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Dimanche du paralytique : homélie du 10 mai

Le dimanche de Thomas

Homélie des Rameaux par Père André, avril 2020

Homélie P. Diacre Charles Vladimir – 5ème dimanche du carême 2020

Homélie prononcée par Père Boris à la crypte le 6 février 2005

La fille de la Cananéenne
XXXVIe dimanche après la Pentecôte
Seconde épître aux Corinthiens VI, 16-VII, 1 – évangile selon saint Matthieu XV, 21-28

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Voici une rencontre du Sauveur avec, encore une fois, une femme qui est dans la peine. Comme elles devaient être nombreuses ces femmes qui L’entouraient et sur lesquelles se déversait, comme un flot abondant, la grâce de Sa compassion, de Sa tendresse et de Son amour !

Aujourd’hui, cette rencontre est particulière, elle est presque inimaginable puisqu’il s’agit d’une païenne. Or, aux yeux des Juifs, “païen” signifie “idolâtre”. Les Juifs non seulement professaient un mépris mais surtout instauraient une distance, un refus, une coupure jusqu’à éviter de parler et même d’approcher les païens. « Qu’y a-t-il de commun entre Bélial et le Christ ? » dira saint Paul lui-même. Saint Jean nous appellera à son tour à nous garder des idoles . Comment a-t-il été possible que Jésus accueille, accepte de parler et, plus encore, de faire miséricorde à cette femme ?

Cela nous concerne tous aujourd’hui car il faut rappeler avant tout que les idoles ne sont pas seulement païennes. Nous sommes environnés d’idoles. Les idoles, en effet, ne sont pas seulement Baal, Zeus ou Vénus. Ces idoles du passé sont des symboles d’idoles intérieures, idoles de notre temps car idoles de tous les temps. Une idole est tout ce que nous plaçons sur un piédestal lorsque nous nous détournons du Seigneur. Nous érigeons des idoles lorsque nous oublions le Seigneur et lorsqu’au contraire nous nous souvenons de Lui alors ces idoles sont renversées.

C’est peut-être encore plus aigu à notre époque où tant de réalités, tant de marchandises, tant d’idées, tant de nourritures terrestres nous sollicitent, attisent notre faim et notre soif, inspirent notre désir et, finalement, accaparent toute notre attention. Voilà des idoles bien pernicieuses parce que derrière ces désirs humains il y a aussi les forces sataniques qui exploitent, à leur profit, tous les biens terrestres prodigués par Dieu pour nous alourdir afin que la pesanteur gagne sur la grâce dans le seul but de nous éloigner de Dieu.

Cette rencontre inimaginable se réalise car si les idoles sont jetées à terre les personnes humaines demeurent des personnes aimées de Dieu : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils, son unique, pour que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » Tant aimé le monde ! Quiconque ! le Seigneur embrasse du même regard d’amour et de compassion les chrétiens et ceux que nous appelons païens ou idolâtres, ceux qui ignorent Dieu, ou ceux qui le louent à leur manière soit dans d’autres religions soit par la loi et la conscience de leur propre cœur. Et c’est dans cet esprit-là qu’il faut aborder cette rencontre du Seigneur avec cette femme, Cananéenne pour saint Matthieu tandis que saint Marc dit Syro-phénicienne, tous deux désignent des contrées peuplées de païens aux frontières de la Galilée et de la Judée.

Cette femme a appris que Jésus était dans la maison, elle s’est précipitée, peut-être a-t-elle dû se frayer un chemin à travers la foule et, finalement, elle crie de tout son être « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! » “Seigneur, Fils de David” : elle a donc entendu parler de ces titres que le peuple juif donnait à Jésus et elle n’hésite pas à les employer. Pourtant, comment pouvait-elle L’appeler “Seigneur” ? car appeler Jésus “Seigneur” c’est reconnaître Sa seigneurie. L’appeler “Fils de David” c’est confesser qu’Il est le messie.

Quand elle ajoute : « Ma fille est cruellement tourmentée par le démon » le Seigneur ne répond pas. Il paraît l’ignorer, on pourrait dire qu’Il l’ignore “royalement”. Mais l’insistance de la femme et l’indifférence de Jésus exaspèrent les disciples qui en viennent à dire « Mais laisse-la aller, exauce-la parce qu’elle nous accable, fais donc quelque chose pour qu’elle ne nous sollicite plus. ». Alors, nous connaissons cette parole dure du Sauveur : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël. » C’est déjà beaucoup ! ainsi Jésus n’est pas venu sauver les justes mais les pécheurs, les brebis perdues de la Maison d’Israël. Et pour bien comprendre cette parole, il nous faudra encore découvrir ce qu’est cette Maison d’Israël et de quelles brebis perdues il s’agit.

Alors, elle ne crie plus, elle s’approche de Jésus et se prosterne : « Seigneur, viens à mon secours ! » et Jésus lui répond par des paroles définitives qui sonnent comme une fin de non-recevoir : « Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » Quel cinglant mépris dans ce “jeter aux petits chiens” ! Pour cette femme dans la souffrance, c’est terminé ! Comment a-t-elle pu supporter une telle parole de rejet de la part de celui qui passait pour la bonté même ? Il n’y a donc plus rien à dire, il n’y a plus rien à espérer. Elle n’a plus qu’à s’en aller avec sa douleur.

Et alors que tout semble perdu, surgit en elle une extraordinaire inspiration qui ne peut pas trouver sa source uniquement dans la puissance de l’amour maternel. Si elle ose cette réplique que nous entendrons jusqu’à la fin des siècles c’est évidemment parce qu’elle a la certitude qu’en Lui réside, quoi qu’Il dise, non seulement le pouvoir de guérir mais, avant tout, une compassion débordante : « Oui, Seigneur, mais même les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle ne revendique rien de plus. Il lui suffit d’être un petit chien mais un petit chien qui est accueilli, qui a sa place sous la table et auquel on réserve les miettes.

Ce dialogue bouleversant, et scandaleux au premier abord, constitue un double enseignement adressé au peuple et aux disciples eux-mêmes. C’est d’abord le rappel : quelle est la place de Jésus ? pourquoi est-Il venu ? Mais en sollicitant au plus profond le cœur de cette femme, Jésus éveille en elle, on peut le dire, une réponse qui résonne comme une formidable leçon pour les disciples, pour la foule et pour nous à travers les siècles.

