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Dimanche de Thomas

Livre des Actes V,12-20

Allez annoncer hardiment au peuple

5,12 Par les mains des apôtres il se faisait de nombreux signes et prodiges parmi le peuple... Ils se tenaient tous d'un commun accord sous le portique de Salomon,

13 et personne d'autre n'osait se joindre à eux, mais le peuple célébrait leurs louanges.

14 Des croyants de plus en plus nombreux s'adjoignaient au Seigneur, une multitude d'hommes et de femmes...

15 à tel point qu'on allait jusqu'à transporter les malades dans les rues et les déposer là sur des lits et des grabats, afin que tout au moins l'ombre de Pierre, à son passage, couvrît l'un d'eux.

16 La multitude accourait même des villes voisines de Jérusalem, apportant des malades et des gens possédés par des esprits impurs et tous étaient guéris.

17 Alors intervint le grand prêtre, avec tous ceux de son entourage, le parti des Sadducéens. Pleins d'animosité,

18 ils mirent la main sur les apôtres et les jetèrent dans la prison publique.

19 Mais pendant la nuit l'Ange du Seigneur ouvrit les portes de la prison et, après les avoir conduits dehors, leur dit :

20 "Allez annoncer hardiment au peuple dans le Temple tout ce qui concerne cette Vie-là."

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean

Thomas a vu et a cru.
Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.

19 Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit : "Paix à vous !"

20 Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.

21 Il leur dit alors, de nouveau : "Paix à vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie."

22 Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint.

23 Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus."

24 Or Thomas, l'un des Douze, appelé Didyme, n'était pas avec eux, lorsque vint Jésus.

25 Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur dit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas."

26 Huit jours après, ses disciples étaient de nouveau à l'intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et il se tint au milieu et dit : "Paix à vous."

27 Puis il dit à Thomas : "Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant."

28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu !"

29 Jésus lui dit: "Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru."

30 Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre.

31 Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom.

Note
(1) Epître aux Hébreux chapitre XI verset 1

Saint Jean ChrysostomeCommentaire patristique par saint Jean Chrysostome (349-407) extraite de l'Homélie 87

"Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru."

C'est le propre de la foi de croire les choses mêmes que l'on n'a point vues. "La foi est la substance des choses qu'on espère, une conviction de celles qu'on ne voit point." (1) Au reste, ici le Sauveur ne déclare pas seulement heureux les disciples, mais encore ceux qui croiront dans la suite.

Cependant, direz-vous, les disciples ont vu avant de croire. — Oui, mais ils n'ont point cherché à voir et à toucher comme Thomas. Aussitôt qu'ils ont vu les linceuls et le suaire, sur ce témoignage ils ont reçu la doctrine de la résurrection ; et avant de voir Jésus-Christ ressuscité, ils ont montré une fois pleine et entière. S'il vous vient donc dans l'esprit de dire : je voudrais avoir été en ce temps, je voudrais voir Jésus-Christ opérer des miracles, rappelez-vous alors cette parole: "Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu".

Prière : " Recevez l'Esprit Saint "

Tout-Puissant, Bienfaiteur, Ami des hommes, Dieu de tous,
Créateur des êtres visibles et invisibles,
toi qui sauves et raffermis,
qui prends soin et pacifies,
Esprit puissant du Père...,
tu partages le même trône, la même gloire,
la même action créatrice que le Père...
Par ton intermédiaire il nous a été révélé
la Trinité des Personnes en l'unité de nature de la Divinité ;
parmi ces Personnes toi aussi tu es reconnu être l'une d'elles,
toi l'incompréhensible...

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 8 mai 1994

Le Christ est ressuscité,
En vérité Il est ressuscité !

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.

Quand les disciples retrouvent le Ressuscité dans la chambre haute, ils hésitent : « Leurs yeux étaient empêchés de Le reconnaître » dit saint Luc. Il faut que Jésus leur montre ses mains et son côté pour les convaincre, qu'il souffle sur eux et leur dise : « Recevez l'Esprit Saint. » Alors seulement, rencontrant plus tard Thomas, ils peuvent annoncer : « Nous avons vu le Seigneur. »

Thomas à son tour reste incrédule : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous et si je ne mets la main dans son côté, je n'en croirai rien. » Huit jours après, Jésus revient et devance la requête de Thomas : « Mets ici ton doigt et regarde mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté. » Thomas confondu pousse ce cri d'adoration, le plus beau de tout l'Évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Thomas, sans même que Jésus ait renouvelé sur lui le don de Son souffle, reçoit l'Esprit Saint et dépasse en profondeur la foi de ses amis en proclamant le Maître bien-aimé Seigneur et Dieu.

C'est pourquoi l'Église célèbre l'expérience de Thomas comme le fondement de notre foi. Ce qui nous interroge à notre tour. Car nous n'avons pas connu le Jésus de l'histoire ; nous n'avons pas vu Son corps glorieux. Sur quoi repose donc notre foi ? Pourtant Jésus a dit : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. » Nous sommes-nous jamais posé cette question : Pourquoi croyons-nous aujourd'hui ?

Bien sûr, nous croyons sur l'affirmation de l'Église qui elle-même garde le témoignage de ceux qui ont vu, les Apôtres. Mais qu'est-ce donc qui donne à notre foi ce caractère de certitude irréductible, quand bien même nous sommes parfois cernés par les interrogations du doute ? Qu'est-ce qui nous fait accorder un crédit inébranlable aux paroles de l'Évangile ?

La foi commence avec la compréhension et notre participation aux mystères divins. Or, ces mystères échappent totalement à notre raison, bien que la raison reste nécessaire à l'exercice de notre liberté.

La connaissance des mystères divins ne peut donc venir de nous mais de Dieu. C'est pourquoi la foi est un don de Dieu. Ce n'est pas le don arbitraire d'une puissance qui nous serait étrangère. C'est l'ouverture que Dieu présente à tous de Ses desseins. C'est la révélation de l'amour de Dieu en Jésus-Christ incarné, mort et ressuscité. Il ne s'agit pas d'appréhender le Christ par un processus intellectuel. Il s'agit de se laisser envahir par Son amour, pénétrer par Son mystère, saisir par Sa réalité sacramentelle, envelopper par Sa Présence vivante en l'Église.

Ainsi notre foi, si elle n'est pas une donnée rationnelle et objectivable, n'en reste pas moins une expérience concrète du Ressuscité, expérience de grâce et de lumière, qui nous est offerte par l'Esprit Saint en Église. La foi jaillit d'une expérience personnelle du Ressuscité. C'est un acquis vécu de tout l'être, et non la déduction d'un processus intellectuel, pas plus que l'effet d'un état d'âme plus ou moins sentimental. Mais notre liberté reste nécessaire pour reconnaître la vérité de cette expérience et y adhérer pleinement. Chacun peut accepter ou refuser cette expérience, selon que nous avons ou non des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et par-dessus tout un cœur pour comprendre.

Ainsi sans avoir de connaissance du Christ historique, il nous est donné de le connaître toujours. Nui ne peut dire Jésus Seigneur, si ce n'est dans l'Esprit Saint, dit saint Paul. Dès que l'Esprit eut fondu sur les disciples, ceux-ci se mirent à proclamer Jésus ressuscité, Christ et Seigneur et à convertir les foules, les baptisant dans l'Esprit.
Ce même baptême, nous l'avons reçu. Ce même Esprit, nous en sommes devenus le temple. Il ne cesse de prier et d'agir en nous. Pour être habituellement hors de portée de notre conscience, Sa présence en nous n'en est pas moins toujours active, autant que nous ne la refusons ni ne l'ignorons. C'est à cette présence que nous devons l'édification de notre foi, au fur et à mesure que nous nous nourrissons des Saints Dons où se trouve la vraie lumière, et dans la mesure où notre liberté ne s'oppose pas à l'action de grâce divine en nous.

Il y a entre la réalité vivante de l'Esprit en nous et notre foi en Jésus-Christ un lien de causalité absolu. « À cela nous savons que nous L'avons connu, dit saint Jean au sujet de Jésus, qu'Il nous a envoyé Son Esprit Saint. » C'est l'Esprit, l'Esprit de Vérité que Jésus nous envoie, qui nous enseigne tout sur Lui, qui Lui rend témoignage et nous introduit dans la vérité tout entière.

L'Esprit ne fait rien pour Lui-même. Lui qui scrute les profondeurs de Dieu n'a d'autre but que de diriger notre regard sur la personne du Fils de Dieu.

Et cette réalité nous renvoie au Père, à l'amour du Père, car « Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils Unique pour qu'il soit sauvé. »

Aussi la foi, notre foi, est-elle indissociable de l'amour. Après le reniement de Pierre, Jésus ne demande pas à Pierre s'il croit en Lui, mais s'il L'aime plus que les autres. En dernier ressort, c'est l'amour que nous portons à Dieu, dans l'Esprit, en Jésus-Christ qui témoigne de notre foi : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu ; celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu », dit saint Jean, parce que Dieu est amour. C'est pourquoi encore la foi n'est pas un état spirituel purement personnel qui restera incommunicable ; c'est un mouvement de tout l'être non seulement vers Dieu mais vers tout prochain. C'est pourquoi toujours une foi sans les œuvres est morte, puisqu'il ne peut y avoir de connaissance de Dieu sans l'amour. « Aurais-je une foi à déplacer les montagnes, dit saint Paul, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien. »

Alors, en quoi l'expérience de Thomas peut-elle encore nous servir ? « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. »

C'est que Thomas n'a pas seulement vu, mais saisi le Christ, qu'il l'ait touché ou non. Il a le premier reconnu dans le côté ouvert du Christ la source du sang, de l'eau, du feu divin et du baptême, cette source inépuisable, qui depuis la Pentecôte n'est plus le don octroyé à quelques-uns uns, mais conféré à tous ceux qui croient. Le Dimanche de Thomas clôt l'octave pascale, autant qu'il ouvre sur la cinquantaine pentecostale. En Thomas nous avons déjà en figure la réalisation de la promesse de l'envoi de l'Esprit Saint sur tous ceux qui croient au Christ en Église. Thomas est associé irréductiblement aux deux plus grandes fêtes de l'Église : Pâques et Pentecôte. Et sa mémoire reste liée à jamais à la personne du Christ et à celle de l'Esprit Saint. C'est pourquoi l'Église le célèbre à égalité avec Jean l'Évangéliste, le disciple bien-aimé : « Ô merveille inouïe ! Jean repose sur la poitrine du Verbe, et Thomas est jugé digne de toucher son côté. L'un en tire avec crainte les profondeurs de la théologie, l'autre reçoit la dignité de nous initier à son économie. »

Ô Ami des hommes, apprends-nous à Te crier comme Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu, gloire à Toi ! »

Père René

Homélie prononcée par le Père Boris le 18 avril 2004 à la Crypte

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Le Christ est ressuscité  !
En vérité Il est ressuscité  !

Voici déjà la Grande Semaine qui est passée. Et, j’oserais dire qu’elle est passée comme un jour. Ce n’est pas une simple figure de style, je ne dis pas cela à la légère : La Grande Semaine Lumineuse est passée comme un jour car nous vivons ce mystère de Pâques bien au-delà du temps et de l’espace.

"Bien au-delà du temps et de l’espace" tout d’abord parce que – comme nous le rappelons toujours – nous sommes en Église, par et dans l’Esprit Saint, les contemporains et les témoins du Ressuscité : Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nous avons touché de nos mains nous vous l’annonçons pour que vous ayez la foi en Christ, la foi en le Ressuscité .

Mais, il y a beaucoup plus que cela. Étant les témoins du Ressuscité nous réalisons que ce mystère de Pâques transcende infiniment le temps, notre temporalité, ce déroulement successif et répétitif de la semaine, du premier au septième jour puis de nouveau du premier au septième jour, sans fin… Cela peut s’appeler "le temps cyclique". Or, ce temps cyclique est un temps clos, un temps de ce monde-ci.

Il s’agit, certes, d’un temps béni car c’est un temps tel que le Seigneur a voulu qu’il le soit et le Seigneur veut, en effet, que nous puissions célébrer ce temps et le vivre chaque jour au rythme de cette semaine porteuse d’un sens si particulier. Néanmoins, il y a autre chose, quand le Seigneur vient dans Sa résurrection, alors on peut dire qu’Il brise le cadre clos de ce temps cyclique : Au terme du septième jour, après le sabbat, le Seigneur introduit un Huitième Jour.

Non seulement ce Huitième Jour est le jour qui annonce la Résurrection mais encore ce Huitième Jour est figure du Royaume de Dieu, là où il n’y aura ni soleil ni lune, là où l’Agneau Lui-même sera notre luminaire, et là où désormais nous serons dans une résurrection et dans une contemplation incessante du Ressuscité et de Sa gloire.

Par conséquent, l’Église vit très profondément ce Huitième Jour. Elle le vit tout d’abord dans cette Semaine Lumineuse. Après le samedi nous sommes aujourd’hui dimanche, mais désormais ce n’est plus le premier jour de la semaine mais le huitième, ce Huitième Jour que nous vivons comme signe, annonce et figure du Royaume éternel. Approfondissons cette question : il y a, de surcroît, les sept semaines du temps pentecostal, du pentecostaire, de la Cinquantaine pascale comme il faudrait dire plus exactement. Si nous ajoutons un jour à ces sept semaines alors, de nouveau, nous obtenons le chiffre huit. Sept semaines et un jour, et vous avez la Pentecôte elle-même, c’est-à-dire le cinquantième jour du Pentecostaire. Et ce dimanche de la Pentecôte est, lui aussi, signe de la Résurrection et de la plénitude de la venue du Christ.

À cela je voudrais ajouter qu’assurément nous attendons la venue de l’Esprit Saint au terme de ces cinquante jours. Nous l’attendons et nous l’invoquons : « Viens Esprit Saint, illumine nos cœurs », mais, en vérité, si l’Esprit Saint n’était pas déjà en nous, nous ne pourrions pas annoncer et clamer au monde entier et à nos proches la Résurrection du Christ car "Nul, dit saint Paul, ne peut confesser Jésus comme le Seigneur – c’est-à-dire comme le Ressuscité, comme Dieu –, sinon dans l’Esprit Saint" . Par conséquent nous sommes dans l’Esprit Saint ; si l’Esprit Saint s’était absenté l’Église elle-même s’effondrerait. Nous attendons la venue de l’Esprit Saint et, pourtant, en ce temps pascal, c’est à dire en ce mystère de la résurrection, en cette cinquantaine, c’est par de multiples manières que l’Esprit Saint se communique à nous.

Je vais peut-être vous étonner en vous disant que la première manière c’est sur la Croix. Quand l’Évangéliste Jean témoigne qu’en ce temps-là "Un des soldats Lui perça le côté de sa lance et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau"  : le sang, symbole de la vie, est aussi le symbole de l’Esprit Saint, et l’eau est également ce qui deviendra le lieu du baptême c’est-à-dire le lieu du renouvellement de la créature par l’Esprit Saint.

