souvent qu’ils représentent l’un la Loi et l’autre les Prophètes,

Essayons de comprendre pourquoi Moïse et Élie sont présents sur le mont Thabor aux côtés du Seigneur Jésus. Ils sont présents peut-être aussi parce qu’ils ont connu l’expérience de la Lumière incréée. Ils ont vu cette gloire de Dieu.

Moïse. Quelques mois après la sortie d’Égypte, Moïse passe de nombreux jours sur le mont Sinaï en compagnie de Dieu. Il redescend en portant les deux tables de la Loi, et c’est alors qu’il a un choc brutal car les Hébreux se sont fabriqué une idole, le veau d’or. Il brandit alors les tables de la Loi et les jette à terre. Elles se brisent. Puis il remonte sur le mont Sinaï afin d’intercéder en faveur des Hébreux. Dieu se réconcilie avec Son peuple et entre en conversation avec Moïse. Moïse reprend courage et peu à peu retrouve ses énergies. À un moment donné, il va soudain prononcer une parole absolument extraordinaire : avec audace il dit à Dieu « Montre-moi Ta gloire. » C’est important car cela concerne aussi notre vie spirituelle. Cela correspond au fait que dans notre vie spirituelle nous nous approchons petit à petit – certes bien faiblement mais nous nous approchons quand même – de Dieu et de Sa lumière et que nous avons toujours le désir d’en voir davantage. Nous avons toujours le désir que Dieu nous en offre davantage. Et Dieu répond à Moïse « Oui, Je te montrerai Ma gloire mais tu me verras de dos, Je passerai devant toi, tu ne pourras pas voir Mon visage car celui qui voit Mon visage meurt aussitôt. » Et alors Moïse voit passer le Seigneur dans Sa gloire. Mais auparavant le Seigneur parle : « Dieu l’Éternel, le Seigneur de miséricorde et de pitié, compatissant, lent à la colère, toujours plein de bonté… » et c’est ainsi qu’Il passe après avoir prononcé ces paroles qui proclament Son être profond. Son être profond est la bonté, l’amour, la miséricorde. Ici, ce qui est capital pour nous c’est que Sa miséricorde passe avant Sa gloire. En un sens Sa miséricorde est plus importante que Sa gloire.

Élie. À un moment donné dans sa vie, Élie est profondément découragé car il a dû s’enfuir pour échapper aux persécutions du roi Achab et, surtout, de cette terrible reine, Jézabel, qui s’adonnait à des pratiques païennes. Seul, il s’enfonce dans le désert. Après un jour de marche Élie s’assied et pense qu’il va mourir, il se couche et s’endort. Mais un ange vient et le nourrit. Élie se relève, marche pendant quarante jours et arrive dans une caverne à flanc du mont Horeb. Alors, Dieu s’adresse à Élie et lui annonce : « Je vais venir te parler. » Mais avant que Dieu ne vienne il y eut d’abord un vent violent. Un vent de tempête se déchaîne avec une telle violence que les arbres sont déracinés et que les rochers sont brisés nous dit le texte de la Bible. Mais Dieu n’était pas dans la tempête. Puis, il y eut un tremblement de terre. C’est un terrible séisme au point que les assises de la montagne semblent craquer et qu’on a l’impression que la montagne va s’effondrer. Mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre. Ensuite il y eut un incendie. Un incendie qui embrase toute la végétation à flanc de montagne, un incendie beaucoup plus ravageur que ceux que l’on peut déplorer, de temps en temps dans le midi de la France. Mais Dieu n’était pas dans l’incendie. Et enfin, il y eut un murmure léger, ténu, à peine audible. Et Dieu était dans ce murmure léger et ténu. À cet instant, Dieu parle à Élie. Là encore c’est important pour nous : Dieu n’est pas dans la manifestation de la puissance. Dieu – pensons à Jésus qui meurt sur la Croix – Dieu est dans la manifestation d’une humilité et d’une paix, Dieu est dans une manifestation qui est à notre portée, à la portée de nos oreilles et de ce que nous pouvons entendre.