Pour notre leçon, le Seigneur a adopté une attitude de dureté et d’indifférence. Dans une autre parabole, Jésus parle d’un juge inique , dur et injuste auquel s’est adressé en vain une pauvre veuve pour qu’il lui soit rendu justice ; mais à force de l’importuner la veuve parviendra à ses fins : en réponse à sa persévérance le juge accédera à sa demande et lui fera justice. Paradoxalement, Jésus prend donc aujourd’hui le visage d’un juge dur et inique qui prononce des sentences sévères et qui, par conséquent, provoque et révèle ainsi véritablement le cœur profond de cette femme. Toute autre se serait éloignée, mais cette païenne exprime une foi profonde et témoigne de sa confiance avec humilité : « Oui, je veux bien être appelée un petit chien, si les petits chiens se nourrissent aussi de la table de leur maître. »

Tout cela est important pour nous parce que cette femme manifeste non seulement la puissance de l’amour mais aussi ce que j’appellerais la “violence de la certitude”. Certitude qu’Il peut aider, exaucer, guérir et, en définitive, qu’Il peut chasser le démon de sa fille malade. Ceci me fait inévitablement penser à une autre parole du Seigneur où Il dit que « le Royaume de Dieu se prend par la violence » . En chacun de nous il faut en vérité une certaine violence pour nous arracher à la pesanteur de la terre, pour rompre les amarres, pour nous élever vers le Seigneur en le suppliant – je dirais même – en exigeant de Lui à l’instar de Moïse lui-même dans la brèche devant l’ange qui devait exterminer les fils d’Israël . Ainsi, comme Moïse qui s’interposa entre l’ange et le peuple, nous aussi nous pouvons nous relever et nous tenir debout dans la brèche pour dire au Seigneur « Eh bien ! Seigneur, je suis là debout devant Toi, je Te supplie, T’implore et Te prie avec l’audace de l’enfant, avec le courage et la confiance des fils que nous sommes, de faire miséricorde ! »

C’est la prière des saints. C’est la prière de saint Silouane de l’Athos qui priait « que le monde entier connaisse Ta miséricorde et reçoive Ton Esprit Saint ». Cette prière audacieuse est celle de l’Église et des chrétiens. Nous ne prions pas seulement pour nous-mêmes, nous prions pour le peuple humain, pour le genre humain tout entier.

Et lorsque nous sommes ici rassemblés dans le Corps du Christ auquel nous allons participer, nous partageons non pas les miettes mais le Pain du Seigneur. Dans la liturgie, le Pain du Seigneur s’offre d’abord à nous par la parole de l’Évangile, par la parole vivante du Seigneur qui sort de Sa bouche, car « l’homme ne vivra pas de pain seul mais de toute parole venant de la bouche de Dieu » . Puis, nourris de cette parole vivante du Seigneur nous allons nous nourrir bientôt de ce “pain céleste” et nous allons nous abreuver de la “boisson d’immortalité”, comme le disent les Pères. Alors, nous devons penser que tout cela doit déborder de nous-mêmes. Il faut, dirais-je, que les murs de l’Église éclatent de ce débordement dans une explosion d’amour. Lorsque nous dirons « Sortons en paix » il faut que cela sorte vraiment, que nous sortions en portant en nous, devons-nous dire, “des miettes”, ou devons-nous dire simplement la lumière du Christ. Il faut qu’avec nous se diffuse ce feu de l’amour divin qui nous embrase et qui seul peut véritablement être contagieux et allumer les cœurs humains.

Puissions-nous aussi à l’image de cette femme dire au Seigneur « Il est bien que les petits chiens mangent les miettes ». Et dans cet esprit, soyons les hôtes à la table du Seigneur et ne considérons pas avec dédain les “petits chiens” qui sont au dehors car tous sont aimés de Dieu, tous sont potentiellement Ses enfants pour la vie éternelle.
Amen.

Père Boris

P. Alexandre Men Suis-je digne de l’invitation du Seigneur ?

Une photo du P. Alexandre Men

Évangile selon saint Mathieu
chapitre XXII, versets 1 à 14

Une homélie du Père Alexandre Men

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Le Père Alexandre MenAujourd’hui, nous avons entendu la parabole du roi qui donnait un festin et avait invité tout le monde à cette grande fête. Mais au lieu de répondre présents, au lieu de venir avec joie à cette fête, de nombreux invités ont décliné l’invitation. Certains ont invoqué leurs occupations et leurs affaires pour ne pas venir. D’autres ont accueilli les envoyés du roi avec des quolibets ou des menaces ; d’autres encore, pour faire de la peine au roi, ont tué ses messagers. Alors, le roi, voyant qu’il attendait en vain ses invités, a fait venir ses serviteurs et leur a dit “Ma maison est toute belle, les tables sont mises, le festin est prêt. Vais-je me trouver seul dans une maison vide ? Ma fête sera sinistre. Allez dans les rues, invitez les vagabonds, les mendiants, tous ceux que vous rencontrerez en chemin. Appelez-les tous pour remplir la salle du festin.”

Les serviteurs sont donc allés sur les routes et ont appelé une multitude de gens. Ainsi, la maison du roi s’est remplie. Chacun, apprenant qu’il était invité du roi, a bien sûr essayé de soigner sa mise, enfilé son plus beau vêtement. Un seul homme ne s’en est pas soucié ; il est venu comme il était, en habit de travail tout sale. Selon la mentalité de l’époque, c’était là offenser gravement le maître de maison. Le roi, faisant le tour des salles, a vu l’homme en vêtement sale et déchiré qui mangeait avec les autres. Il s’est approché de lui et lui a dit : “Comment as-tu pu venir au festin ainsi vêtu ?” Et il a ordonné à ses serviteurs de le chasser.

Telle est la parabole que le Seigneur a dû raconter plus d’une fois, car nous en trouvons diverses versions dans les évangiles. Cela veut dire qu’il y a dans cette parabole une chose très importante pour nous. J’aimerais aujourd’hui attirer votre attention sur deux points. D’abord, le Seigneur invite tout le monde. Lorsque les cloches appellent à la prière et que commence la Divine liturgie, c’est le Seigneur qui nous convoque. Vous savez sans doute qu’il faut faire sonner la cloche à certains moments de l’office, pour que les gens qui n’ont pas la possibilité d’être présents puissent se transporter en pensée et de cour à l’église, prier avec toute l’assemblée en sachant que c’est l’instant où s’accomplit le mystère.