C’est ainsi que les Pères de l’Église commentent cet écoulement du sang et de l’eau du côté transpercé du Christ, c’est déjà pour eux l’annonce du don du Saint Esprit. Pourquoi une telle lecture ? Parce que, pour le saint évangéliste Jean, il y a coïncidence, cumul, on pourrait dire une véritable interpénétration de la Croix et de l’Exaltation : la Croix, en effet, ce n’est pas seulement la souffrance mais c’est déjà la victoire "Maintenant, dit Jésus avant de mourir, le Fils de l’Homme est glorifié et Dieu est glorifié en Lui" , c’est déjà la Glorification. Par conséquent, dès que Jésus, d’une voix forte, prononce ces mots "Père, je remets Mon Esprit entre Tes mains", c’est-à-dire "quand tout est accompli" alors plus rien ne peut empêcher l’Esprit de venir puisque le Père n’a pas d’autre intention que d’envoyer Son Esprit Saint. Déjà dans cet écoulement du sang et de l’eau, le Père donne en annonce l’Esprit Saint.

Le second moment pentecostal, comme on peut dire, du don de l’Esprit vient le soir même de la Résurrection. Cette fois encore, l’évangéliste Jean anticipe la Pentecôte lucanienne. En effet chez l’évangéliste Luc – dans son évangile et au début du Livre des Actes – il y a les quarante jours avant la montée aux Cieux du Seigneur, puis il y a encore cette attente jusqu’à la Pentecôte. L’Église célèbre et respecte pieusement ces cinquante jours et, avec elle, nous les vivons véritablement comme l’attente de l’Esprit Saint. Cependant, dès le premier jour chez saint Jean tout est annoncé. Déjà le matin, le Ressuscité dit à Marie "Ne me touche pas, car Je ne suis pas encore monté vers Mon Père mais va dire à Mes disciples "Voici Je monte vers Mon Père et votre Père, vers Mon Dieu et votre Dieu", cela signifie qu’aux yeux de l’évangéliste Jean cette montée a, pour ainsi dire, déjà eu lieu lorsque, au soir de Sa résurrection, Jésus apparaît à Ses disciples. Le soir même, Il leur donne l’Esprit Saint : il souffla sur eux et leur dit "recevez l’Esprit Saint"  . Voilà le second signe du don de l’Esprit Saint.

La troisième fois où l’Esprit Saint Se communique avant la Pentecôte, c’est aujourd’hui, lorsque Jésus dit à Thomas "Mets ton doigt ici dans Mes mains avance ta main et mets la dans Mon côté et ne sois plus incrédule mais croyant." Thomas est souvent appelé "Thomas l’incrédule", mais j’ajouterais qu’il est aussi "Thomas le croyant". Je dirais aussi que l’incrédulité de Thomas est une incrédulité bienheureuse qui a été voulue par le Seigneur. En effet, Thomas n’était sûrement pas plus incrédule que les autres mais le Seigneur a voulu que cela se fasse pour qu’il puisse témoigner, pour que soit proclamée cette merveilleuse confession de foi, mais aussi pour que Jésus rappelle à notre intention que "Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu !" car en un certain sens nous n’avons pas vu, mais en un certain sens nous avons vu, c’est à dire avec les yeux de la foi. Ainsi, Thomas avance sa main et la met dans les plaies du Sauveur. Ce sont des plaies qui étaient, on peut le dire, sanguinolentes mais ce sont surtout des plaies par lesquelles sourd une trouée de Lumière, de Grâce et de Vie. C’est ainsi que, dès aujourd’hui, Thomas et les disciples sont bénéficiaires de la Résurrection et du don de l’Esprit Saint.

Enfin, après l’Ascension du Sauveur les disciples retourneront à Jérusalem. Puis, le cinquantième jour selon l’évangéliste Luc, quand les disciples seront réunis dans la chambre haute dans la joie et dans l’attente, le Seigneur accomplira Sa promesse « Je vous enverrais l’Esprit, Il vous annoncera toutes choses et vous rappellera tout ce que Je vous ai dit. »
Ainsi vous voyez on ne peut pas simplement limiter la Pentecôte en un seul moment historique. Il y a, bien sûr, le moment historique mais il y a la réalité de la Pentecôte qui est surabondante et qui submerge tout le champ temporel, toute la temporalité, toute la vie de l’Église. C’est ainsi que nous le savons et nous l’annonçons : Dès à présent l’Esprit Saint est déjà là. Il est déjà présent en nous mais nous devons impérativement prendre conscience qu’il nous faut, encore et encore, nous préparer et nous purifier pour Le recevoir dans une plus grande et toujours plus grande plénitude. Nous voici en marche. Il nous faut comprendre que le mystère du Christ est un mystère d’ascension, un mystère de dynamisme dans lequel nous sommes, toujours et toujours, en marche, toujours plus haut, offrant nos cœurs et les dilatant de plus en plus pour accueillir l’Esprit qui vient en nous.

Et, quand l’Esprit vient en nous, alors selon les paroles de saint Paul « Ce n’est plus moi qui vit, mais Jésus le Christ qui vit en moi. »

Le Christ est ressuscité  !

En vérité Il est ressuscité  !

Père Boris

Voir notamment le début de la Première Épître de saint Jean
Cf. Première épître de saint Paul aux Corinthiens XXII, 3.
Cf. évangile selon saint Jean XIX, 34.
Voir l’évangile selon saint Jean XIII, 31-32.
Cf. évangiles selon saint Luc XXIII, 46 et saint Jean XIX, 30.
Cf. évangile selon saint Jean XX, 17-22.
Cf. Épître de saint Paul aux Galates II, 20.

Annonciation de la Très Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie

Homélie prononcée par le Père Boris à la crypte le 25 mars 2006

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Cette fête que nous appelons "fête de l’Annonciation" est beaucoup plus que l’annonce d’une maternité inattendue, on peut dire que c’est véritablement l’annonce de l’Évangile, c’est-à-dire de la Bonne Nouvelle, c’est l’annonce de la venue de notre Salut.

L’ange qui vient vers Marie, une jeune fille vierge de Nazareth, porte en lui la plénitude du message trinitaire : "Je suis Gabriel je me tiens devant Dieu" disait-il à Zacharie. Et, à présent, l’archange Gabriel se tient, toujours au nom de Dieu, devant cette jeune fille toute stupéfaite et même emplie de crainte devant cette apparition.

Il lui annonce la naissance d’un fils. Et quand elle s’interroge "Comment cela peut-il se faire car je ne connais pas d’homme ?" Il lui répond "L’Esprit Saint descendra sur toi et la puissance du Très Haut te couvrira de Son ombre." Ainsi l’archange Gabriel est celui qui annonce la venue de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint est Celui que saint Paul appelle "l’Esprit de la filiation", c’est-à-dire l’Esprit par Lequel, nous-mêmes, nous crions intimement, du plus profond de nous-mêmes "Abba, Père !". En effet, quand nous sommes tournés vers le Père dans la liturgie eucharistique ou dans notre prière la plus personnelle c’est par l’Esprit Saint, dans l’Esprit Saint et pour l’Esprit Saint que cela se réalise.

Si l’Esprit Saint est cet Esprit de la filiation c’est non seulement dans le temps de notre salut, mais c’est aussi de toute éternité, car l’Esprit et le Fils sont ensemble issus tous deux mystérieusement et éternellement du sein du Père et demeurant éternellement dans le sein du Père.

Ainsi, l’Esprit révèle le Fils éternel et, à son tour, lorsque l’Esprit vient en nous Il nous confère la grâce de devenir enfants de Dieu, fils et filles de Dieu.

Aujourd’hui s’accomplit en Marie ce que l’on a pu appeler quelquefois la "Pentecôte personnelle de Marie". "Pentecôte personnelle"... mais la Pentecôte est toujours personnelle : la Pentecôte est toujours ecclésiale pour l’Église entière et pour le monde, mais elle est également et toujours personnelle car il y a la découverte d’une relation personnelle qui se noue avec le Seigneur.
Et aujourd’hui, Marie est remplie de l’Esprit Saint, non pas qu’elle ne le fut pas auparavant car elle était choisie et élue depuis toujours pour être le réceptacle et le temple de la venue du Sauveur, mais dorénavant l’Esprit Saint demeure en elle et demeurera en elle pour toujours. Pour toujours... déjà pendant les neuf mois de la grossesse de Marie et de la gestation du Fils de Dieu devenu Fils de l’Homme en elle, et ensuite pendant tout le temps de sa maternité jusqu’à l’âge adulte de Jésus. Pendant les trente années de la vie cachée de Jésus, Marie accomplira sa vocation de maternité dans et par l’Esprit Saint. L’Esprit Saint est, en effet, toujours Celui par lequel s’accomplissent les vocations que Dieu nous offre et les services qu’Il nous confie.
Ainsi Marie continuera donc à être toujours le réceptacle d’élection de l’Esprit Saint jusqu’au jour où après avoir été, elle-même, témoin de la résurrection de son Fils elle se retrouvera au cénacle, dans la chambre haute, avec les disciples pour recevoir une nouvelle fois l’Esprit Saint.
Par ailleurs, ce qu’il nous faut aussi retenir aujourd’hui de cette grande fête, de ce grand mystère de l’Annonciation, c’est le "oui" de Marie : "Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole !" Car, le Seigneur Dieu avait besoin de ce "oui", de cette acceptation, de cette adhésion de la créature, de cette faible créature que nous sommes tous, pour que s’accomplisse le plan trinitaire du Salut.
Dieu avait en effet besoin du "oui" de son humble servante. Et à partir de ce "oui" "Toutes les générations, dira Marie à Élisabeth, me diront bienheureuse". Il nous faut donc bien comprendre que Dieu est toujours à notre écoute dans l’attente du "oui" de Ses serviteurs et de Ses servantes, Dieu ne cesse d’attendre le "oui" de ses enfants. Bien sûr, la grâce de Dieu peut surgir et faire irruption dans nos cœurs et dans nos vies, mais cette grâce de Dieu ne s’impose pas, elle respecte notre liberté, elle se propose, s’offre et nous sollicite, Nous sommes toujours, je dirais, humblement sollicités par la grâce de Dieu qui désire entrer en nous.

Et alors c’est toujours par l’entremise d’un ange que nous est communiqué le don de l’Esprit Saint, Puis, quand l’Esprit Saint vient en nous, alors notre vie intérieure est tout illuminée. Et, dès lors, peu à peu, au prix d’un nécessaire combat spirituel, avec des efforts, des chutes et des relèvements nous réalisons notre filiation pour devenir véritablement enfants de Dieu. En effet, si le Fils de Dieu est devenu Fils de l’Homme c’est pour que les enfants des hommes deviennent enfants de Dieu, voici donc tout le programme immense, infini, indicible de notre vocation.

Par son "oui", Marie ouvre doublement une porte, elle ouvre la porte à la grâce de Dieu et elle ouvre la porte à la créature pour que s’opère véritablement cette rencontre, ces épousailles entre Dieu et l’humanité, entre Dieu et l’homme, entre le Christ et toute âme humaine, Ainsi, dès aujourd’hui ces épousailles se réalisent.

Voilà pour quoi nous chantons "Marie, réjouis toi, épouse inépousée..." car c’est par l'acceptation de cette jeune épouse inépousée que s’accomplissent les épousailles de toute âme humaine avec le Seigneur. Ce "oui" de Marie anticipe et prépare le "oui" de toute créature, et c’est pourquoi, chacun de nous doit à son tour dire "Je suis la servante ou le serviteur du Seigneur, que soit accomplie en moi Sa parole."

Amen.
Père Boris

Sainte Rencontre

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René à Colombelles, le 3 février 2002

(Chandeleur, ou Hypapante, ou Présentation au Temple)
Épître aux Hébreux VII, 7-17 – évangile selon saint Luc II, 22-40..

Sainte RencontreL’Épitre aux Hébreux rapporte au Christ cette prophétie du Psalmiste : « J’ai dit, me voici, [...] je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté.(1) »

C’est par les bras de Sa mère que Jésus accomplit la prophétie. Selon la Loi les parents de tout fils premier-né (2) devaient accomplir un sacrifice au temple pour son rachat. Mais Marie présente aussi son fils au temple, alors que la Loi ne le demandait pas expressément. C’est que Jésus, dés l’aurore de son existence, se devait d’être présenté à Son Père céleste, comme gage de faire Sa volonté. De plus, pour la Mère de Dieu et Joseph, qui savaient que Jésus avait été conçu du Saint-Esprit, qu’Il était le Fils du Très-Haut et le Saint de Dieu, il fallait qu’Il soit mené au temple, la maison de son Père.

Jésus est mené au temple dans le contexte sacrificiel du rachat d’un premier-né. Mais Jésus, offert par Sa Mère, s’offre Lui-même à Son Père en une offrande de digne de Lui. Dans sa venue au temple, c’est Son propre sacrifice que Jésus annonce. Jésus présente dès ce moment Sa vie offerte en sacrifice pour le rachat de Son peuple et celui des nations. Jésus, qui est et qui sera toujours sans aucun péché, vient se présenter au temple en sacrifice de substitution pour les péchés de Son peuple et du monde entier. Car c’est la volonté de Son Père qu’Il rachète tous nos péchés et en premier de ceux d’Israël qui est aussi le premier-né du Seigneur.

Survient la rencontre avec le vieillard Syméon. Syméon récapitule en lui l’espérance d’Israël. Il fait partie de ces pauvres d’Israël qui attendaient la consolation du Seigneur. Averti par l’Esprit Saint, il sait qu’il ne mourra pas sans avoir vu le Salut de Dieu. Poussé par l’Esprit, il monte au temple au-devant de Jésus et de Sa Mère, il reconnaît immédiatement l’enfant, le prend dans ses bras et prophétise : « Maintenant, Maître, Tu peux selon ta parole laisser aller en paix ton serviteur, car mes yeux ont vu ton salut... » C’est le cri de Job quand Dieu se révèle à Lui : « Maintenant mes yeux T’ont vu. (3) » C’est bien le Saint de Dieu que Syméon porte dans ses bras, « lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » Syméon voit dans ce nouveau-né la réalisation de la prophétie prononcée par Zacharie à la naissance du Baptiste : « Béni soit le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David son serviteur, selon qu’il l’avait annoncé.(4) »

En ce jour, Syméon ainsi que la prophétesse Anne reconnaissent en Jésus l’Oint du Seigneur, le Messie et Sauveur attendu depuis des siècles, Celui en qui toute chair verra le salut de Dieu, non seulement en Israël mais jusqu’aux confins de la terre et dans toutes les nations. Mais Celui que Syméon tient dans ses bras et sur lequel il prophétise est plus encore qu’un Messie : Il est véritablement le Saint de Dieu, le Fils du Très-Haut, en qui, dira saint Paul, réside corporellement toute la plénitude de la divinité (5) . En ce nouveau-né Jésus, c’est Dieu lui-même qui vient prendre possession de Sa maison, de Son peuple et à travers eux du monde entier.

Dés lors, la Présentation au temple de Jésus, la rencontre avec Syméon, bouleversent la vie d’Israël et l’ordre du monde. Car Jésus, entrant dans le temple, abroge l’ordre ancien du sacerdoce d’Aaron et institue un sacerdoce radicalement nouveau. À l’image prophétique de Melchisédech –ce roi et prêtre sans origine ni généalogie humaines, qui reçut la dîme d’Abraham et lui conféra sa bénédiction– Jésus, qui n’était de lignée ni lévitique ni aaronique mais de la tribu de Juda, est présenté au temple pour instituer en Sa Personne un sacerdoce totalement nouveau qui abolisse l’ancien et fasse dans le monde toutes choses nouvelles.