Voici donc trois manifestations de la gloire de Dieu – il y en a, bien sûr, beaucoup d’autres – le mont Thabor, Moïse et Élie, trois manifestations de Dieu dans la lumière. Et cette lumière, Jésus la reprend avec Ses paroles quand Il dit « Je suis la lumière du monde », ou bien encore, songeons à cette parole que le prêtre prononce dans la liturgie des dons présanctifiés « Le Christ est la lumière qui illumine tout homme. » Cela signifie qu’il y a en tout homme une lumière. Cette lumière, nous cherchons à la découvrir en nous à travers notre prière, à travers nos gestes, nos actions, à travers notre manière de vivre sous le regard de Dieu. Et nous comprenons alors qu’en tout être humain il y a un peu de cette lumière. En effet, d’après tous les grands spirituels, nous sommes appelés à découvrir cette lumière sur le visage de tout être humain. Comme le dit un apophtegme « Vois Dieu. Et après, vois Dieu en tout homme. »

Il était une fois un jeune homme qui était au bord du désespoir. Il se trouvait dans un autobus et se tenait tout pelotonné sur lui-même.

Soudain, il sent un regard. Il perçoit qu’un regard de douceur et de tendresse le pénètre. Cela l’émeut et le bouleverse. La personne qui lui avait jeté ce regard descend de l’autobus. Depuis, le jeune homme est comme changé dans sa vie. Alors il refait cette ligne d’autobus et se promène autour de l’arrêt où était descendu cet homme. Ses efforts sont récompensés car il le retrouve. Cet homme était un chrétien, un pasteur protestant. Alors le jeune homme demande « Mais pourquoi m’avez-vous regardé comme ça ? » et l’homme lui répond « J’ai senti en vous une grande souffrance. Alors j’ai invoqué le Seigneur. J’ai demandé au Seigneur Jésus de vous aider, de vous donner Sa paix, de vous faire sentir Sa tendresse. » Ainsi le jeune homme fut sauvé par un simple regard qui lui a été donné au milieu de cette foule, au milieu de cette ville grouillante si oppressante parfois. Peut-être, c’est ainsi que la Transfiguration se fait proche de la vie que nous menons, peut-être qu’une expérience de transfiguration est quelque chose de très simple. Il y a bien sûr le mont Thabor mais n’oublions pas qu’il y a aussi une étincelle de lumière en chacun d’entre nous. À nous de la découvrir.

Amen

Père Michel

Homélie patristique de saint Jean Damascène

Seconde épître de saint Pierre chapitre Ier, versets 10 à 19
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVII, versets 1 à 9.Saint Jean Damascene

“Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui”

“Une nuée lumineuse les couvrit de son ombre” et les disciples ont été saisis d’une grande crainte en voyant Jésus le Sauveur, avec Moïse et Élie, dans la nuée.

Jadis, il est vrai, quand Moïse a vu Dieu, il est entré dans la nuée divine(1), donnant ainsi à comprendre que la Loi était une ombre.

Écoute ce que dit saint Paul : “La Loi, en effet, n’avait que l’ombre des biens à venir, non la réalité même”(2).

Israël, en ce temps-là, “n’avait pas pu fixer les yeux sur la gloire passagère du visage de Moïse”(3). “Mais nous, le visage découvert, nous reflétons la gloire du Seigneur et nous sommes transformés d’une gloire en une gloire plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit”(4). C’est pourquoi la nuée qui a couvert les disciples de son ombre n’était pas remplie de ténèbres mais de lumière.

En effet, “le mystère resté caché depuis les siècles et les générations a été révélé”(5) et la gloire perpétuelle et éternelle est manifestée. Voilà pourquoi Moïse et Élie, aux côtés du Sauveur, personnifiaient la Loi et les prophètes. Celui qu’annonçaient la Loi et les prophètes, c’est, en vérité, Jésus, le dispensateur de la vie.

Moïse représente aussi l’assemblée des saints qui se sont endormis jadis (6) et Élie, celle des vivants(7), car Jésus transfiguré est le Seigneur des vivants et des morts. Et Moïse est enfin entré dans la Terre promise, car c’est Jésus qui y conduit.

Autrefois, Moïse avait vu de loin seulement l’héritage promis(8); aujourd’hui il le voit clairement.

Saint Jean Damascène (675-749)

Notes
1. Exode chapitre XXIV, verset 18
2. Épître aux Hébreux chapitre X, verset 1
3. Deuxième Lettre aux Corinthiens chapitre III, verset 7
4. verset 18
5. Lettre aux Colossiens chapitre Ier, verset 26
6. Deutéronome chapitre XXXIV, verset 5
7. Deuxième Livre des Rois chapitre II, verset 11
8. Deutéronome chapitre XXXIV, verset 4

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