Le Seigneur nous invite constamment à lui. Mais il entend souvent la même réponse “Non, je ne peux pas venir, je n’ai pas le temps, je suis occupé, je suis plongé dans mes affaires.” Le Seigneur ne nous invite pas seulement quand la cloche sonne, quand l’office est célébré à l’église. Il nous invite à chaque instant. Souvenez-vous des circonstances de votre vie où vous avez senti un appel de Dieu, l’appel à vous réveiller, à prendre conscience, à changer de vie. Le Seigneur frappe à nos portes, mais nous lui disons : “Attends, Seigneur, je n’ai pas le temps maintenant.” Parmi ceux qui ont refusé l’invitation au repas du roi, l’un disait “j’ai une noce”, un autre voulait essayer la paire de bœufs qu’il venait d’acheter. De même, nous disons : “Attends, Seigneur, j’ai tant de soucis : ma famille, les enfants, des tas de choses à faire. Plus tard je répondrai à ta voix.” Ainsi s’écoule toute notre vie. Et quand s’ouvrent devant nous les portes de l’autre monde, il se révèle que nous avons été sourds à la voix de Dieu qui nous appelait.

Dieu nous appelle sans cesse, chaque jour. Quand nous nous levons le matin, même le lever du soleil doit être pour nous l’appel de Dieu. Le Seigneur fait lever devant nous son astre, Le Seigneur nous donne la nourriture. Pourquoi, en passant à table, devons-nous faire le signe de croix, réciter une prière, au moins mentalement ? Parce que la nourriture nous rappelle celui qui nous l’a donnée, celui qui nous donne notre pain quotidien. La joie nous conduit à la reconnaissance. La tristesse nous rappelle que la patience est nécessaire. Partout, dans le monde entier, nous entendons le son de la cloche qui nous appelle.

Le Seigneur appelle : “Vous tous, venez à moi !” Lorsque nous ouvrons la Bible, nous entendons ses paroles : “Venez à moi, vous tous qui êtes affligés et chargés de lourds fardeaux.” Qui d’entre nous ne peine pas, qui n’est pas chargé de tel outel fardeau ? Le Seigneur nous appelle et dit tristement : « il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.” Peu nombreux sont ceux qui ont entendu sa voix, qui sont venus. Pour le Seigneur, c’est une grande tristesse, parce qu’il est venu sur terre pour sauver tous les hommes.

Nous sommes ici réunis. Nous semblons avoir entendu cette voix qui nous appelle. Nous sommes venus devant sa face ; ceux qui ont communié aujourd’hui ont pris part à sa cène mystique. Est-ce suffisant ? Croyez-vous que cela suffise ?

Souvenons-nous de la deuxième partie de la parabole. Rappelons-nous l’homme introduit dans la salle du banquet, puis chassé par le roi. Pourquoi ? Certains d’entre nous, en venant à Dieu, pensent qu’ils ont accompli un exploit ; c’est tout juste s’ils n’ont pas fait une faveur à Dieu. Comme si ce n’était pas vraiment nécessaire pour eux, mais surtout pour le Seigneur Dieu. Ils viennent ainsi avec leurs péchés, mais sans repentir, tels qu’ils sont : “Me voilà. Remercie-moi d’être devant toi.”

Chacun d’entre nous porte dans son cœur le fardeau de la vanité, de l’envie, de l’excès, de l’impatience, de la colère et beaucoup d’autres choses. Chacun d’entre nous, quand vient le moment de la confession, peut regarder dans son âme comme dans un miroir et y voir tout cela. Mais souvent, au moment de nous approcher du Seigneur, dans son palais royal, à son festin, au lieu d’essayer de purifier notre cour, nous essayons de nous justifier et disons “Qu’il me prenne tel que je suis.”

Eh bien non, cela ne suffit pas. Notre présence ici n’est pas une concession à Dieu, mais une réponse à son appel. Elle est le signe que nous sommes responsables de cette démarche ; puisque nous sommes venus à l’église, il nous sera doublement demandé. Ne pensons pas que ceux qui sont restés à l’extérieur de l’église, qui n’ont pas la foi, sont plus mauvais que nous. Ils sont souvent meilleurs. À nous, le Seigneur nous demandera selon sa loi, que nous connaissons ; à eux, il leur demandera selon leur loi.

Si nous venons ici et ne nous distinguons en rien des païens, si nous apportons à l’église notre vanité et notre méchanceté, si nous y jugeons les autres, si nous traînons dans ce lieu saint toute la vilenie que nous portons en nous, est-ce que nous servons vraiment Dieu ? Non. Nous sommes semblables à cet homme qui était venu dans ses méchantes bottes au festin du roi, qui s’était installé béatement en croyant faire plaisir au roi. Mais le roi a dit : “Liez-le et jetez-le dans les ténèbres extérieures.”

Ainsi donc, nous devons nous souvenir qu’être chrétien nerelève pas de notre mérite ni de notre dignité. Cela veut dire qu’il nous sera demandé des comptes au jour du jugement,d’une autre façon.

Est-ce que le Seigneur nous a appelés ? Oui, bien sûr, mais pas pour qu’en venant vers lui, nous restions des fils de ce siècle, des fils du péché non désireux de rompre avec le péché.

Voilà, mes bien chers, ce que nous rappelle la parabole d’aujourd’hui. En rentrant à la maison, que chacun se demande

“J’ai répondu à l’appel de Dieu. Mais en ai-je été digne ? Ai-je été digne de l’invitation du Seigneur, digne d’être reçu chez lui ?” Si la réponse est non, il ne faut pas se décourager, mais dire : “Que le repentir me purifie, qu’il change mon vêtement sale en vêtement propre donné par le Seigneur, qui pardonne infiniment.”

Amen.

Père Alexandre Men
in Le Christianisme ne fait que commencer pp. 106-110

Homélie prononcée par Père René le 17 juin 2001 à Colombelles

L’Appel des disciples

IIème dimanche après la Pentecôte
Épître aux Romains II, 10-16 ; évangile selon saint Matthieu IV, 18-23

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !

Saint Matthieu et saint Marc présentent le début du ministère de Jésus de la même façon. Jésus s’entoure des disciples qui Lui seront les plus proches. Et aussitôt Il annonce le Royaume de Dieu au milieu de ce groupe qu’Il s’est choisi.

C’est un trait évident de la volonté de Dieu de nous associer directement et solidairement à son œuvre. Entre Dieu et l’homme, par la volonté même de Dieu, s’établit un lien privilégié et indissociable. Si, à la Création, Dieu nous a créés par surabondance d’amour, c’est bien évidemment sans nous avoir demandé notre avis. Mais quand Il s’investit dans notre chair pour nous arracher à la perdition, Il nous associe directement et de façon responsable à son œuvre de relèvement.

En s’appropriant au bord du lac de Génésareth une poignée de pécheurs comme disciples, c’est pour que tous nous participions à notre propre salut. Dieu, dit saint Basile, ne nous sauve pas sans nous. Le récit de l’appel de Pierre et André, Jacques et Jean n’est pas pour nous informer d’un détail historique. C’est pour nous avertir d’entrée de jeu que, dès ce moment, nous sommes tous impliqués par cet appel et devenons personnellement responsables de notre propre devenir.

Tout à l’opposé, à la fin de son ministère, au terme de son œuvre sur terre, Jésus s’adresse à son Père dans cette grande Prière qu’on appelle “sacerdotale”, parce qu’elle établit le sacerdoce du seul Grand-Prêtre sur le monde. Jésus présente et confie ses disciples au Père : “J’ai manifesté ton Nom aux hommes que Tu as tiré du monde pour me les donner […] Comme Tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi Je les ai envoyés dans le monde […] Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi […] Père, ceux que Tu m’as donnés, Je veux que là où Je suis, eux aussi soient avec moi”(1)

Ce “Je veux ” de Jésus est vraiment extraordinaire. Jésus, qui n’est venu que pour faire la volonté de son Père, exige que Celui-ci établisse dans sa propre Gloire ceux qui sur terre se sont faits ses disciples.

Cette volonté de Jésus est déjà présente au jour de l’appel des quatre premiers disciples. Comme elle est présente en chacun de nous, en chacun de ceux à qui un jour Jésus s’est adressé. À travers l’appel de Jésus à Pierre et André, Jacques et Jean, il convient et il nous revient de discerner notre propre responsabilité dans la qualité de notre réponse. Il en va de notre devenir dans le Royaume.

Jésus fait de son appel une exigence primordiale. “Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.(2)” Bien entendu Jésus ne nous demande pas de haïr nos proches à la façon de ce monde, comme cela n’arrive que trop et pour les plus basses raisons. Mais Il veut que son appel à Le rejoindre soit pour nous une priorité absolue. En toute logique d’ailleurs, Jésus nous prévient qu’en retour : “Vous serez haïs de tous à cause de mon Nom.(3)” Mais le premier et le plus irréductible obstacle à devenir disciples réside en nous-mêmes, dés lors que Jésus nous demande pour être disciples de nous renier nous-mêmes, de prendre notre croix et de Le suivre(4).

Cette exigence est impérieuse. Elle peut paraître exorbitante. Comment les premiers disciples y ont-ils répondu ? Pierre et André abandonnent sur le champ leur bien et leur travail, tout ce qui était leur être, leur “esse” dans le monde. Jacques et Jean, qui sont adolescents, font de même et par surcroît quittent leur père Zébédée. La suite montera que la rupture n’a pas été irréversible, le détachement sans retour. Simplement les quatre disciples, on opté pour Jésus sans hésitation ni restriction. D’autres, qui voulaient suivre Jésus, désiraient auparavant prendre congé des leurs ou enterrer leurs morts. Ceux-là étaient impropres au Royaume de Dieu.

Il y a dans la Prière eucharistique de la Liturgie de saint Basile une demande qui peut surprendre : Saint Basile demande à Dieu d’encourager les timides. Si cette demande est de nature purement psychologique, elle semble étonnante à cette place. Mais elle se justifie pleinement au plan spirituel. Saint Basile demande à Dieu que nous puissions vaincre la timidité de notre foi, ou plutôt de notre absence de foi, si semblable à celle du père de l’enfant lunatique(5). Il faut de l’audace pour entrer dans le Royaume. Il faut oser tout perdre ici-bas pour gagner le Ciel. “Qui voudra sauver son âme la perdra, mais celui qui perdra son âme à cause de Moi et de l’Évangile la sauvera.”(6)

Ce n’est pas encore ce que Jésus dit à Pierre, André, Jacques et Jean, mais “Je vous ferai pêcheurs d’hommes.” Se faire disciple du Christ, c’est vouloir Lui amener des hommes pour que Lui-même les attire vers le Père du haut de sa Croix. Chacun est appelé à partager l’œuvre du Christ, jusqu’à y compris sa Passion. Certes, c’est Dieu qui sauve et qui seul peut sauver. Mais Jésus ne le veut pas sans nous. Quand nous fêtons Pâques et la Résurrection, nous sommes à juste titre dans la joie. Mais nous n’avons aucun droit à l’être si par ailleurs nous ne sommes pas revêtus de la robe de noce toute teintée du sang de notre Maître et notre Dieu. Le vrai disciple accepte les souffrances d’aujourd’hui, reçues au Nom du Christ, pour entrer au Jour du Seigneur dans le Royaume à venir et déjà présent.

La robe de noces, chacun de nous la reçoit au baptême et elle nous est toute personnelle. Mais c’est aussi la robe de toute l’Église. Nous ne nous sauvons pas seuls. Aucun de ceux qui constituent l’Église ne peut, ne doit y manquer. Tous ensemble, nous sommes la robe de noces de l’Église qui est en ce monde la tunique sans couture du Christ, quand bien même, dit Origène, Celui-ci doit-Il sans cesse la laver dans son sang.

Jour après jour, comme au temps d’Isaïe, Jésus appelle chacun de nous : “Qui enverrai-Je et qui marchera pour Moi ?” Répondons à notre tour : “Me voici ; envoie-moi !”(7) Choisissons tous en ce jour d’être des disciples du Seigneur, résolus et fidèles, pour le salut de nos âmes et du monde.
Amen.