Ce nouveau-né de quarante jours vient au temple comme Grand-Prêtre d’un culte nouveau, pour configurer le monde à l’image d’une terre et de Cieux également nouveaux. D’ores et déjà ; Il introduit dans le monde un culte pur à l’image de la Liturgie céleste dont Il est le Grand-Prêtre de toute éternité. Et déjà, dans les bras de Syméon, la Jérusalem céleste brille comme un charbon ardent. La Présentation au temple et la Rencontre avec Syméon manifestent la volonté du Père pour Jésus. À la fois, le Seigneur se présente comme la victime sacrifiée dès avant la Création du monde pour le rachat des péchés et pour le salut du peuple de Dieu et du monde entier ; à la fois, Jésus se présente comme l’Unique Grand-Prêtre dont le sacerdoce transcende de toute éternité ce monde-ci et le monde à venir.

Syméon reçoit dans l’Esprit-Saint cette révélation. Mais de même que Moïse en ses derniers jours n’a pu accéder à la Terre Promise mais seulement la contempler du haut du Mont Nébo, de même Syméon, après avoir entrevu la Gloire de l’enfant que lui confiait sa Mère, demande au Seigneur d’entrer dans Sa paix. Ce jour-là un temps était révolu, un temps nouveau apparaissait.

Le mystère de la Présentation du Christ ne s’arrête pas là. Jésus ne cesse de toujours venir à notre rencontre. Il continue de venir à nous dans l’Église dont Il est la Tête, de venir à nous dans les sacrements de Son saint Corps et de Son saint Sang. Il vient encore à nous dans la présence de nos frères. Il vient à nous dans l’espérance de nos prières. Il est présent dans tous les événements qui nous touchent, à tout moment de nos vies. Jésus est Celui qui vient éternellement au-devant de nous. Alors, nous aussi, allons résolument vers Lui et proclamons tous à notre tour : « Me voici ! Seigneur, je viens, ô Dieu, pour faire Ta volonté. »

Amen.

Père René

(1) Cf. épître aux Hébreux X, 7-9. Saint Paul évoque sans doute les Psaumes 39 (40) et 49 (50).

(2) Voir notamment le livre de l’Exode XIII, 2 ; 12-15 et 22-29.

(3) Voir Job 42, 5.

(4) Cf. évangile selon saint Luc I, 68-70.

(5) Épître aux Colossiens II, 9.

L’Invention des reliques de saint Alexis (†1378) métropolite de Moscou

Homélie prononcée par saint Philarète à Moscou le 20 mai 1855

« Toute la multitude cherchait à Le toucher, parce qu’une vertu sortait de Lui et les guérissait tous. » (Lc 6,19)

Saint Philarete de MoscouQuel heureux temps ! Quels hommes heureux ! Le Fils incarné de Dieu vit au milieu des hommes, et toute la multitude peut s'approcher de Lui, et Le toucher, et puiser la vertu guérissant tous les maux qui sort de Lui !

Ne serait-on pas tenté de jalouser les contemporains de la vie terrestre de notre Seigneur Jésus Christ ? Ce serait un péché, parce que le sentiment de l'envie est opposé à l'amour du prochain. Et ce serait inutile, – parce que l'envie ne nous donne pas ce que nous envions, et ne fait que nous tourmenter. Mais cela n'est pas non plus nécessaire, parce que Dieu, infiniment sage et infiniment bon, ne nous a certainement pas placés dans une situation telle que nous puissions avec justice porter envie à d'autres hommes et à d'autres temps, comme si la Providence nous avait fait une injustice.

Quoi donc ? Sort-il encore aujourd'hui une vertu de notre Seigneur Jésus Christ, pour nous guérir tous ? – Cela est, sans aucun doute. Mais pourquoi n’en voyons-nous pas toujours l'effet quand nous le désirons ? – Si ce n’est pas parce que sa vertu s'est cachée ou s’est éloignée, c’est assurément parce que nous ne savons pas chercher à Le toucher.

Qu'était cette vertu qui sortait du Seigneur Jésus et les guérissait tous ? – Ce n'était pas autre chose que la vertu de sa Nature divine unie à la Nature humaine, et de son Humanité divinisée.

La vertu de la Divinité est infiniment grande, puisque tous ses attributs sont infinis, et éternellement active, puisque tous ses attributs sont éternels et impérissables. Ainsi donc, non seulement la vertu de la Divinité est sortie activement de ses trésors au temps de la création des six jours, mais elle en sort activement encore après cette création, selon ce qui a été dit par le Seigneur : Mon Père agit jusqu'ici, et J'agis aussi (Jn 5,17). Elle se produit dans le monde invisible, et elle agit comme lumière primitive éclairant les secondes lumières, les purs esprits, – comme source de vie vivifiant et remplissant de béatitude l'existence immortelle des esprits. Elle se produit dans le monde visible, et elle agit comme étant la lumière qui luit dans les ténèbres (Jn 1,5), qui éclaire tout homme venant en ce monde (9), comme étant la vie qui vivifie ce qui est mortel et ressuscite ce qui est mort. Le saint apôtre Paul voit et atteste que le Fils de Dieu soutient tout par la parole de sa Vertu (Hb 1,3), qu’en Dieu nous avons la vie, le mouvement et l'être (Ac 17,28), qu'il s'approche de nous d'une manière admirable afin que du moins nous le sentions et nous le trouvions comme n’étant pas loin de chacun de nous (Ac 17,27).

Mais comme l'expérience des siècles a montré que l'esprit humain n'a pas su trouver et sentir spirituellement la Divinité s'approchant de lui, et, malgré sa destination à une communion bienheureuse avec Dieu, s'est embourbé dans les créatures, dans la corruption, dans la mort, alors, Dieu, inépuisable dans ses moyens de miséricorde, a imaginé un moyen nouveau et inusité de communiquer à l'homme sa vertu vivifiante et salutaire. Ce n’est plus seulement le rapprochement de la Divinité, vers l’homme, mais l'union de la Divinité avec l'humanité dans la personne de l'Homme-Dieu Jésus Christ, dans lequel, selon l'explication de l'Apôtre, toute la plénitude de la Divinité réside corporellement (Col 2,9). Son Humanité est remplie et imprégnée de la Vertu divine par l'union hypostatique ou unipersonnelle en Lui des Natures divine et humaine ; mais comme l'humanité assumée par Lui et divinisée, comme humanité, est de nature identique avec tout le genre humain, – il s'ensuit qu'elle est, pour tous les hommes, une source ouverte et inépuisable de grâce divine, de vertu vivifiante, curative, salutaire.

Telle est la vertu qui sortait du Seigneur Jésus et qui les guérissait tous. Est-ce que quelqu'un demandera encore : Sort-elle de Lui encore aujourd'hui ? – Avant la question, l'Apôtre a déjà répondu à cela : Jésus Christ était hier, et il est aujourd'hui, et Ll sera le même dans les siècles (Hb 13,8). – Il est le même encore aujourd'hui, avec la même vertu sortant de lui et guérissant tous les maux, puisque c'est la vertu divine, et. par conséquent non temporelle, non passagère, mais éternelle et agissant éternellement, et principalement sur ceux qui aspirent et cherchent à Le toucher.

Ici naît une nouvelle question, embarrassant en apparence : Comment pouvons-nous toucher Jésus Christ, quand Il ne vit plus sur la terre comme un homme au milieu des hommes, mais que, comme Dieu, Il est assis dans les cieux, à la Droite de Dieu le Père ? Qui de nous peut atteindre à Le toucher ? – Si nous sommes attentifs, il se trouvera, à cette perplexité, une solution favorable même pour nous, dans, les événements du temps où Jésus Christ vivait visiblement au milieu des hommes.

Beaucoup pensaient alors que la vertu bienfaisante de Jésus Christ était bornée à son Corps, et que, pour en éprouver l'action bienfaisante, il fallait toucher corporellement son Corps ; et c'est pourquoi, même sans Lui demander la guérison, on se précipitait simplement pour toucher à son Corps, et, évidemment, on obtenait le succès, comme on peut le voir par les paroles du saint évangéliste Marc : Il en guérissait beaucoup, de sorte qu'ils se précipitaient sur Lui pour le toucher (Mc 3,10).

Ce n'est pas ainsi que pensa la femme affligée d'une perte de sang. Elle supposa que la vertu de Jésus Christ ne se bornait pas à son Corps, mais s'étendait plus loin, que ses vêtements mêmes en étaient imprégnés, que toucher à ses vêtements c'était toucher à Lui-même et à sa Vertu curative, et que par conséquent, au moyen d'un attouchement à ses vêtements, on pouvait recevoir la guérison. Et l'expérience justifia cette opinion. Elle toucha soit vêtement, – et soudain l'écoulement de sang s'arrêta en elle, et elle sentit en son corps qu’elle était guérie de ce mal. (Mc 5,27-29).

Autrement encore pensèrent les dix lépreux. Toucher à Jésus Christ, ou seulement à son vêtement, cela ne leur était pas permis, à cause de la loi sévère qui éloignait les lépreux, comme impurs, de toute communication avec les purs. Qu'avaient-ils donc à faire ? Il était désirable d'être guéri, mais il n’était pas permis de toucher au Médecin. La nécessité les obligea de s'élever au-dessus de la forme sensible des idées. Ils pensèrent judicieusement que la vertu qui était en Jésus Christ n'était pas corporelle, mais spirituelle, divine, et que par conséquent on pouvait y toucher non seulement par le corps, mais encore, indépendamment du corps, par l'esprit, par la pensée, par le désir, par la parole de la prière.

Ainsi donc, ils s'arrêtèrent au loin, et ils élevèrent la voix, disant : Jésus notre Maître, aie pitié de nous (Lc 17,12-13).

Et que par là ils aient touché au Christ spirituellement, et qu'ils aient attiré à eux sa Vertu curative, c'est ce que l'expérience démontra de même que sur la femme affligée d'une perte de sang. Et il arriva, pendant qu’ils allaient qu’ils furent purifiés (14).

Par ces exemples se découvrent à nous trois aspects de l'attouchement salutaire à Jésus Christ – L’attouchement corporel immédiat, l'attouchement par quelque objet intermédiaire ou signe visible, et l'attouchement spirituel.

Maintenant, que l'on demande : Peut-on toucher à Jésus Christ à présent qu'Il est monté au ciel ? – J'espère que la réponse sera intelligible et convaincante : On peut toucher à Jésus Christ spirituellement, non par la main ou par les lèvres, mais par l'esprit, par la pensée, par le désir, par la prière, par la foi, par la contemplation de l'esprit, par l'amour du cœur, parce que l'esprit et ses mouvements ne sont pas restreints par l'espace et par le temps comme le corps et ses mouvements. Que si même l'esprit revêtu de la chair a besoin d'un objet intermédiaire ou d'un signe visible pour le rapprochement et l'attouchement à Jésus Christ, Lui qui a répandu sa Vertu bienfaisante même dans ses vêtements matériels, ne l’a-t-il pas mieux encore répandue dans les âmes de ses saints qui, baptisés en Jésus Christ, ont été revêtus de Jésus Christ, et, dans la mesure de leur foi et de leur pureté, sont dévêtus eux-mêmes les vêtements et les réceptacles de la vertu de sa grâce ? Et, de leurs âmes saintes, ne s'est-elle pas répandue aussi sur leurs vêtements non faits de main d'homme, – sur leurs corps saints et leurs reliques incorruptibles ; ne s'est-elle pas montrée et ne se montre-t-elle pas même par les saintes icônes ? La vertu de Jésus Christ ne se répand-elle pas par ces intermédiaires et ces symboles pour guérir tous les maux ? Les croyants n’éprouvent-ils pas souvent cela, quoique tous ne sachent pas le voir et le comprendre ? Désirez-vous encore davantage, – désirez-vous toucher Jésus Christ corporellement, immédiatement ? Que dire à cela ? – Il faut dire qu'il vous a donné plus que vous ne pouviez désirer et vous représenter comme possible. Il a dit : Prenez, mangez, ceci est mon Corps ; buvez, ceci est mon Sang ; et, par la bouche du serviteur du mystère, il le dit encore aujourd'hui : et Il nous offre, à nous croyants, toujours et en tout lieu, son Corps vivifiant et soit Sang vivifiant, non pour les toucher seulement, mais encore pour les savourer, afin qu'après les avoir savourés avec foi, nous puissions crier vers Lui, de la profondeur de notre sentiment intérieur, avec saint Basile le Grand Nous sommes remplis de ta vie infinie : Que te faut-il donc encore, chrétien de l'Église universelle ? Peux-tu porter envie au Juif qui, après avoir entendu parler de Jésus, s'élançant de Jérusalem, ou de quelque endroit, vers la Galilée, cherchait à Le toucher parce qu’une vertu sortait de Lui et les guérissait tous ?

Te plaindras-tu de ce que, quoique tu cherches à le toucher par les moyens mêmes que j'ai indiqués, tu ne ressens cependant pas l'attouchement vivifiant et tu n'obtiens pas la guérison de tes passions, de tes afflictions et de tes infirmités ?

Examinons cette plainte également sur la base des expériences qui se présentent dans les récits évangéliques.

Nous ne voyons pas dans l'Évangile que le Christ Sauveur ait refusé à quelqu'un l'attouchement vivifiant à sa Vertu : En effet, même ce qu'il dit à la femme chananéenne : Laisse d'abord se rassasier les enfants (Mc 7,27), ne fut pas un refus décisif de la guérison de si fille, mais ce fut seulement une condamnation du paganisme et l'appel d'une païenne à la foi pure en l'unique du vrai Dieu. Au contraire, I'Évangile dit qu’une vertu sortait sans cesse, comme d'elle-même, du Seigneur Jésus, et se répandait partout et sur tout, comme la vertu de la lumière sort du soleil. Une vertu sortait de Lui et les guérissait tous. Et il témoigne Lui-même de Lui-même qu'une vertu était sortie de Lui comme spontanément, au gré de ceux qui cherchaient à Le toucher, sans la demande préalable de son consentement : Quelqu'un M’a touché car J'ai senti qu’une vertu est sortie de Moi. (Luc 8,46). Et ne convenait-il pas que cela fut ainsi ? Si du soleil visible sort, incessamment et se répand sur tout la vertu vivifiante de la lumière, ne doit-elle pas être plus puissante et plus incessamment active, et reconnaître encore moins de limites, la vertu du divin Soleil de la vérité ?

Ainsi donc, si tu te plains que, malgré l'emploi des moyens connus de rapprochement et d'attouchement à Jésus Christ, tu ne sentes pas l'action vivifiante et curative de sa Vertu, comprends que ta plainte ne doit retomber sur personne autre que sur toi-même. De même que personne ne peut se plaindre avec justice que le soleil ne lui donne pas sa lumière et sa vertu bienfaisantes, ainsi personne ne peut se plaindre avec justice que Jésus Christ ne lui donne pas la lumière et la vertu de sa grâce ; avec cette différence que les nuages et la nuit peuvent être des obstacles à la lumière et à la vertu du soleil, tandis qu’aucune force ténébreuse et contraire ne peut mettre obstacle à la Lumière et à la vertu de Jésus Christ. Si tu ne vois pas la lumière réjouissante de Jésus Christ, c'est assurément parce que tu ne sais pas ou que tu ne veux pas ouvrir ton œil spirituel. Si tu ne sens pas la vertu bienfaisante de Jésus Christ, c'est assurément parce que ton sens intérieur, n'est pas éveillé, ou qu'il est engourdi par les impressions des sens extérieurs, à cause de ton inattention et de ta négligence qui te dominent ; ou peut-être la vertu bienfaisante modère-t-elle avec prévoyance son influence manifeste, afin de ne pas briser ton vase fragile, parce que tu n'es pas encore assez fort, mais que tu ne fais que de commencer à te fortifier par son action mystérieuse elle-même. Si ton esprit ne trouve pas la force de s'élever vers ce qui est céleste, et de toucher d'une manière vivifiante à Jésus Christ par la foi, n'est-ce pas parce qu'il est retenu par les attachements terrestres, auxquels tu as permis de prendre trop de force ? Si les moyens qui te sont donnés pour t'approcher de Jésus Christ et pour entrer en communication avec Lui ne produisent pas sur toi l'effet désiré, n'est-ce pas parce que tu les emploies mal ou négligemment ? n'est-ce pas parce que tes pensées sont distraites, tes désirs inconstants, ta prière nonchalante, ta foi morte par l'absence de bonnes œuvres, ton amour pour Dieu étouffé par l'amour pour les créatures ?