Père René

Notes
(1) cf. évangile selon saint Jean XVII, 6-24.
(2) cf. évangile selon saint Luc XIV, 26.
(3) cf. évangiles selon saints Matthieu X, 22 ; Marc XII, 13 et Luc XXI, 17.
(4) Cf. évangiles selon saints Matthieu XVI, 24 ; Marc VIII, 34 et Luc IX, 23.
(5) Cf. évangiles selon saints Marc IX, 17-27 et Matthieu XVII, 15-20.
(6) Cf. évangile selon saint Marc VIII, 35.
(7) Cf. Isaïe VI, 8.

Homélie prononcée par le Père Alexandre Schmemann

L’Exaltation universelle de la Vénérable et Vivifiante Croix

Première épître aux Corinthiens I, 18-24 –
Évangile selon saint Jean XIX, 6-11, 13-20, 25-28, 30-35.

Le P. Alexandre SchmemannLe 14 septembre, des siècles durant, lorsque la Fête de l’Exaltation de la Croix était célébrée dans les cathédrales, l’évêque prenait sa place au centre de l’église et, entouré d’un grand nombre de ses clercs, élevait majestueusement la croix bien haut, au-dessus de la foule, et bénissait les fidèles aux quatre coins de l’église, pendant que le chœur laissait éclater sa réponse, comme un tonnerre : « Seigneur, prend pitié ! » [Kyrie eleison !] C’était la célébration de l’Empire Chrétien, un empire né sous le signe de la Croix en ce jour où l’empereur Constantin-le-Grand eu la vision de la Croix haut dans le ciel et entendit les paroles « Par ce signe tu vaincras ! » [“In hoc signo vinces!”].

C’est la fête du triomphe du Christianisme sur les royaumes, cultures et civilisations, et c’est la fête de ce monde Chrétien qui, à présent, est en ruine, continuant à s’effondrer sous nos propres yeux.

Oui ! cet ancien et solennel rite sera à nouveau célébré cette année. Le chœur chantera encore avec joie que « La Croix est la puissance des rois, la Croix est la beauté de l’univers. » Mais aujourd’hui, la tumultueuse grande ville entourant l’église ne participe pas à ce triomphe caché, et elle en est complètement déconnectée. Ses millions d’habitants mèneront leur vie habituelle, avec ses hauts et ses bas, ses intérêts, ses joies et ses peines, sans la moindre référence à quoi que ce soit de ce qui sera en train de se dérouler dans le bâtiment de l’église.

Pourquoi donc alors continuons-nous à répéter les paroles parlant de triomphe universel ? Pourquoi chantons-nous et rechantons-nous sans cesse que la Croix est invincible ?

Hélas, nous devons admettre que beaucoup, beaucoup trop de Chrétiens sont incapables de répondre à cette question. Ils sont habitués à voir l’église en exil et en marge de la vie, exilée de la culture, de la vie, des écoles et de tout et de partout. Nombre de Chrétiens sont satisfaits et ne s’en font pas lorsque les autorités civiles leur permettent, avec condescendance “d’observer leurs rites” pour autant qu’ils se tiennent calmes et obéissants, et qu’ils n’interfèrent en rien dans la construction d’un monde où il n’y aurait ni le Christ, ni la foi, ni la prière. Ces Chrétiens fatigués ont presqu’oublié que le Christ a dit, la nuit où Il s’en alla vers la Croix : « Vous aurez à souffrir dans le monde. Mais courage ! J’ai vaincu le monde. »

Quant à moi, il me semble que nous continuons de célébrer l’Élévation de la Croix et répéter les anciennes paroles de victoire non pas simplement pour commémorer une vieille bataille qui a été gagnée, ou pour nous rappeler un passé qui n’existe plus, mais afin de réfléchir plus profondément sur la signification du mot “victoire” pour la Foi Chrétienne.

Il se pourrait bien que ce ne soit que maintenant, alors que nous sommes privés de tout pouvoir et gloire externe, de tout soutien de gouvernement, de richesse indicible, et de tous les symboles apparents de victoire, que nous sommes capables de comprendre que tout cela n’était, peut-être, pas l’authentique victoire.

Certes oui, la croix élevée au-dessus des foules, en ces temps-là, était couverte d’or et d’argent et ornée de pierres précieuses. Cependant, ni l’or ni l’argent ni les pierres précieuses ne peuvent effacer la signification originelle de la Croix en tant qu’instrument d’humiliation, de torture et d’exécution, instrument sur lequel un homme fut cloué, un homme rejeté de tous, épuisé de douleur et de soif.

Avons-nous le courage de nous demander à nous-mêmes : si tous ces royaumes Chrétiens et cultures Chrétiennes sont morts, si la victoire a été remplacée par la défaite, n’est-ce pas parce que nous, Chrétiens, étions devenus aveugles sur la signification ultime et véritable du plus important symbole du Christianisme ? Nous avions décidé que l’or et l’argent seraient autorisés à éclipser cette signification. Et nous avons de même décidé que Dieu désire nos cultes du passé.

Honorer la Croix, relever, chanter la victoire du Christ : est-ce que cela ne signifie pas, par dessus tout, croire dans le Crucifié et croire que la Croix est un signe d’une renversante défaite ? Car seulement parce qu’il s’agit d’une défaite, et dans la mesure où elle est acceptée comme défaite, que la Croix devient victoire et triomphe.

Non ! Le Christ n’est pas venu dans le monde pour remporter des victoires visibles, externes. Il S’est vu offrir un royaume, mais l’a refusé. Et au moment même où on Le trahissait et livrait à la mort, Il dit : « Crois-tu que Je ne puisse invoquer Mon Père, Qui M’enverrait à l’instant plus de douze légions d’Anges ? » Et pourtant, jamais le Christ n’a été plus Roi que lorsqu’Il marcha vers le Golgotha, portant Sa propre croix sur Ses épaules pendant que la foule remplie de haine et de moqueries L’entourait. Sa royauté et puissance n’ont jamais été aussi évidentes que lorsque Pilate L’amena devant la foule, vêtu de pourpre, Le condamna à la mort d’un criminel, une couronne d’épines sur Sa tête, et que Pilate dit à la foule enragée : « Voici votre roi ! »

Il n’y a que là que l’on puisse voir l’entièreté du mystère du Christianisme, car la victoire du Christianisme réside dans la joyeuse foi que c’est ici, à travers cet homme rejeté, crucifié et condamné, que l’amour de Dieu a commencé à illuminer le monde et qu’un Royaume s’est ouvert, que nul n’aura jamais le pouvoir de refermer.

Chacun d’entre nous, cependant, doit accepter le Christ et Le recevoir de tout son cœur, de toute son âme et de toute son espérance. Sinon, les victoires extérieures sont toutes sans intérêt.

Peut-être avions-nous besoin de cette défaite extérieure du monde Chrétien. Peut-être avions-nous besoin de la pauvreté et du rejet, pour purger notre foi de son orgueil terrestre et de sa confiance dans la puissance et victoire externe, afin de purifier notre vision de la Croix du Christ, élevée, exaltée et triomphante.

« La Croix est la beauté de l’univers » Car quelles que soient les ténèbres dans lesquelles les peuples se trouvent, et aussi grand puisse être le triomphe externe du mal en ce monde, le cœur sait toujours et entend les paroles : « Courage, J’ai vaincu le monde. »

Amen.

Père Alexandre Schmemann

Le Père Alexandre Schmemann est né en 1921 en Estonie. Après avoir émigré, il a étudié à l’Institut Orthodoxe de Théologie Saint-Serge à Paris. Il fut ordonné prêtre en 1946 et devint président de l’ACER. Après plus de quarante années passées au service de l’Église le Père Alexandre Schmemann s’est éteint, il y a bientôt vingt-cinq ans, des suites d’une leucémie le 13 décembre 1983 à New York. Prêtre, prédicateur, théologien et liturgiste, le Père Alexandre Schmemann restera une des figures marquantes du Christianisme de la seconde moitié du XXème siècle.

Homélie prononcée par le père Michel Evdokimov, à la Crypte, le 15 août 2003

Dormition de la très Sainte Mère de Dieu et toujours vierge Marie
Épître de saint Paul aux Philippiens Il ; 5-11.
Évangile selon saint Luc X; 38-42 puis XI ; 27-28

Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Aujourd’hui, en cette grande fête de la Dormition, nous vénérons, nous honorons, tout particulièrement, le corps, la chair même de la Vierge Marie, la Mère de Dieu. L’Église orthodoxe croit que Marie est morte, comme tous les êtres humains, mais que son Fils est venu la prendre pour l’emporter avec Lui, dans le Ciel.
Tel est d’ailleurs le motif de l’icône de la Dormition de la Mère de Dieu. Nous connaissons bien cet épisode qui est raconté dans les évangiles apocryphes, c’est à dire les évangiles qui n’ont pas la même valeur canonique que ceux qui se trouvent dans le Nouveau Testament.
La Mère de Dieu vit à Éphèse, dans la maison de l’évangéliste Jean: sentant sa mort approcher, elle manifeste le désir de revoir, une dernière fois, les Apôtres, tous ceux qui ont entouré et accompagné son Fils pendant sa mission sur terre, jusqu’à sa mort sur la Croix et sa résurrection. Ils viennent un à un, ils viennent d’une manière spirituelle, bien entendu, puisqu’un certain nombre d’entre eux sont déjà morts. Ils entourent alors la Mère de Dieu au moment où elle va expirer. Mais il y a un retardataire qui est Thomas: il arrive avec deux ou trois jours de retard. Thomas est très triste de n’avoir pas été en mesure de rendre ses derniers devoirs à Marie. Aussi, il demande que l’on ouvre le tombeau afin qu’il puisse jeter un dernier regard sur la Mère de Jésus. On ouvre le tombeau … qui se révèle vide. Cette vacuité du tombeau représente pour le père Alexis Kniazeff – grand spécialiste de la mariologie dans l’Église orthodoxe – qui a beaucoup réfléchi sur ce point précis, quelque chose d’extrêmement important.
Nous n’avons pas de reliques de la Mère de Dieu, nous n’avons rien qui lui ait appartenu, ni vêtements, ni reliques proprement dites. Pour le père Alexis, c’est un point tout à fait essentiel. Cela sig nifie qu’il ne faut pas essayer de faire de Marie une espèce de déesse qu’on se mettrait à adorer. Au contraire, il faut toujours penser à la Vierge Marie dans sa relation avec son Fils: elle est inséparable de son Fils et la discrétion qui entoure sa personne, dans les Évangiles, montre bien qu’elle se met toujours en retrait, qu’ elle se place derrière son Fils et qu’elle Le montre à la manière de Jean-Baptiste: « C’est Lui que vous devez suivre … ».

Il y a une icône qu’on appelle « Hodiguitria » : cette icône présente la Vierge Marie qui tient son Fils sur son bras et qui Le montre avec son autre main. « Voilà, c’est Lui que vous devez suivre. Ne faites pas de moi quelqu’un de supérieur à ce que je suis l»,
Marie a vécu une vie de femme, dans le plein sens du terme, si, bien entendu, l’on excepte cet engendrement miraculeux qui s’est produit en elle. Elle a mené une vie de femme, elle a mis au monde Jésus, son petit enfant qu’il a fallu immédiatement soustraire à la cruauté du roi Hérode, d’où le voyage en Égypte avec Joseph. Elle a été une mère inquiète d’avoir perdu, dans la foule, son enfant âgé de douze ans: partie à sa recherche, elle le retrouve finalement, au bout de trois jours, dans le Temple de Jérusalem « assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ».

La mère de Jésus a été une femme remplie de compassion. Ainsi, aux Noces de Cana, en Galilée, elle se tourne vers son Fils pour Lui dire: « Ils n’ont plus de vin » … en d’autres termes, « Fais quelque chose, aide-les, console-les … ».

Telle est la Mère de Dieu qui nous console, qui intercède pour nous, qui prie pour nous. Elle a éprouvé la douleur la plus forte, la plus cruelle qu’une mère peut subir dans sa vie: voir son enfant mourir. Marie se tenait au pied de la Croix, avec l’évangéliste Jean, et les derniers mots que Jésus a prononcés sur la Croix ont été, en s’adressant à sa mère: « Voici ton fils» ; et en s’adressant à Jean: « Voici ta mère ». Il a confiè l’une à l’autre, Il a confié sa mère qu’II aimait profondément au disciple qui était peut-être celui qu’II a le plus aimé.