Mes frères saints, je vous appelle de l'appel apostolique, vous qui êtes participants de la vocation céleste, comprenez l'envoyé et le pontife de notre confession, Jésus Christ (Hb 3,1). Comprenez qu'en Lui est notre vie, en lui notre Lumière et notre force, en lui remède guérissant toutes les maladies de l'âme et du corps, en lui notre bonheur présent et notre félicité future ; que hors de Lui et dans l'éloignement de lui, il n'y a que des fantômes passagers de bien et de bonheur, et à leur suite le mal, et la corruption, et la mort. Et par conséquent, ne soyons pas moins attentifs à notre propre bonheur que cette multitude juive qui, oubliant maison et affaires, accourait vers Lui de tous côtés et en foule, pour entendre son enseignement et pour recevoir de Lui la guérison, et, avec des efforts indomptables, cherchait à Le toucher. Courons et approchons-nous vers le Seigneur Jésus dans son saint temple, et dans notre cœur, qui doit aussi être son temple. Recueillons près de Lui nos pensées en les arrachant aux distractions du monde. Élançons vers Lui nos désirs loin de la passion pour les créatures. Adonnons-nous à la prière, afin qu'elle puisse enfin se changer en un entretien incessant de notre cœur avec Dieu. Par la foi active, puissions-nous acquérir la foi contemplative ! Non seulement ne nous permettons pas d'aimer la frivolité, mais imposons des bornes à l'amour terrestre, même naturel et légitime, et élevons au-dessus de lui l'amour de Dieu. Et, selon la mesure de sa fidélité et de ses efforts zélés, et par le don même de Jésus Christ notre Dieu, que chacun soit trouvé digne, non seulement de l'attouchement vrai, vivant et vivifiant, mais encore de l'habitation de la vertu (2 Co 12,9) bienfaisante qui sort de Lui et guérit tous les maux. Amen.

Philarète Métropolite de Moscou

Le Fils prodigue

Homélie prononcée par le diacre Dominique Beaufils le 4 février 2018 à la Crypte sur Lc.15,11-22 et 2,22-40.

 

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Amen.

Frères et sœurs en Christ,

L’occurrence du dimanche du fils prodigue et de la Sainte Rencontre nous a permis d’entendre ces deux évangiles. Peut-être avons-nous pensé qu’ils ont peu de rapport l’un avec l’autre.

D’un côté, nous avons ce fils prodigue qui se repent et qui revient à son père, et ce père qui l’accueille avec joie parce qu’il espérait, il attendait ce retour, et qui court à sa rencontre et le couvre de baisers.

L’itinéraire de ce fils prodigue est remarquable dans sa pédagogie. Il abandonne sa maison, sa famille, son travail, sa vie, il rejette l’amour de son père. Il va dilapider son héritage et se trouve exilé dans un milieu impur, esclave et affamé. Exilé moins par la distance géographique que par la séparation spirituelle, par la rupture de l’amour ; esclave car le péché rend esclave, lui qui recherchait l’autonomie et ce qu’il croyait être la liberté, sans comprendre que la seule liberté est la « glorieuse liberté des enfants de Dieu »[i] ; affamé physiquement mais surtout spirituellement. Il rentre en lui-même – et le retour sur soi-même est le début du repentir – et comprend qu’il n’a qu’une solution : le retour à son père. D’une vie de péché et d’insouciance, il arrive au repentir – « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils » – et à la conversion – « je vais aller chez mon père » – et il est rétabli dans sa dignité de fils et dans l’unité de la famille. Lui « qui était mort est revenu à la vie », car, écrit Saint Paul aux romains, « la loi de l’Esprit qui donne la vie en Jésus-Christ m’a libéré de la loi du péché et de la mort »[ii].

A côté de ce père qui attend le retour de son fils et qui l’accueille  avec joie, nous voyons Syméon qui attend la consolation d’Israël et qui accueille le Christ avec joie.

Marie et Joseph amènent Jésus au Temple pour une double raison : présenter Jésus au Seigneur, car « tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur »[iii] ; mais aussi pour la purification de Marie au 40ème jour. Et là, étonnamment, il n’y aura ni le sacrifice pour le péché ni le rite d’absolution prescrits par la Loi du Seigneur[iv]. Mais pourquoi un rite de purification pour Celle qui est la Toute-Pure ?

Saint Syméon reconnaît en Jésus le Christ sauveur. Celui qu’Isaïe prophétisait comme le Prince de la paix, le salut d’Israël, la Lumière des nations, la gloire manifestée en Israël, Syméon  le bénit en Dieu dans les mêmes termes : Laisse aller Ton serviteur en paix ; mes yeux ont vu Ton salut ; Lumière Qui Se révèle aux nations ; gloire de Ton peuple Israël.

La loi prescrit d’amener un agneau pour l’holocauste et une tourterelle pour le sacrifice ou, si l’on n’a pas les moyens, un couple de tourterelles. L’évangile dit bien que Joseph amène un couple de tourterelles, comme on le voit sur l’Icone de la fête. Mais ils apportent également l’Agneau, Qui est porté dans les bras de Marie et qu’elle confie aux bras de Syméon, Celui que le saint prophète et précurseur Jean-Baptiste, en Le voyant venir, désignera en disant : « voici l’Agneau de Dieu »[v], l’Agneau sans défaut Qui donne Sa vie pour racheter le péché du monde.

Syméon prophétise que le Christ est là « pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël ». Le saint évangéliste Matthieu montre que les gens de Nazareth doutaient de Lui et ne Le croyaient pas. Et il précise qu’« Il était pour eux une occasion de chute [vi]». En disant à Marie : « Toi-même, un glaive te transpercera le cœur », il prophétise la passion et la mort de l’Agneau de l’holocauste sur la croix, mais aussi le relèvement des hommes par Sa résurrection. Saint Syméon représente la charnière entre l’ancien – le sacrifice sanglant est aboli –  et le nouveau  Testament – Christ a donné Sa vie une fois pour toutes pour le salut des hommes – comme le dit Saint Paul aux romains : « Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus ; la mort n’a plus d’empire sur Lui ; car Sa mort fut une mort au péché une fois pour toutes, et Sa vie une vie pour Dieu. »[vii]

Frères et sœurs en Christ, en entendant ces deux évangiles, nous prenons conscience que chacun de nous est à l’image de Syméon, mais aussi à l’image du fils prodigue. Le père Lev Gillet écrit, dans « l’An de grâce du Seigneur » : « Chaque âme devrait être un Temple de Dieu où Marie apporte Jésus. Chacun de nous, comme Syméon, devrait prendre l’enfant dans ses bras et dire au Père : ‘ mes yeux ont vu Ton salut’. La prière de Syméon : ‘laisse Ton serviteur s’en aller en paix’ …signifie pour nous que, ayant vu et touché le Sauveur, nous sommes délivrés de la servitude du péché et nous pouvons nous éloigner en paix du royaume du mal. » Nous avons vu le Sauveur : Après la communion, nous chantons « nous avons vu la Vraie Lumière » ; nous avons non seulement touché le Sauveur, mais nous avons communié à Son Corps et à Son Sang.

Nous sommes à l’image de Syméon qui attend le salut d’Israël. Nous-mêmes, attendons-nous réellement le Christ ? La lettre de l’Apocalypse à l’église de Laodicée dit : « Je Me tiens à la porte et Je frappe. Si quelqu’un entend Ma voix et ouvre la porte, J’entrerai chez lui et prendrai Ma Cène avec lui, et lui avec Moi [viii]». Monseigneur Antoine dit qu’attendre le Christ, c’est être aux aguets, comme un jeune homme attend sa fiancée. Sommes-nous aux aguets pour entendre le Christ frapper à notre porte, attendons-nous le Christ avec la même impatience que le jeune homme attend sa fiancée ?

Saint Syméon vient au Temple poussé par l’Esprit. Est-ce que nous venons à l’Eglise par habitude, ou sommes-nous aussi poussés par l’Esprit, avec cette conscience que, peuple royal, nous célébrons  avec le prêtre une œuvre commune, une liturgie présidée par le Christ Lui-même sur Son Autel d’en haut ; que c’est Lui que nous accompagnons pendant la petite entrée ; que c’est Lui que le diacre désigne lorsque, élevant le Saint Evangile, il dit : « Sagesse, tenons nous droits ».

Nous sommes  aussi à l’image du fils prodigue qui, souffrant de l’exil et de la famine, rentre en lui-même et revient à son père. Le père Alexandre Schmemann, dans « le Grand Carême », dit : « L’homme qui n’a jamais fait cette expérience, qui n’a jamais senti qu’il était exilé de Dieu et de la vraie vie, ne comprendra jamais ce qu’est le christianisme. » Est-ce que nous ressentons cet exil loin du Père ? Avons-nous la conscience que, loin du Père, nous sommes morts ; avons-nous ce désir profond de revenir à la vie ? L’exil douloureux nous amène-t-il à un repentir authentique, ou nous complaisons-nous à nous rassasier des caroubes dont se nourrissent les porcs dans le pays lointain ?

Frères et sœurs en Christ, nous approchons de ce temps béni du carême. Si nous avons la conscience intime, profonde, de l’exil qui nous sépare du Père, conscience de notre famine spirituelle, alors, comme nous le chantons dans le psaume 136, ne nous contentons pas de nous asseoir et de pleurer aux bords des fleuves de Babylone, mais saisissons les petits de la fille de Babylone, qui sont nos péchés, nos passions, tout ce qui nous sépare de Dieu, tout ce qui nous maintient en exil, pout les briser contre le rocher, car le Rocher, c’est le Christ.   

A Lui la gloire dans les siècles des siècles.

Amen.

[i] Rm.8,21

[ii] Rm.8,2

[iii] cf. Ex.13,21 ; Dt.15,19.

[iv] Lv.12,6-7

[v] Jn.1,36

[vi] Mt.13,57

[vii] Rm.6,9-10

[viii] Ap.3,20

Homélie prononcée par père Boris à la crypte le 23 février 2003.

Ce même jour fut baptisé avant la liturgie un petit enfant, Dimitri.

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

L’Église nous prépare à entrer dans ce temps béni du Saint Carême et nous instruit par des paraboles. D’année en année, nous réentendons ces paraboles et nous les réapprenons. Pour nous, elles ont toujours un sens nouveau, nous les découvrons comme si c’était la première fois.

Dimanche dernier, nous avons entendu la parabole du Publicain et du Pharisien , aujourd’hui c’est la parabole du Fils Prodigue.

Il y a des analogies entre les deux paraboles et aussi des différences.

Une des analogies c’est l’orgueil, le sentiment de la justice, le contentement de soi du pharisien d’une part, et du fils aîné d’autre part, lui qui a toujours accompli la volonté de son père,. Tous deux ont le cœur dur. Le pharisien s’exalte au point de mépriser tous les autres hommes et, en particulier, le publicain qui se tient là en retrait. Quant au frère aîné, il n’a pas de compassion pour son frère dévoyé, il ne ressent pas la joie de le retrouver à la maison paternelle et refuse de participer au repas de fête.

Une autre analogie c’est l’humilité. Le publicain n’ose pas lever les yeux vers le ciel et ne peut que prononcer la prière "Mon Dieu, aie pitié de moi pécheur". Cette parabole nous ramène ainsi aux origines de la prière du cœur "Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur". Quant au fils prodigue, tenaillé par la faim, il revient, mais il ne se sent pas digne d’être accueilli autrement que comme un des serviteurs. Voilà pour les analogies.

Une différence est que le publicain est un homme pécheur, mais c’est un homme pécheur dans lequel l’Esprit Saint œuvre pour éveiller en lui un début de conscience et de repentance. Ceci nous rappelle que nous ne devons jamais, au grand jamais, désespérer de qui que ce soit. Dans notre vie, nous ne devons mépriser personne autour de nous, car nous ne savons pas ce qui se passe dans le cœur intime de chacun de ceux que nous estimons au plus bas, comme le publicain, les prostituées, les voleurs, les brigands… Tandis que celui-là est un pécheur, le fils prodigue était un enfant de la maison, il était fils – comme aujourd’hui Dimitri qui a été baptisé est fils, fils de Dieu, et nous sommes tous enfants de Dieu. Et là est précisément le problème, car un enfant, tout aimé qu’il soit, tout gâté qu’il soit par l’abondance de l’amour et la richesse matérielle de la famille peut s’en éloigner. Il peut se révolter et partir, comme le dit la parabole aujourd’hui "il s’en alla en une terre lointaine". Cette terre lointaine est un symbole de l’état de péché qui est un éloignement infini de Dieu. Mais quel que soit cet éloignement, il n’est jamais un obstacle définitif pour la grâce de Dieu. L’Esprit Saint œuvre, Il œuvre non pas seulement en ceux qui sont loin depuis toujours, mais aussi en ceux qui se sont éloignés par l’usage de leur propre liberté ou par les choix du fond de leur cœur. Et c’est poussé par la faim que le fils prend le chemin du retour.

Ainsi celui-ci revient vers la maison paternelle, il est dignement accueilli, il reçoit une robe blanche, une robe de fête – comme aujourd’hui Dimitri a reçu une robe blanche –, le veau gras est immolé et il participe au festin – comme aujourd’hui Dimitri participera au banquet eucharistique.

Voilà donc pour les analogies et les différences. Mais à présent, nous pouvons nous interroger : "Ne fallait-il pas que le fils aîné montre de la compassion ?" ou bien encore "Ne fallait-il pas que, lui aussi, parte, non pas pour quitter la maison paternelle, mais pour se mettre à la recherche de son plus jeune frère ?".

Or, le fils aîné n’a rien fait de tel. Par conséquent, en soulignant ce que le frère aîné a omis, cette parabole ne nous suggère-t-elle pas une autre réalité ? Celle d’un autre Fils aîné qui, Lui, s’en est allé au loin chercher celui qui était égaré et le ramener dans la maison du Père. Ainsi, par contraste et presque par contradiction, cette parabole nous suggère l’action du Christ qui a aimé Sa créature et qui n’a pas supporté de la voir s’en aller au loin dans la déchéance et dans la perdition. Cette lecture de la parabole nous est d’ailleurs confirmée par une parole du père qui m’a toujours frappé. Lorsque le fils aîné refuse d’entrer dans la maison, le père lui dit "Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.". Nous retrouvons ces mêmes paroles dans l’évangile selon saint Jean lorsque le Seigneur Jésus, le Fils Unique, parle de son Père : "Tout ce qui est à mon Père est à Moi et tout ce qui est à Moi est au Père."