Il Y a un rapport particulier, à la fois très beau et très profond, entre la Vierge Marie et les trois Personnes de la Trinité, entre Marie et son Dieu qui, pour nous, est un Dieu en trois Personnes. D’abord, dans sa relation avec le Père: Marie est celle qui se donne entièrement, de toute son âme et de tout son corps, au Seigneur. « Je suis la servante du Seigneur! ». C’est bien parce qu’elle s’est donnée ainsi à Dieu, au Père, que le plan divin, à travers le Fils de Dieu, a pu se réaliser sur terre. Marie a un rapport particulier, bien entendu, avec le Christ, le Fils de Dieu … ce Fils dont le tropaire, qui a été chanté précédemment, nous rappelle qu’II est la Vie. Marie est donc, à la fois, celle qui est la Mère de la Vie et celle qui a été transférée dans la Vie. C’est un acte de vie, c’est un acte vital et profond, qu’elle accomplit en engendrant son fils Jésus, ce Fils de l’Homme qui va rendre la vie à l’humanité par sa résurrection et par sa victoire sur la mort. Enfin, Marie conserve une relation particulière, privilégiée, avec l’Esprit Saint. La Vierge interroge l’ange Gabriel: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme? ». L’ange lui répond: « Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ». Elle a cette relation particulière, cette opération de l’Esprit qui est une oeuvre d’engendrement, une oeuvre de procréation.

Un théologien russe a pu dire, à cette occasion: « L’Esprit Saint est partout, Il est partout présent, mais Il a trouvé en Marie un lieu d’Incarnation ».
Voilà, en quelques mots, ce que la Vierge Marie aujourd’hui veut nous dire. Peut-être une dernière question: pourquoi Dieu a-t-Il attendu aussi longtemps avant de venir sur terre? Pourquoi ce délai de quelques milliers d’années? Ce grand spirituel, qui a posé la question, a répondu de la manière suivante: il a fallu trouver un être humain, une femme capable, assez pure, entièrement donnée à Dieu, pour mettre au monde le Fils de Dieu. Cette seule personne, cette seule femme, c’était Marie. Voilà pourquoi, toujours, nous disons que si Marie avait dit non à l’archange Gabriel, alors Dieu ne pouvait pas réaliser son plan. Telle est la grandeur de Marie, telle est la grandeur de cette Mère dont le Fils est venu apporter le salut au monde et qui, toujours, se met en retrait par rapport à son Fils.

Enfin, la fête de la Dormition, que nous célébrons aujourd’hui, n’oublions pas qu’elle est l’illustration de ce qui nous attend, de rejoindre le Royaume de Dieu, non seulement dans notre âme, mais aussi dans notre corps. La Dormition de Marie, aujourd’hui, on peut le dire, c’est une Pâque, c’est déjà l’anticipation de notre propre Pâque.
Amen.

Homélie prononcée par le Père Boris, à la Crypte, le 15 août 1964

Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu et toujours vierge Marie

Épître aux Philippiens II, 5-11
Évangile selon saint Luc X, 38-42, XI, 27-28

Au nom du Père, du Fils et Saint-Esprit, Amen.