Ces simples mots du père "Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi." ne nous suggèrent-t-ils pas justement cet autre mystère qui est caché et que Jésus ne dévoilait pas encore, parce que le temps n’était pas encore venu d’en révéler la plénitude ? Il fallait en effet que Jésus s’en aille en terre lointaine, qu’Il soit bafoué par l’humanité, qu’Il soit mis en croix et que, ensuite, s’élevant vers le Père, soit élucidé le sens de cette parole "Et Moi, quand J’aurai été élevé de la terre, J’attirerai tous les hommes à Moi" . C’est ainsi que le Seigneur attire la brebis perdue, l’enfant dévoyé. C’est toute l’humanité, dans sa totalité, dans son ensemble qui est cet enfant perdu. C’est toute l’humanité, dans l’unité du genre humain qui est ce fils égaré, parti au loin, et que Jésus part rechercher, qu’Il retrouve et qu’Il ramène à la maison du Père. Quelle vision extraordinaire de salut et d’amour de Dieu nous révèle cette parabole !

Et je ne peux conclure sans vous rappeler ce moment qui ne cesse de me bouleverser : Après s’être levé pour aller vers son père, le fils prit le chemin du retour. Alors qu’il était encore loin, son père qui guettait son retour, le vit. C’est ému de compassion que le père courut se jeter à son cou et le baisa. Le père n’attendit pas fièrement, orgueilleusement, que le fils vienne se prosterner, il n’attendit pas comme un dû que son fils dise toutes ses phrases de repentance pour le recevoir comme un simple serviteur, mais au contraire il courut lui-même à sa rencontre. Et nous pouvons dire aussi que le Père céleste court à notre rencontre, Il est impatient de la conversion et du retour de chacun de nous. Cette impatience est une impatience d’amour parce que le cœur du Père, comme le cœur du Fils, est un cœur de feu, c’est un cœur d’amour qui brûle d’amour pour nous tous et pour chacun de nous sans exception.

Je pense que c’est tout cela que veut dire cette parabole. Puissions-nous nous en inspirer ! Puissions-nous être véritablement le fils prodigue qui, de tout son être, retourne vers la maison du Père. Soyons accueillis dans les bras éternels !

Amen.

Père Boris

Évangile selon saint Luc XVIII, 10-14.

Cf. évangile selon saint Jean XVI, 15 et XVII, 10.

Cf. évangile selon saint Jean XII, 32.

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René Dorenlot le 23 février 1997

Epître : 1 Corinthiens VI, 12-20
Évangile selon saint Luc XV, 11-32.

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Cette parabole est connue en France sous le nom de la "parabole du Fils Prodigue". Dans la plupart des autres pays on la nomme "parabole des deux frères". En fait, n'est-ce pas plutôt une parabole sur le Père, sur l'amour fou du Père pour nous ?

Voici deux frères. La parabole s'étend longuement sur le cadet, le prodigue. Rien de son comportement ne nous est caché. Son avidité à se saisir de l'héritage du Père, puis à le dilapider en exil, en terre étrangère, jusqu'à la chute, l'avilissement dans l'ignominie. À ce moment vient le retour sur lui-même, le repentir, la prise de conscience de la faute commise et la reconnaissance retrouvée d'avoir toujours un Père. Le Père accueille son fils dans la joie, sans un reproche, sans question humiliante. Bien au contraire, il lui rend robe, anneau et sandales, signes de ses prérogatives d'autrefois. Et il fait sacrifier le veau gras, en signe de communion retrouvée.

La parabole est beaucoup plus brève avec le fils aîné. Pourtant son cas paraît infiniment plus grave que celui du cadet. Le cadet est un prodigue, dépensier, irréfléchi, ingrat, mais plus sot que méchant. Il ne calcule pas, bien au contraire, incapable d'esprit de suite qu'il est. Mais son fond n'est pas mauvais ; il garde du cœur. Il s'est exilé loin de son Père ; la sévérité de l'épreuve le ramène à la pensée du Père. Il a préparé un discours de retour, l'aveu de sa faute : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi". L'épreuve a ouvert son cœur sur ce qui avait été un mouvement d'égoïsme, d'ingratitude et d'inconscience.

Le frère aîné, c'est tout différent : Lui n'a jamais quitté son Père, il est resté indéfectiblement à son service, mais avec une mentalité d'employé. Physiquement présent, il lui est devenu totalement étranger. Il n'a aucun lien, aucun sentiment affectif avec le Père ; seulement des rapports comptables : "Voilà, j'ai tant travaillé pour toi et tu ne m'as même jamais donné un chevreau, que je me réjouisse avec mes amis". Et, perfide, il ajoute : "Ton fils que voilà - c'est de son propre frère qu'il parle ! - ne revient-il pas et tu fais tuer le veau gras pour lui".

Voilà le niveau affectif de l'aîné : il n'a rien en commun avec son Père et il déteste son frère. S'il est resté avec le Père, il en est encore plus éloigné que le cadet en son exil. Le cadet a éprouvé du repentir. L'aîné n'a que du ressentiment pour son père et de la haine pour son frère.

Hélas, ces deux portraits nous concernent. Si souvent nous sommes l'un et l'autre. Oublieux de Dieu, infidèles à son amour, mais heureusement susceptibles de repentir et de retour à notre Père des Cieux de qui nous tenons tout, sans qui nous ne sommes plus rien. Mais trop souvent aussi, avec nos frères humains, nous sommes durs, intransigeants, envieux, jaloux, incapables d'ouverture et de pardon. C'est un comportement aberrant, qui nous éloigne de toute réconciliation véritable avec Dieu.

En l'approche du Carême, il nous appartient de nous inspirer de cette parabole. Faire retour au Père, savoir se repentir, réintégrer la maison du Père, certes. Mais à la condition nécessaire et préalable de nous réconcilier avec nos frères, de pardonner et d'accueillir, et ayant pardonné, d'oublier et de reconstruire.

C'est là que nous trouvons tout encouragement dans les paroles du Père. Si au cadet le Père ne parle pour ainsi dire pas, il déclare à son retour : "Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé". Voici la joie de Dieu, la joie du berger qui retrouve la brebis perdue, la joie du ciel qui se réjouit pour un pécheur sauvé, la joie de notre Père, qui ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il vive. C'est la reconnaissance de cet amour, la certitude d'être entouré de cet amour qui doit ramener en ce carême tous nos cœurs à Dieu.

Mais avec l'aîné, le Père, c'est-à-dire Dieu, a des paroles littéralement extraordinaires : "Toi, mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi". Nous restons confondus de stupeur devant une telle confession. L'aîné, bien que vivant auprès du Père est en réalité au plus loin de lui ; mais aux yeux du Père, l'aîné reste toujours aussi proche de lui, aussi baigné de son amour, aussi entouré de sa tendresse. Affection, amour, ne sont que des mots pour dire qu'entre le Père et l'aîné, en dépit de l'attitude de celui-ci, il existe un lien indestructible qui est précisément ce foyer d'amour que le Père est, parce qu'il est le Père.

Ce n'est pas tout. "Tout ce qui est à moi est à toi". Quelle communauté ! ou plutôt quelle unité entre le Père et son fils ! Alors, pourquoi cette jalousie de l'aîné pour le cadet ? Ce que le Père a fait pour l'un ne retire rien à l'autre. Il fallait l'étroitesse d'esprit, la sécheresse de cœur de l'aîné pour ne pas le comprendre. "Tout ce qui est à moi est à toi" !

On ne retrouve des mots pareils que dans la prière sacerdotale de Jésus, dans la confidence que fait Jésus à Ses disciples de l'unité d'amour qui le lie à Son Père : tout ce qui est au Père est à Lui. Mais aujourd'hui c'est pour nous que Jésus rapporte cette parole, ce secret plutôt, qu'Il partage avec Dieu Son Père.

La parabole du fils prodigue révèle le plus extrême de l'amour du Père pour nous, un amour qui se fonde, qui s'enracine même dans l'amour qui unit Jésus à Son propre Père. Oui ! Jésus est fils par nature du Père, et partage tout avec Lui. Mais s'Il s'est incarné, c'est bien pour faire de nous des fils par adoption, pour nous révéler que, comme Lui, nous recevons la plénitude de l'amour du Père.

Amen.

Père René Dorenlot

Nativité de notre Seigneur Jésus-Christ

Grégoire de Nysse sur la Naissance de Jésus-Christ

Sonnez de la trompette, dit David, au jour solennel de votre fête. Les ordres que nous donnent les divers enseignements forment des lois absolues pour ceux qui les entendent. Et puisque c’est aujourd’hui le jour solennel de notre fête, obéissons, nous aussi, à la loi et devenons les hérauts de cette solennité. La trompette, en cette loi, c’est la parole ; saint Paul nous invite à le croire, lorsqu’il dit que cet instrument doit émettre non pas des sons confus, mais des notes distinctes, qui ne laissent aucun trouble en l’auditeur. Rendons, nous aussi, mes frères, un son clair et limpide, aussi noble que celui de la trompette. La loi qui déjà, dans les figures de l’ombre, pressent la vérité, exige qu’à la fête des Tentes, l’on sonne de la trompette.

Or nous fêtons aujourd’hui le mystère de la véritable construction des Tentes. C’est en effet en ce jour qu’est bâtie la tente humaine par celui qui pour nous s’est revêtu d’humanité. C’est en ce jour que nos tentes, abattues par la mort, sont relevées par celui qui, au commencement, a construit notre demeure. Répétons à notre tour, le vers du psaume, mêlons nos voix aux superbes accents de David : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Comment vient-il ? Nul vaisseau, nul char ne l’amènent : il aborde en l’humaine vie par la pureté d’une vierge. C’est lui notre Dieu, c’est lui notre Maître qui nous est apparu : il vient organiser la fête, et tout couvrir de feuillages jusqu’aux cornes de l’autel. Nous savons bien, mes frères, quel mystère contiennent ces paroles : la création tout entière est comme l’unique temple du Maître de la création. Mais lorsque le péché survint, le mal triompha des hommes, ferma leurs lèvres, fit taire leurs voix joyeuses, interrompit les concerts de la fête ; la créature humaine cessa de participer aux réjouissances des anges. Résonnèrent alors ces trompettes de prophètes et d’apôtres, que la loi appelle cornes, parce qu’elles étaient formées d’un seul tenant, de cornes d’animaux. Sous les souffles de l’Esprit, elles proclamèrent, véhémentes, les paroles de vérité afin que s’ouvrît l’oreille des hommes que le péché avait rendu sourds, et qu’il n’y ait plus qu’une fête ; et les voix retentiraient à l’unisson, lorsque les feuillages relieraient le tabernacle de la créature inférieure aux puissances supérieures qui entourent l’autel céleste. Les cornes de l’autel spirituel sont, en effet, les puissances transcendantes et sublimes de la nature intellectuelle, les principautés, les royaumes, les trônes, les dominations. La nature humaine s’unit à ces dernières en une fête commune, par les scénopégies de la résurrection et le renouveau des corps les couvre de feuillages. Car ces feuillages sont comme une parure ou un vêtement, expliquent les initiés.

Élevons donc nos âmes jusqu’au chœur spirituel, et prenons David pour mener et diriger nos concerts ; disons avec lui cet hymne joyeux que nous chantions jadis, oui, répétons-le : Voici le jour qu’a fait le Seigneur, exultons et réjouissons-nous. En ce jour les ténèbres commencent à diminuer et les confins de la nuit reculent, refoulés par les rayons grandissants. Ce n’est point simple hasard, mes frères, si le solstice survient au jour solennel où la vie divine se manifeste aux hommes. Quel mystère la création n’enseigne-t-elle pas ici aux esprits un peu attentifs ! On dirait qu’elle élève la voix et apprend à ceux qui sont capables de l’entendre, ce que signifient la croissance du jour et le recul de la nuit au temps où vient le Seigneur. Il me semble, pour ma part, l’entendre tenir ce langage : ouvre tes yeux, homme : les mystères qui se cachaient dans le visible te sont révélés ! Vois-tu la nuit parvenir à ses bornes extrêmes, s’arrêter et reculer ? Entends-le de l’affreuse nuit du péché, qui s’était allongée jusqu’à ses dernières limites ; le péché, par toutes sortes de ruses, l’avait menée au comble de l’abjection. Mais aujourd’hui, ses progrès s’arrêtent : vaincue, elle recule pour bientôt disparaître. Vois-tu grandir les rayons de lumière et le soleil monter plus haut de que coutume ? Comprends que l’avènement de la vraie lumière illumine toute la terre des rayons de l’évangile.

Peut-être même, me semble-t-il, expliquerait-on assez bien que le Seigneur ne soit pas venu dès l’origine, mais qu’il n’ait daigné manifester sa divinité que dans les derniers temps : puisqu’il devait se mêler à la vie humaine pour purifier l’humanité de son péché, il lui fallait attendre que le mal se fût bien enraciné et que l’ennemi l’eût partout répandu. Alors, dit l’Évangile, il a porté la cognée à la racine des arbres. Ainsi font les médecins les plus habiles : tant que la fièvre brûle les organes et que l’infection continue de l’irriter, ils laissent progresser la maladie, jusqu’à ce qu’elle atteigne sa crise et tout ce temps ils tiennent le patient à une diète impitoyable. Ce n’est que lorsque le mal se stabilise qu’ils prescrivent un traitement : l’affection est alors tout entière déclarée. De la même façon, le médecin de nos âmes souffrantes attendait que la maladie du péché, qui avait terrassé la nature humaine, se fût entièrement étalée, afin que nul vice ne pût échapper à ses soins ; en médecine, l’on ne peut traiter que les troubles apparents. Pourquoi à l’époque de Noé, où toute chair s’était corrompue dans le péché, ne vient-il pas porter la guérison ? Le scandale de Sodome n’avait pas encore éclaté. Le Seigneur ne se montre pas davantage dans la catastrophe de cette cité. Trop de crimes se dissimulaient encore dans le cœur de l’homme. Où était Pharaon, l’ennemi de Dieu ? Où était l’indomptable méchanceté des Égyptiens ? Non, il n’était point temps encore (lors des horreurs égyptiennes, j’entends) que le rédempteur se mêlât à notre vie. Il fallait qu’éclatât le forfait des Israélites. Il fallait que le monde vit encore le règne des Assyriens et l’orgueil destructeur d’un Nabuchodonosor. Il fallait que surgît le massacre des fidèles, hideuse ronce de la fatale et diabolique racine. Il fallait que se déchaînât la rage de Juifs contre les saints de Dieu et que l’on tuât les prophètes, lapidât les envoyés, assassinât enfin Zacharie, entre le temple et l’autel. Ajoutez encore au catalogue de cette ignoble floraison, le massacre des enfants ordonné par Hérode. Le mal, jailli de la fatale racine, fleurissait alors dans toute sa verve, croissant et pullulant comme une végétation monstrueuse dans l’âme d’hommes que leurs crimes rendaient fameux, en leurs époques. Alors, comme dit saint Paul aux Athéniens, Dieu oubliant les temps d’ignorance, se manifesta aux derniers jours, lorsqu’il ne restait plus personne pour chercher et connaître Dieu. Quand tous les hommes s’étaient dévoyés, ensemble pervertis, quand tout avait sombré dans le péché, quand l’iniquité pullulait, quand les ténèbres du vice s’étaient étendues jusqu’à leurs limites dernières, alors survint la grâce ; alors se leva le rayon de la vraie lumière, alors brilla le soleil de justice sur les hommes enfoncés dans l’obscurité et l’ombre de la mort ; alors Dieu bras d’un coup de pied les mille têtes du dragon, les jeta au sol et les piétina.