C’est par le mystère de l’Église, Corps du Christ, Temple de l’Esprit Saint, que nous pouvons le mieux entrer dans le mystère de Marie. La Mère de Dieu, sa vie, son cœur, sa vocation, son service, tout cela nous est révélé dans les Évangiles, tout cela nous est enseigné dans l’Église, mais il n’est pas facile d’en parler, parce que parler de Marie c’est, je crois, parler de ce qu’il y a dans l’Église de plus délicat et de plus intérieur. Il y a entre Marie et l’Église une consonance profonde, consonance de maternité, consonance de réceptivité à la parole de Dieu, d’attitude de prière. Marie (et l’Église elle-même) est une orante, elle prie les bras élevés. Plus les bras sont élevés plus – invisiblement mais réellement – le Fils Lui-même se forme dans le cœur, dans le sein de Marie (et de l’Église). C’est pourquoi l’icône du Signe de la Vierge est aussi, en un sens, l’icône de l’Église. Et, chaque fois que nous nous tournons vers Marie, nous le faisons dans cette plénitude d’expérience, de joie, de grâce de l’Église entière. L’Église est, elle-même, un mystère et un lieu de communion, d’union à Dieu, d’union à la grâce divine, lieu de vie nouvelle. Quand nous disons « communion » nous voulons aussi dire, bien sûr, communion les uns aux autres. Cette communion de l’Église signifie non seulement une relation personnelle au Seigneur dont le moment le plus fort est certainement l’Eucharistie, mais elle signifie aussi que nous sommes tous liés les uns aux autres, dans ce qu’on appelle la communion des Saints. Cette communion dépasse infiniment le temps et l’espace et les frontières de notre existence terrestre. Parler de la communion des Saints, puis la vivre dans l’Eucharistie, c’est dire que lorsque nous communions, lorsque nous célébrons les fêtes des Saints, du Seigneur Lui-même, de sa Mère, il y a une unité, une cohésion très profonde entre le ciel et la terre, entre les habitants du ciel, les anges et les saints autour du Seigneur, et la terre elle-même. Nos liturgies terrestres sont une participation à la liturgie céleste de l’Agneau immolé, du Seigneur qui est assis à la droite du Père et qui est entouré de légions, de milliards d’anges et de saints. Il est entouré aussi des âmes des défunts eux-mêmes qui sont encore, comme nous le dit l’Apocalypse, dans l’attente de l’épanouissement résurrectionnel de la Pâque finale. Cet épanouissement ne peut se faire que lorsque le nombre des saints sera complet, lorsque nous serons tous définitivement réunis avec eux. Dans cette communion des saints, la Mère de Dieu a une place toute particulière. Ce n’est pas seulement l’Église terrestre, ou plutôt nos liturgies, nos communautés terrestres qui se rapportent et qui trouvent leur réalité dans la liturgie céleste, mais c’est aussi dans notre réalité d’aujourd’hui, d’ici-bas, de maintenant, dans notre expérience tout à fait concrète et terrestre, que le ciel même descend jusqu’à nous et que cette liturgie que nous célébrons est une liturgie dans laquelle nous sommes invisiblement mais très réellement entourés des anges comme la liturgie le chante : « Maintenant les puissances célestes célèbrent invisiblement avec nous », chantons-nous dans la liturgie des présanctifiés (cela est vrai pour toute liturgie). Ce ne sont pas seulement les anges, les puissances célestes, mais ce sont aussi tous les saints, que nous connaissons ou que nous ignorons, que nous invoquons ou qui sont implicitement dans cette plénitude de Dieu, ce sont tous les saints et les défunts qui sont aussi maintenant ici parmi nous et l’iconographie de l’Église évoque cette présence des saints. En parlant des saints, c’est dans le cadre de la communion des saints qu’il faut, bien sûr, situer la présence, la communion, l’intercession tout à fait particulière et la grandeur de la sainteté de Marie, de la Mère de Dieu. Toute l’expérience de l’Église nous rappelle constamment par les moments extraordinaires ou ordinaires de notre existence que les saints, et que Marie tout particulièrement, sont présents à notre existence, qu’ils veillent sur notre destinée. Nous édulcorons cette présence par l’oubli, par l’indifférence, par le doute, par le manque de foi, par nos préoccupations, par notre dispersion. Il suffit d’entrer en nous-mêmes, il suffit d’entrer dans le cœur de Dieu, pour nous souvenir que les saints et que la Vierge Marie aident très particulièrement. Je voudrais souligner deux aspects. Il me faut d’abord dire que, dans ce mystère de la communion des saints où la Mère de Dieu joue un rôle prééminent, il n’y a pas la même réalité de l’espace et du temps clos, fermé, qui nous isole constamment les uns des autres. Nous sommes isolés les uns des autres, nous sommes chacun une monade, trop souvent fermés sur nous-mêmes par notre égoïsme, par nos préoccupations, par la lourdeur même de notre corps, de notre psychisme ; nous sommes enfermés en nous et nous ne savons pas en sortir. Cela est vrai pour l’espace, cela est vrai pour le temps aussi. Dans la communion des saints, dans la vie du siècle à venir dont nous avons quelquefois un avant-goût dès maintenant, il y a ce dépassement, cette unification de l’espace et du temps qui appartient à Dieu Lui-même, parce que Dieu a créé l’espace et le temps, mais Il n’est pas lié par ceux-ci. Il contient tout dans sa main et dans sa pensée et dans son amour, mais il est donné aussi aux saints, et à mesure qu’ils se rapprochent davantage du foyer divin, il leur est donné peut-être de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours invoquer la Mère de Dieu et les saints qui environnent le Trône du Christ et que toujours nous sommes entendus, et que toujours en tout lieu et en tout temps de notre existence nous sommes aidés, nous sommes consolés, nous sommes soutenus, nous sommes accompagnés par l’intercession et par la présence même de Marie et des saints. Venons-en à mon second point concernant la Fête de la Mère de Dieu, de sa Dormition, c’est-à -dire de son départ, de sa transition vers le ciel, de sa pâque, c’est-à-dire de son passage vers la vie à venir et, comme le croit l’Église orthodoxe, de sa résurrection corporelle anticipant la résurrection finale et universelle de tous les hommes. Bien sûr, Marie a été Mère de l’Enfant Jésus. Nous la représentons sous différentes manières dans ses relations au Seigneur Jésus : soit elle porte maternellement Jésus dans ses bras ; soit Jésus est imagé dans son cœur, dans le cercle de sa présence ; ou bien nous représentons Marie à la droite du Siège du Seigneur de Gloire dans la Deisis ; ou bien nous représentons la Mère de Dieu en Invocation devant la Croix. Dans l’éternité divine à laquelle Marie, les saints et nous-mêmes sommes appelés à participer, aucun des moments de la vie terrestre de Jésus et de Marie n’est oublié. Jésus, dans sa gloire, et les saints avec Lui n’oublient et n’oublieront jamais qu’Il a été crucifié. Il porte pour toujours sur ses mains et ses pieds et son côté les stigmates bienheureux de la passion douloureuse et vivifiante. Cela est vrai pour Marie aussi. Jamais Marie ne peut oublier qu’elle a porté l’enfant divin dans son sein, puis dans ses bras. Elle ne peut oublier qu’elle L’a nourri de son lait, qu’elle L’a couvert de tendresse, qu’elle L’a laissé grandir, qu’elle L’a protégé avant d’être protégée par Lui. Jamais ni Jésus ni Marie n’oublieront cela. Il y a par conséquent dans la gloire même, dans la gloire divine qui est communiquée à Marie et aux saints, il y a toujours cette douceur, ce rappel à la fois de la souffrance qui est une souffrance d’amour, et de la douceur de cette réciprocité d’amour de la Mère et du Fils. C’est pourquoi tout en sachant que Jésus n’est plus un enfant, mais qu’Il est le Seigneur de Gloire que nous représentons comme le Pantocrator, il est aussi légitime de Le représenter comme un enfant dans les bras de sa Mère. En représentant Jésus dans les bras de celle qui intercède pour nous auprès de son Fils glorieux, nous participons ainsi à la maternité de Marie. Quelqu’un me disait récemment : « Comme j’aurais voulu que Marie me donne pour un moment de porter son petit enfant ». Et bien, elle nous Le donne ; elle nous Le donne chaque fois que, plus particulièrement après un long oubli, après une absence intérieure de Dieu en nous, ou plutôt de nous à Dieu, nous nous éveillons, nous nous tournons vers Dieu, nous invoquons son Nom, nous prononçons son Nom et comme en filigrane se dessine dans notre propre cœur le Nom et le Visage de Jésus. Alors se réalise en nous-mêmes aussi la maternité de Marie. Nous tous, hommes et femmes, nous sommes appelés de la même manière à faire naître, et à faire grandir et à protéger ce trésor infini de grâce et de présence divine dans nos cœurs, cette présence du Christ. Ainsi Marie intercède pour que nous tous nous puissions aussi à l’exemple de l’Évangile d’aujourd’hui, nous asseoir aux pieds de Jésus pour écouter sa parole, pour laisser germer cette parole vivante, cette présence vivante, ce Nom de Jésus, laisser fructifier et grandir ce visage et cet amour de Jésus dans nos cœurs.

Amen.

Père Boris Bobrinskoÿ

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