N’allez point penser en considérant les misères de notre vie présente, que nous mentons lorsque nous disons que le Seigneur a répandu sa lumière sur le monde dans les derniers temps. Vous pourriez, en effet, m’objecter que, s’il a attendu que le crime ait atteint son paroxysme pour le détruire et l’extirper, il aurait dû l’enlever sans en laisser au monde la moindre trace. Or le meurtre, le vol, l’adultère, tous les crimes existent encore. Réfléchissons : un exemple familier nous aidera à dissiper le malentendu qui règne à ce sujet. Lorsque vous tuez un serpent, vous ne voyez point le corps du reptile mourir en même temps que la tête, qui perd la vie quand le cœur bat encore et que le corps est tout frémissant. Il ne se pas autre chose pour celui qui détruit le serpent : lorsque la bête est devenue énorme, monstrueuse, au fur et à mesure des générations, et qu’il lui écrase la tête, c’est-à-dire qu’il détruit les forces de la mort et ses millions de têtes, peu lui importe la queue ; les soubresauts qui agitent encore le cadavre, il les laisse aux générations futures pour tremper leur vertu. Qu’est-ce donc que cette tête qu’il écrase ? C’est celle qui porta la mort à l’homme en lui soufflant un conseil criminel et qui lui transmit son fatal venin en le mordant. Celui qui a anéanti la puissance de la mort, a brisé du même coup — je cite le prophète — la force que le serpent détenait en sa tête. La queue du monstre enroulée autour de nos vies, aussi [162] longtemps que l’homme subira l’attirance du mal, ne cessera de hérisser son existence des écailles du péché. Sa puissance est morte puisqu’on lui a fracassé la tête. Mais lorsque viendra le temps où doivent finir les soubresauts et cesser cette vie, comme nous l’attendons, alors c’en sera fait du corps et de la queue de l’Ennemi — c’est-à-dire de la mort. Le mal aura radicalement disparu et tous seront rappelés à la vie par la résurrection. Les justes accéderont à l’héritage céleste, mais ceux qui se seront empêtrés dans les liens du péché seront livrés au feu de la géhenne.

Revenons à nos réjouissances que les anges annoncent aux bergers, que les cieux racontent aux mages, que l’esprit de prophétie proclame par mille voix, afin que les mages en personne deviennent les hérauts de la grâce. Celui qui lève son soleil sur les justes et sur les injustes et qui répand sa pluie sur les méchants et sur les bons, a porté le rayon de la connaissance et la rosée de l’Esprit sur les lèvres les plus diverses : ces témoignages, si éloignés les uns des autres, nous convainquent mieux de la vérité. Tu entends l’augure Balaam prophétiser à pleine voix devant les étrangers : l’étoile de Jacob se lèvera. Tu vois les mages, ses descendants, observer, selon la prédiction de leurs ancêtres, le lever d’une étoile nouvelle, qui seule d’entre tous les astres, possède le mouvement et l’immobilité et combine ces deux vertus pour le service de Dieu. Les autres étoiles en effet ou bien ont une place fixée une fois pour toutes dans l’univers, et n’en bougent plus, ou bien poursuivent sans trêve leur course. La nôtre se déplace pour conduire les mages et s’arrête pour indiquer le lieu. Tu entends crier Isaïe : [163] un enfant nous est né, un fils nous est donné. Apprends de ce prophète la façon dont naquit l’enfant et dont un fils nous fut donné. Était-ce selon les lois de la nature ? Non, répond le prophète ; il n’est point assujetti aux lois de la nature, le Maître de la nature. Comment alors, dites-moi, l’enfant est-il né ? Voici : une vierge sera enceinte et enfantera un fils qu’elle appellera du nom d’Emmanuel, ce qui signifie : Dieu avec nous.

O merveille ! La Vierge devient mère et demeure vierge. Vois-tu ce prodige de la nature ? Les autres femmes ne sont vierges que si elles ne sont pas mères ; dès qu’elles enfantent, elles perdent leur virginité. Chez Marie, les deux attributs se concilient puisqu’elle est à la fois mère et vierge. La virginité ne l’empêche pas d’enfanter et l’enfantement n’abolit pas sa virginité. Il fallait bien que celui qui venait dans la vie pour arracher le monde à la corruption, prît naissance dans l’incorruptibilité. (On dit en effet d’une personne qu’elle échappe à la corruption si elle s’abstient du mariage). Je crois que le grand Moïse avait été averti de ce miracle, le jour où Dieu lui apparut sous la forme d’une flamme : le buisson était embrasé mais ne se consumait pas. Marchons, dit-il et allons voir ce prodige. Il n’indique pas, par ce marchons, un mouvement d’ordre spatial, mais la marche même du temps. Préfiguré dans le buisson en flammes, ce miracle, lorsque l’intervalle de temps se fut écoulé, se révéla clairement dans le mystère de la Vierge. Là, un buisson embrasé ne se consume pas ; ici, une vierge enfante la lumière sans subir d’atteinte. Et si le buisson préfigure le corps de la Vierge, mère de Dieu, tu ne dois pas rougir de cette comparaison : héritière de péché, toute chair est elle-même faute par la seule raison qu’elle est chair. Et le péché, dans la Bible, porte le nom d’épine. [164]

Mais si cette digression ne doit pas trop nous écarter de notre sujet, peut-être serait-il à propos, pour témoigner de l’incorruptibilité de la mère, d’évoquer ici Zacharie, l’homme qui fut assassiné entre le temple et l’autel. Ce Zacharie était prêtre et non un simple prêtre : Dieu l’avait doué de prophétie. La puissance de cette prophétie est annoncée dans le livre de l’évangile. Lorsque la grâce divine se frayait une voie chez les hommes, et cherchait à donner plus de vraisemblance à la naissance virginale, elle habituait les esprits incrédules à en accepter l’idée par des miracles moins importants. D’une femme stérile et âgée naît un fils. Cette naissance prélude au miracle virginal. Car de même qu’Élisabeth ne devient pas mère selon les normes de la nature, puisqu’elle a vécu et vieilli sans avoir d’enfant, mais que la naissance de son fils émane de la volonté divine, de même l’incrédulité que soulève la naissance virginale se résout si l’on y voit une intervention de Dieu. Le Fils de la femme stérile précédait le fils de la Vierge : avant de venir au jour, tandis qu’il était encore dans le ventre de sa mère, il tressaillit en entendant la voix de celle qui portait le Seigneur ; aussi, à peine le précurseur du Verbe fut-il né que le souffle prophétique rendit la parole à Zacharie. Et tout ce qu’il annonçait était prophétie de l’avenir. Initié par l’esprit prophétique à la connaissance des réalités secrètes, il connaissait le mystère virginal lorsque Marie accoucha sans perdre son intégrité, et dans le temple il maintint la mère qui n’avait point connu le mariage, dans le coin réservé aux jeunes filles. Il enseignait ainsi aux Juifs que le Créateur des êtres et le Roi de toute création tenait sous sa sujétion, avec toutes choses, la nature humaine qu’il conduit librement selon son bon vouloir, sans en être tributaire. Voilà pourquoi il était en sa puissance de produire une nouvelle naissance qui n’empêcherait pas la future mère de rester vierge. Il laissa donc celle-ci dans le temple à la place assignée aux jeunes filles ; ce coin se trouvait entre le temple et le voile. Lors donc qu’ils surent que le Roi de la création allait, selon le plan [165] de Dieu, prendre naissance chez les hommes, les Juifs craignirent de tomber sous l’autorité d’un monarque et ils assassinèrent l’homme qui leur prédisait cette naissance, en plein sacrifice, au pied même de l’autel. Mais nous nous sommes aventurés fort loin de notre sujet quand il fallait courir par la parole vers Bethléem, le bourg de l’évangile. Si nous sommes de véritables bergers et veillons sur nos propres troupeaux, c’est à nous que s’adresse la voix des anges qui nous annonce cette grande joie. Levons donc nos yeux vers l’armée céleste, contemplons le chœur des anges, écoutons leurs hymnes divins. Que chantent-ils en leur joie ? Gloire à Dieu dans les hauteurs, s’écrient-ils. Pourquoi la voix des anges glorifie-t-elle la divinité qu’ils contemplent dans les hauteurs ? Parce que, ajoutent-ils, la paix est sur la terre. Ils frémissent d’allégresse à ce spectacle, les anges. La paix sur la terre ! Celle-ci, hier, n’était qu’objet de malédiction, désert d’épines et de ronces, théâtre de guerre, exil de condamnés ; et voici qu’elle reçoit la paix ! O merveille ! La vérité est sortie de la terre et la justice se penche du ciel. Tel est le fruit qu’a donné la terre des hommes ! Et ce bonheur récompense la bonne volonté qui règne chez les hommes. Dieu se mêle à la nature humaine, afin d’élever l’humanité à la hauteur de Dieu. A cette nouvelle, partons pour Bethléem, contempler l’étrange spectacle : une vierge comblée par la maternité, une jeune fille allaitant son enfant. Mais qui était Marie ? D’où venait-elle ? Écoutons les récits que l’on rapporte à son sujet.

J’ai eu connaissance d’un écrit apocryphe qui relatait l’histoire que voici : « Le père de la Vierge était un homme admirable. Il avait toujours vécu dans la stricte observance de la loi et sa grande bonté [166] rayonnait à la ronde. Cet homme avait vieilli sans avoir d’enfant, sa femme n’ayant pu lui en donner. Or la loi accordait certains privilèges aux mères de famille et les femmes sans enfant en étaient exclues. Aussi cette femme refit-elle le geste de la mère de Samuel que rapporte l’Écriture. Elle se rend dans le Saint des saints et supplie Dieu de ne point la priver des avantages d’une loi qu’elle n’avait jamais enfreinte, et de la rendre mère. Elle lui consacrerait l’enfant qui lui viendrait. Dieu exauça la grâce qu’elle implorait et la rendit féconde. Elle conçut et mit au monde une petite fille qu’elle appela Marie, prénom qui signifie : don de la grâce divine. Lorsque l’enfant fut en âge d’être sevrée, fidèle à sa promesse, elle voulut sans retard la rendre à Dieu, et l’emmena au temple. Les prêtres, comme jadis Samuel, élevèrent l’enfant dans le Saint des saints. Cependant, la jeune fille grandissait et les prêtres entendaient bien, quel que dût être son sort, ne point la retirer à Dieu : l’astreindre à l’ordinaire destin des femmes et en faire la servante d’un mari eût été la pire des extravagances. Ils eussent trouvé véritablement sacrilège qu’un homme devînt le maître de ce don du ciel. La Loi, en effet, conférait au mari pleine autorité sur son épouse. Toutefois, qu’une jeune fille vécût au milieu de prêtres et demeurât dans le Saint des saints étaient une entorse à la loi et en même temps choquait les bienséances. Les prêtres cherchaient une solution lorsque Dieu leur inspira une idée : c’était de la confier, sous le prétexte de fiançailles, à un homme qui fut capable de préserver sa virginité. On trouva en Joseph le parti idéal : il appartenait à la même maison et à la même famille que la Vierge et sur le conseil des prêtres, il se fiança à la jeune fille. Leur intimité ne franchit donc pas le stade des fiançailles. Et c’est alors que Gabriel vin initier la Vierge à son mystère. Bienheureuses paroles ! Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. Quelle différence entre les premières paroles que [167] Dieu adressa à la femme et les propos qu’il tient aujourd’hui à la Vierge ! L’une fut condamnée, à cause du péché, aux douleurs de l’enfantement ; pour l’autre, la douleur expire devant la joie. L’une accoucha dans les plus violents tourments. L’autre, la félicité la libère des souffrances. N’aie pas peur : l’attente d’une naissance inspire à toute femme un certain effroi. Ici, l’assurance qui lui est donnée d’accoucher sans souffrir dissipe cette crainte. Tu concevras en ton sein et engendreras un fils que tu appelleras du nom de Jésus. Car il délivrera son peuple du péché. Que dit Marie ? Écoutez la réponse de la si pure jeune fille : l’ange vient de lui annoncer l’heureuse nouvelle, mais elle ne s’inquiète que de sa virginité ; son intégrité lui est de plus de prix que l’apparition d’un ange, et si elle ne veut pas douter de ses paroles, elle n’entend pas non plus rompre ses engagements : « Tout commerce avec un homme m’est interdit. Comment cette naissance serait-elle possible puisque je ne connais point d’homme ? » Cette réponse montre bien la finesse de ce vieux récit : Si Marie avait déjà vécu avec Joseph, se serait-elle étonnée d’apprendre qu’elle allait devenir mère ? Ne se serait-elle pas attendue à l’être selon les voies ordinaires ? Mais comme cette chair, dédiée à Dieu seul, devait ignorer, telle une sainte offrande, la moindre souillure, elle dit : « Tu as beau être un ange, et descendre du ciel, en une apparition surnaturelle, je ne connaîtrai point d’homme, c’est impossible. Et comment serai-je mère sans époux ? Sans doute Joseph est-il mon fiancé ; mais je ne le connais pas. Que répond à ces mots l’ange nuptial ? Quel lit lui présente-t-il, où doit se consommer ce chaste et pur mariage ? Le Saint Esprit, dit-il, viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre; O sein bienheureux ! L’excès de sa pureté lui attire les biens de l’âme. Pour toutes les créatures, c’est à peine si l’âme, lorsqu’elle est pure, sait recevoir le Saint Esprit. Ici, c’est la chair qui devient le réceptacle de l’Esprit ! La puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. Que signifient ces mystérieuses paroles ? Que Jésus-Christ est la puissance et la sagesse de Dieu, comme le dit l’Apôtre. [168] La puissance du Dieu très haut, qui est le Christ, prend forme par l’intervention du Saint Esprit, en la virginité. Comme l’ombre se modèle sur la silhouette du marcheur, les traits et les insignes de la divinité du Fils se manifesteront dans la puissance de celui qui vient de naître, image, sceau, reflet, rayon du Principe, révélé par les merveilles de ses actions.

Mais l’heureuse nouvelle que nous annonce l’ange nous convie à retourner à Bethléem et à contempler les mystères de la crèche. Qu’y a-t-il ? Un petit enfant enveloppé de langes repose dans une mangeoire. Vierge encore après ses couches, la mère incorruptible embrasse son fils. Répétons, nous les bergers, la parole du prophète, comme nous l’avions entendu, nous avons vu dans la cité du Maître des puissances, dans la cité de notre Dieu. Croyez-vous que ces détails sur la naissance du Christ soient fortuits et aient été notés au hasard, sans que nulle raison ne les ordonne ? Que signifie que le Seigneur ait trouvé refuge dans une crèche, qu’il ait dormi dans une mangeoire ? Qu’il se soit mêlé à la vie lors du dénombrement des tribus ? Ne voyez-vous donc pas que celui qui nous a délivrés de la malédiction de la loi, en se faisant lui-même, pour nous, malédiction et en prenant sur lui nos plaies afin de nous guérir par ses propres plaies, celui-là, dis-je, naît dans l’esclavage pour nous délivrer des chaînes odieuses qui accablaient l’humanité esclave du tribut de la mort ? Le Seigneur naît dans une grotte ? Entendez cela de notre vie, aveugle, ténébreuse, souterraine, où vient naître celui qui se manifeste aux hommes enfoncés dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Il est emmailloté de langes ? C’est qu’il s’enroule dans les liens de nos péchés. La crèche où naît le Verbe est la demeure du bétail ? C’est pour que le bœuf reconnaisse son maître et l’âne l’étable de son Seigneur. Bœuf celui qui vit sous le joug de la loi. Âne, la bête de somme, chargé du péché de l’idolâtrie. La pâture commune à tout bétail, c’est l’herbe. Tu fais croître l’herbe pour les troupeaux, dit le prophète. L’animal raisonnable se nourrit, lui, de pain. Aussi est-ce dans l’étable, qui est le gîte du bétail, que celui qui descend du ciel vient s’offrir comme pain de vie, afin que les créatures stupides qui ont goûté à l’aliment spirituel se mettent à vivre dans l’Esprit. Et si dans la crèche il naît entre le bœuf et l’âne, le maître de ces deux animaux, c’est pour démolir le mur qui les sépare, et les recréer tout deux en lui pour ne plus former qu’un seul être nouveau ; il décharge l’un du joug pesant de la Loi, il délivre l’autre du fardeau de l’idolâtrie. Mais levons nos yeux vers les merveilles du ciel : prophètes et anges annoncent l’heureuse et grande nouvelle et il n’est jusqu’aux cieux qui ne proclament par leurs prodiges la gloire de l’Évangile. Le Christ est sorti de Juda, dit l’Apôtre, mais le Juif n’est pas éclairé par cet astre qui vient de se lever. Les mages, étrangers aux prophéties du Testament, ignorés des bénédictions de nos pères, devancent le peuple d’Israël en clairvoyance ; ils remarquent l’étoile céleste, ils reconnaissent leur Roi dans une étable ! Ils lui offrent des présents, les autres complotent. Ils l’adorent, les autres le persécutent. Lorsque le succès couronne leurs recherches, ils jubilent. Les autres, quand arrive la naissance prédite, se mettent à trembler. Les mages virent l’étoile au-dessus du lieu où reposait l’enfant et furent saisis d’une grande joie. Mais, à cette nouvelle, Hérode devint soucieux et tout Jérusalem avec lui. Les uns lui offrent de l’encens comme à un Dieu, et honorent avec de l’or sa dignité royale. C’est le mystère de la passion que figurent, par je ne sais quel don prophétique leur myrrhe, tandis que les Juifs ordonnent de massacrer sans pitié les nouveau-nés. Ce décret me semble dénoncer non seulement leur cruauté, mais aussi une complète démence. Que signifie cette tuerie d’enfants ? Pourquoi ces scélérats ont-ils osé un crime si horrible ? C’est que, arguent-ils, un signe étrange avait paru dans le ciel, assurant aux mages la venue du Roi. Eh quoi ? Croyez-vous réellement à ces signes avant-coureurs ou pensez-vous que ce ne sont que billevesées que partout l’on colporte ? Si Jésus est capable de se soumettre les cieux, il est tout à fait à l’abri de tes attaques. Mais s’il est en ton pouvoir de le faire vivre ou mourir, tu n’as rien à craindre d’un homme aussi faible. Dieu le soumet à ta puissance, pourquoi conspirer contre lui ? Pourquoi ordonner un édit si atroce ? Pourquoi émettre une sentence affreuse contre des tout-petits, le massacre de malheureux nourrissons ? Qu’ont-ils fait de mal ? Quel grief se sont-ils mérité, qui les condamne à mourir ? Leur seul crime est d’être nés et venus au jours. Voilà pourquoi il fallait remplir la cité de bourreaux et assembler en foule mères, enfants, amis, pères, parents, amenés dans l’émoi général.

Quels mots pourraient retracer ces scènes de détresse ? Quel récit pourrait évoquer ces souffrances ? Ces cris et cette rumeur ? Les tristes pleurs d’enfants, de mères, d’amis, de pères, et les douloureux appels qu’ils élèvent aux menaces des bourreaux ? Qui saurait décrire le bourreau brandissant son glaive nu sur un tout-petit, l’oeil féroce et sanglant, la voix terrible, et traînant d’une main l’enfant jusqu’à ses pieds, et de l’autre levant l’épée ? Et la mère, tirant son enfant vers son sein, et tendant sa propre nuque au fil de l’épée, afin de ne point voir de ses yeux, son malheureux petit déchiré par la main du bourreau ? Qui saurait exprimer le désespoir des pères ? Leurs adieux, leurs larmes, les derniers baisers dont ils couvrent leur fils ? Surtout lorsque ces scènes affreuses se répètent tant de fois en un seul jour ! Qui saurait évoquer ces tragédies si nombreuses et si diverses, les douleurs qui à nouveau étreignent les jeunes accouchées, l’atroce brûlure de l’amour maternel ? De malheureux nourrissons, les lèvres collées au sein, reçoivent le coup fatal dans les bras de leur mère ! Celles-ci, horrifiées, pressant sur leur poitrine la bouche de leur enfant, sont soudain inondées de sang. Que de fois le bourreau, levant brutalement le bras, massacre d’un seul coup et l’enfant et la mère, répandant à flots un sang qui est à la fois celui d’une mère et celui d’un fils. Or l’atroce sentence d’Hérode ne décrétait pas seulement le massacre de nouveau-nés, elle voulait encore que périssent les enfants jusqu’à l’âge de deux ans. Nouveau déchirement alors, vous l’imaginez : car nombreuses étaient les mères qui avaient eu deux enfants durant cette période. Quelles nouvelles scènes d’horreur vivaient alors ces malheureuses ! Deux bourreaux s’acharnaient sur une seule mère : l’un entraînait un enfant qui tentait de fuir, l’autre arrachait du sein le nourrisson qu’elle allaitait. Quels tourments endurait la malheureuse ! Déchirée entre ses deux petits, qui brûlaient l’un et l’autre ses entrailles d’un même feu, elle ne savait lequel suivre des sauvages bourreaux, qui emportaient au trépas ses enfants dans deux directions opposées. Court-elle derrière le plus jeune, aux vagissements encore indistincts ? Mais elle entend l’aîné, qui parle déjà, l’appeler d’une petite voix brisée de pleurs. Que faire ? Où aller ? A quel cri son propre cri répondra-t-il ? A quels pleurs ses propres larmes ? Sur quel mort se lamenter, lorsque l’amour la torture pour les deux à la fois ?

Mais laissons là ce deuil et ramenons nos esprits vers des réalités plus joyeuses, et plus appropriée à un jour de fête : laissons l’amère plainte de Rachel qui pleure ses fils, le sage Salomon nous conseille d’oublier le malheur, aux jours de fête. Et quelle fête serait plus heureuse que celle-ci, où le soleil de justice dissipe les abjectes ténèbres du diable et répand sa lumière sur toute la nature, par l’intermédiaire de notre propre nature ; où ce qui était tombé est relevé, ce qui était vaincu, ramené à la délivrance ; ce qui était exilé, rappelé ; ce qui était chassé de la vie, rendu à la vie ; ce qui était enchaîné dans les liens de la mort, affranchi et dépêché aux pays des vivants ? Aujourd’hui, selon le prophète, les portes d’airain de la mort sont fracassées, les barres de fer brisées, qui jadis commettaient l’humanité à la garde de la mort. Aujourd’hui s’ouvrent, dit David, les protes de la justice. Aujourd’hui, d’une seule voix, sur toute la terre, retentissent les chants de fête. Par l’homme la mort, par l’homme le salut. L’un sombra dans le péché, l’autre releva l’être déchu. La femme est justifiée par la femme. L’une amena le péché, l’autre aida au retour de la justice. Celle-là suivit le conseil du serpent, celle-ci enfanta l’exterminateur du serpent, et suscita la source de lumière. Celle-là introduisit le péché par l’intermédiaire d’un arbre, celle-ci par l’arbre de la croix restaura la bonté. J’appelle arbre, la croix. Mais c’est un arbre dont le fruit est toujours bon à savourer et la vie de ceux qui le goûtent ne se flétrit pas.

Que nul n’argue ici que de telles actions de grâce ne siéent qu’au mystère pascal. Considérez plutôt que la Pâques est le dernier acte de la divine économie. Et quel terme n’est précédé d’un commencement ? Quel est le moment le plus ancien ? Celui, bien sûr, qui inaugure, l’économie de la passion. Ainsi le miracle de Pâques entre-t-il pour une part en notre éloge de Noël. Me rappelez-vous les bienfaits rapportés en l’Évangile, récapitulez-vous les miracles, les guérisons, les multiplications de pain, la résurrection de morts réveillés du tombeau, la génération subite de vin, la mise en déroute des démons, la faillite de maladies multiples et le retour à la santé, les bondissements des boiteux, les yeux rendus à l’aide de la boue, les enseignements divins, les ordres, les paraboles et l’initiation aux réalités supérieures ? Tout est grâce dans cette fête. C’est elle qui inaugure les dons merveilleux qui vont suivre. Réjouissons-nous donc et exultons en ce jour ! Ne redoutons pas les outrages des hommes, et ne nous laissons pas abattre, comme nous l’enjoint le prophète, sou les huées des impies qui se rient du dessein de Dieu, et jugent indigne du Seigneur de s’incarner en l’humaine nature et de se mêler à la chair par la naissance ; quand, manifestement, ils ignorent le mystère de ce geste et les voies dont Dieu, en sa sagesse, a usé pour notre salut.

Nous nous étions sciemment vendus par nos péchés. Nous nous étions asservis à l’ennemi de notre vie, comme des esclaves que l’on expose au marché. Quelle grâce plus désirable pouvais-tu demander au Seigneur ? N’était-ce pas d’être délivré de ta misère ? Et pourquoi te mêles-tu d’en juger le moyen ? Quel conseil prétends-tu donner à ton bienfaiteur, au lieu d’accueillir son bienfait ? C’est comme si tu chassais ton médecin et lui reprochais ses services parce qu’il t’aurait guéri avec des remèdes qui t’étaient inconnus ! Et si, avec ton indiscrétion coutumière, tu tiens à apprendre l’ampleur de ce projet, qu’il te suffise de savoir que la divinité n’est pas une quelconque vertu, mais que toute la vertu imaginable c’est elle. Puissante, juste bonne, sage ; tous mots qui définissent et éclairent la nature divine ! Examinons donc si tous les attributs que nous venons de lui donner, le nouveau-né ne les contient pas. Bonté, sagesse, puissance, justice. Il est bon, puisqu’il a aimé un rebelle ; sage, puisqu’il a su le libérer de la servitude ; juste, car il ne l’arrache pas à celui qui l’avait asservi et acheté en un marché régulier, mais il se donne en rançon pour racheter des vaincus, afin que, en garant qui prend à son compte la dette, il libère ceux qui étaient aux mains d’oppresseurs. Puissant, parce qu’il n’est pas demeuré prisonnier de l’enfer et sa chair n’a pas connu la corruption. Il était impossible que l’auteur de la vie fût soumis à la corruption. Mais, disais-tu, quel déshonneur de prendre naissance chez les hommes et de vivre les tribulations de la chair ! tu rapportes là l’excès même de son bienfait ! Comme il n’existait nulle autre voie pour libérer l’humanité de si grands maux, il a souffert, le roi de toute impassibilité, il a troqué sa gloire contre notre existence. La pureté s’est enfoncée dans la fange. Et notre fange n’a pas altéré sa pureté, et comme le dit l’Évangile, la lumière a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas étouffée ! Car elles se dissipent, les ténèbres, dès que brillent les rayons. Le soleil ne s’assombrit pas dans l’obscurité. Les choses mortelles sont absorbées par la vie, dit l’Apôtre. Et la vie n’est pas consumée par la mort. Le corrompu est sauvé avec l’incorruptible. La destruction n’effleure pas l’incorruptibilité. Voilà pourquoi, toutes les créatures chantent à l’unisson et magnifient d’une seule voix le Maître de la création. Toute langue, céleste, terrestre, infernale, crie que le Seigneur Jésus-Christ demeure dans la gloire de Dieu le Père, et sera loué aux siècles des siècles. Amen.

PG 46, pp 1128-1149
Traduction France Quéré-Jaulmes
dans Le mystère de Noël, Grasset, Paris 1963, p. 157-174

Homélie prononcée à la Crypte par le Père Boris le 25 décembre 1997

Épître aux Galates IV, 4-7 ; évangile selon saint Matthieu II, 1-12

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Je rappelais hier soir pendant les vigiles que la nuit de Noël est la nuit la plus longue de l'année. Aujourd'hui je voudrais méditer sur le fait que Noël est le jour le plus court de l'année. Cette correspondance mystérieuse est voulue par l'Église pour nous faire comprendre que le cycle naturel de l'année a un sens dans lequel se découvre le mystère de Dieu.

Le jour le plus court de l'année, cela signifie que Dieu est devenu tout petit, le plus petit possible. Jésus, ce petit enfant né d'une femme et neuf mois caché dans le sein maternel, apparaît dans cette théophanie qu'est la Nativité dans toute Sa faiblesse, dans toute Sa pureté, dans toute Son innocence et dans toute Son impuissance. Car Dieu a voulu déposer sa puissance, déposer sa gloire pour ne plus être qu'un enfant, un parmi les mortels, Lui l'Immortel de nature.

Ainsi vivons-nous, d'année en année, ce mystère de la mise au monde de Dieu, cette descente qu'on appelle en théologie la " kénose", selon le mot de saint Paul, et qui signifie abaissement, humiliation. Dieu est devenu homme en assumant toute notre humanité, en l'assumant jusqu'au bout, totalement, sauf le péché. Il l'assume par obéissance. Saint

Paul cite un verset de psaume dans l'Épître aux Hébreux : " Entrant dans le monde, le Christ dit : 'tu n'as voulu ni sacrifice ni holocauste, mais tu m'as façonné un corps. Alors j'ai dit : me voici, je viens pour faire ta volonté'"[1]. Cette volonté du Père est une volonté d'amour, volonté de salut, volonté de vie pour le monde, car Dieu ne peut pas souffrir de voir sa créature s'en aller à la dérive, à la destruction dans les ténèbres lointaines.

Alors Dieu descend, Lui-même, de Son immensité, de Sa transcendance, de Sa béatitude éternelle pour entrer dans nos ténèbres, dans nos enfers, pour découvrir dans les enfers de nos cœurs Son image cachée. C'est pour rendre à la lumière cette image cachée de Dieu en nous que le Fils de Dieu devient petit enfant, devient le Fils de l'Homme.

Saint Athanase le dit ainsi : " Dieu est devenu homme pour que l'homme devienne dieu". C'est la grande tradition de l'Église, depuis saint Irénée, depuis saint Paul, depuis saint Jean, depuis Jésus. Car nous voyons que Jésus prie son Père pour que nous partagions Sa gloire : " Je veux, Père, que ceux que tu m'as donnés contemplent la gloire que tu m'as donnée"[2]. Cette gloire, c'est la plénitude de la vie divine ; cette gloire, c'est la présence de l'Esprit Saint ; cette gloire, c'est ce parfum, cette beauté de l'Esprit qui est en nous et qui œuvre en nous, en puissance, en grâce, en sagesse, en vie, en amour.

Tous ces dons de l'Esprit sont contenus dans ce petit enfant qui grandira et les communiquera aux hommes, car Il est là pour cela : " Je suis venu jeter le feu sur la terre et combien je désire que ce feu s'embrase !"[3] Le but ultime de ce devenir enfant de Dieu, c'est de nous communiquer l'Esprit Saint. Quant l'Esprit Saint nous est communiqué, Il nous fait grandir, Il fait de nous des enfants, mais aussi des pères et des mères. Il nous fait engendrer en nous le Fils éternel. Alors notre cœur et notre corps deviennent un écrin, un vase sacré, une chambre nuptiale où se forme le Fils comme il fut formé dans Marie.

La naissance du Seigneur est, bien sûr, la fête de la Vierge Marie, de " celle qui a enfanté Dieu", la Theotokos[4]. À la suite des conciles œcuméniques, dans son enseignement, dans sa confession de foi, l'Église affirme contre toute rationalité humaine que Marie n'est pas seulement la mère de l'homme Jésus, mais également la Mère de Dieu, la Mère de Celui qui, prenant chair en elle, demeure Dieu et ne quitte pas le sein du Père. Comme nous le chantons au début de la sainte Liturgie, " l'Un de la Sainte Trinité devient un homme" parmi les hommes, sans cesser d'être l'Un de la Trinité, mais en se défaisant de Sa gloire, de Sa grandeur et de Sa puissance. Jusqu'à Sa Résurrection Il veut rester caché, de telle manière que nous ne pouvons Le reconnaître que par le don du Père. " Béni es-tu, Simon, fils de Jonas, parce que ce n'est pas la chair ni le sang, mais le Père céleste qui t'a révélé cela"[5], déclare Jésus à Pierre. Et saint Paul commentera : " Nul ne peut appeler Jésus Seigneur, si ce n'est dans l'Esprit Saint."[6]

Telle est la grande grâce de l'enfantement du Seigneur dans la crèche par Marie. Cet enfantement de Dieu dans le monde est l'accomplissement de la parole du Seigneur dans l'évangile de Jean : " Si le grain de blé jeté à terre ne meurt, il demeure seul. Mais s'il meurt, il porte un fruit nombreux."[7] Il fallait donc que le grain de blé céleste, que le pain venant du ciel entre dans notre existence, dans notre consistance, dans notre temporalité et notre espace. Il reste d'abord neuf mois caché dans le sein de Marie comme le grain de blé caché dans la terre et puis il apparaît, il grandit et il produit un fruit nombreux. Nous sommes nous-mêmes et tous les saints dans l'Église depuis le commencement, depuis Adam et Ève et jusqu'à la fin des temps, le fruit nombreux du Seigneur. Mais ce fruit nombreux est appelé à se multiplier encore pour embrasser la terre entière. Puissions-nous être en vérité ce fruit nombreux mais puissions-nous être aussi ce grain qui meurt dans la terre du monde pour que le monde entier découvre le mystère de Dieu et adore, avec les mages et les bergers, le Seigneur Jésus, notre Roi et notre Dieu.

Amen.
Père Boris

[1] cf. Psaume XL, 7-9, Hébreux X, 5-8.
[2] Jean XVII, 24.
[3] Luc XII, 49.
[4] En français, la traduction littérale du terme grec " Theotokos", " Celle qui a enfanté Dieu" est Déipare.
[5] Matthieu XVI, 17
[6] 1-Corinthiens XII, 3.
[7] Jean XII, 24.

Homélie prononcée à la Crypte par le Père Boris le 25 décembre 2007

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit,

Dans l’épître que nous venons d’entendre aujourd’hui, saint Paul proclame avec une particulière solennité : « Lorsque vint la plénitude des temps Dieu envoya Son Fils, né d’une femme, né sous la Loi. »
"Plénitude des temps" signifie que dans l’histoire de l’humanité et du cosmos, dans toute l’histoire des mondes, il y a non seulement une origine, une direction, un chemin, une centralité, mais il y a aussi une plénitude.

L’origine est, bien sûr, la Création. Il ne s’agit pas de n’importe quel surgissement mais d’une création trinitaire car le Père a tout créé par le Fils dans la puissance du Saint Esprit. La direction se perçoit dès la chute avec cette prophétie « Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon » . Puis, le chemin se dessine dans la préparation évangélique où les prophètes nous annoncent la venue du Messie. Enfin, saint Paul évoque la plénitude des temps , le pluriel de nos traductions rend bien compte que cela veut dire que rien ne peut être ajouté désormais. La plénitude coïncide avec la venue du Messie, sachant que celui qui vient n’est pas simplement un messie, c’est-à-dire un homme oint, mais le Fils unique de Dieu. Le Fils de Dieu assume notre nature humaine et, dorénavant, nous sommes dans cette plénitude des temps jusqu’à la fin.

Jusqu’à la fin, nous sommes dans le Christ. Nous sommes dans Sa venue. Contemporains du Christ, nous vivons Sa Nativité comme nous participons également à Sa mort et à Sa Résurrection. Avec la plénitude des temps, nous voici héritiers de la promesse et porteurs de Son Esprit Saint, par lequel nous avons la conscience d’être participant à Sa vie.

Tout ce que je viens de dire nous est connu, nous pouvons en parler mais ce qui importe est que nous puissions réellement assumer ces propos à la fois dans la vie de l’Église et à la fois dans notre existence personnelle. Cette plénitude des temps doit être assumée non seulement par l’Église qui est l’Épouse du Christ, le Corps du Christ et le Temple de l’Esprit mais encore par nous, dans notre propre existence, car chaque âme humaine est, elle aussi, temple de l’Esprit Saint et Corps du Christ que nous recevons dans la communion. Chaque être humain est ainsi créé à l’image du Christ qu’il porte en lui.

Dans l’Église nous sommes contemporains de cette Nativité du Christ et sommes émerveillés par tout ce que signifie un événement aussi extraordinaire. Extraordinaire parce que c’est ici le Fils de Dieu. Et cela veut dire que toute la puissance divine se fait humble, s’humilie, se rapetisse, s’abaisse. Dans Sa toute puissance, Dieu devient un être faible et dépendant des bras, des seins et de l’amour de Sa Mère.

Dans la Nativité, la Lumière divine, la Lumière incréée insoutenable aux créatures, pénètre dans notre existence et nous atteint dans nos ténèbres les plus profondes. Soudain illuminées, ces ténèbres sont vaincues par cette Lumière et se trouvent comme abrogées. Au-delà de la toute-puissance de Dieu, ce n’est pas seulement la sainteté de Dieu qui vient nous pénétrer pour nous embraser par le feu de l’Esprit, c’est aussi l’amour de Dieu qui nous inonde. Et je dirais que ce qui apparaît au premier plan est essentiellement l’amour, car en cet amour divin tout le reste est compris, tout le reste est récapitulé dans le mystère de l’amour de Dieu.

Mais quel amour ?
Les textes bibliques évoquent d’abord un amour compatissant et miséricordieux. C’est l’amour d’un Dieu dont les entrailles de miséricordes s’émeuvent de compassion, l’amour d’un Dieu qui participe à notre souffrance et qui envoie Son Fils unique pour nous. Dieu n’est ni indifférent ni insensible, Son cœur est attentif, tendre et vibrant, c’est un cœur d’amour infini qui saigne par cette blessure d’amour et par les blessures que nous lui portons constamment. Ainsi nous pouvons parler de l’amour de Dieu comme d’un amour compatissant qui participe à notre souffrance et qui porte nos peines et nos tristesses.

N’oublions pas que l’amour de Dieu est également un amour d’amitié. Le Seigneur le dit à Ses disciples peu de temps avant Sa Passion : "Je ne vous appelle plus Mes serviteurs, Je vous appelle Mes amis. »,

Cet amour divin est encore, bien sûr, amour paternel parce que Jésus nous révèle le Nom et l’Amour du Père. Le Seigneur nous enseigne comment nous adresser à Dieu : « Quand vous priez, priez ainsi : "Notre Père…" » et dès lors entre Dieu et l’homme s’instaure ou plutôt se rétablit cette relation d’amour réciproque – filial et paternel – qui était compromise et brisée par le péché. Nous retrouvons la faculté non pas seulement de nous adresser à Dieu comme à notre Créateur ou au Tout puissant mais encore de nous adresser à Lui avec tendresse, en Lui disant "Abba ". En français nous pouvons traduire "Abba" tout simplement par le mot "Papa". Ne vous en offusquez pas et ne prenez pas cela pour de la désinvolture ou de l’insolence puisqu’en réalité c’est le Christ, Lui-même, qui nous introduit dans cette tendresse du Père. Par conséquent, nous prenons conscience que si nous parlons de Dieu comme Père c’est que nous sommes Ses enfants, Ses enfants bien-aimés à l’image du Christ sur Lequel se fait entendre la parole du Père « Celui-ci est Mon Fils bien-aimé… »

Et, je dirais que l’amour de Dieu est également un amour conjugal. Ne vous en étonnez pas, car la Bible, les Écritures et les Pères n’hésitent pas à parler de l’amour de Dieu comme d’un amour érotique, comme d’un Eros, c’est-à-dire d’une passion intense et réciproque entre Dieu et l’homme. Saint Paul nous parle de cet amour conjugal, en particulier dans l’épître aux Éphésiens et nous présente le mariage comme l’image de toute relation humaine à Dieu. En vérité, nous sommes unis à Dieu dans une alliance que nous pouvons appeler une alliance nuptiale. Alliance nuptiale d’abord entre Dieu et Son Église, puis alliance nuptiale entre Dieu et l’humanité appelée à devenir Église tout entière, car l’humanité tout entière a vocation à se transformer et se transfigurer en se laissant pénétrer par le feu de l’Esprit. Ainsi Dieu nous appelle, nous attire et nous invite à entrer non seulement dans le Royaume mais aussi dans la chambre nuptiale où le Seigneur nous accueille avec joie, tendresse et amour.

Ainsi toutes ces relations d’amour – amour de compassion, amour d’amitié, amour paternel et filial, amour nuptial – se conjuguent en une seule réalité : l’amour de Dieu. Tout ceci est résumé dans cette crèche et dans le mystère de la venue au monde de l’enfant divin. Aujourd’hui ; le Fils éternel de Dieu vient de naître, Il est couché dans la crèche et reçoit tout d’abord l’adoration et la louange des bergers, des pasteurs et des brebis dont nous sommes nous aussi. Puis Il recevra l’adoration, la louange et les dons des rois mages. Ces trois dons – l’or, l’encens et la myrrhe – sont des images de toute l’œuvre du Christ. L’or est, bien sûr, symbole de la royauté ; l’encens est celui du sacerdoce du Christ, de l’unique Grand Prêtre qui S’offre et qui est offert pour la vie du monde ; enfin, la myrrhe qui est ce dont sont embaumés les défunts, anticipe et rappelle que le chemin du Christ commencé dans la grotte de Bethlehem aboutira à une grotte près du Golgotha où, après avoir été mis à mort, Il sera mis au tombeau.

Ainsi tout le chemin du Christ est déjà contenu dans ce moment où l’ange vient annoncer aux bergers « Je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. "

Voilà mes amis quelques une des choses que je voulais vous dire. Je voudrais pouvoir dire infiniment plus mais maintenant je conclurai en vous encourageant à vivre simplement, humblement, silencieusement et joyeusement cette réalité de la venue du Seigneur qui vient et revient d’année en d’année, de jour en jour. Non seulement, le Seigneur naît dans la grotte et la crèche mais Il vient aussi dans nos propres cœurs pour y vivre et S’incarner.
Puissent notre corps, notre esprit, notre être tout entier être préparés, parés, ornés pour recevoir l’Enfant divin qui vient en nous comme un petit enfant faible et impuissant et qui grandira au point de prendre toute la place dans notre cœur.

Puissent nos propres cœurs se dilater, au risque d’éclater peut-être, pour accueillir et recevoir Celui qui est infiniment plus vaste que les cieux.

En cette grande fête, puissent la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père qui a envoyé Son Fils unique, la communion du Saint Esprit dans lequel nous vivons cette illumination de la Nativité, être avec nous tous.
Amen.

Père Boris

Notes
[1] cf. Genèse III, 15.
[2] Voir aussi l’évangile selon saint Marc I, 15.
[3] cf. Évangile selon saint Jean XV, 15.
[4] cf. Épître aux Romains VIII, 15.
[5] Voir notamment l’évangile selon saint Matthieu III, 17 et XVII, 5.
[6] cf. Évangile selon saint Luc II, 10-11.

Suivre le Christ

Homélie prononcée à la Crypte par Père Boris le 23 janvier 2005

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

Nous venons d'assister à une discussion comme si nous étions – je dis bien comme si nous étions – dans la foule qui entourait le Seigneur. Selon certains évangélistes, il y a là un notable, c'est-à-dire un nanti, qui jouit d'une position sociale flatteuse, qui est respecté et qui fait le bien autour de lui, ce peut être aussi, comme le rapporte un autre évangéliste, un jeune homme riche et non pas un notable. Il est d'ailleurs possible qu'à maintes reprises, ait été posée la même question au Seigneur par ceux qui, subjugués, interloqués ou scandalisés, venaient vers Lui pour recevoir ou affronter Sa parole : « Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? En définitive, que faut-il faire ? »

Tout d'abord, Jésus répond d'une façon toute simple très compréhensible par son auditoire : « Que faut-il faire ! Eh bien I Commence déjà par ne pas m'appeler "bon". » Comme si le Seigneur n'était pas bon... en effet s'il reprend son interlocuteur c'est que ce dernier ne donne pas le sens véritable à cette parole puisqu'il ignore que Jésus est Dieu. « Seul Dieu peut être appelé "bon", alors pourquoi m'appelles-tu "bon"? Commence donc par ne pas employer d'adjectif flatteur qui ne correspond peut-être pas à ce que tu as dans ton propre cœur ! »

Jésus poursuit : « Tu connais les commandements ». Bien sûr qu'il les connaît puisqu'il les entend tous les samedis dans la synagogue « Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne tueras pas, tu ne déroberas point, tu ne diras pas de faux témoignages, honore ton père et ta mère. ». Ceci est la lettre du commandement. Mais déjà, bien avant, Jésus avait dévoilé l'esprit de ces commandements lorsque ce sont des commandements négatifs du type "tu ne feras pas ceci, tu ne feras pas cela" car il faut réfléchir au-delà de la lettre. Jésus approfondit le sens de ces commandements et nous rappelle « Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens "Tu ne tueras pas, celui qui tuera mérite d'être puni", mais moi je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère mérite lui aussi d'être puni ou bien "Tu ne commettras point d'adultère", mais moi je vous dis : quiconque regarde une femme pour la convoiter alors, dans son imagination, il a déjà commis l'adultère avec elle. (1)»

Par conséquent, qui de nous peut être considéré comme ayant réellement suivi les commandements de la Loi ? Mais en admettant – chose impossible – que nous ayons accompli les commandements de la Loi, non seulement selon la lettre mais dans l'esprit, pour autant l'interlocuteur n'est pas satisfait ni Jésus non plus.

« Que me manque-t-il ? » dit-il. Et aujourd'hui, Jésus répond : « Une chose te manque encore – Quoi donc ? – Si tu veux être parfait... » Eh bien ! ici nous sommes troublés par cette parole qui a été bien souvent, à travers les deux mille ans de chrétienté, entendue, comprise et suivie à la lettre : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, tu auras un trésor dans les cieux puis viens et suis moi ».(2)

Remarquez quel contraste infini, quel abîme existe entre d'une part l'accomplissement de tous ces commandements négatifs (ne fais pas ceci, ne fais pas cela) et d'autre part l'appel à suivre le Seigneur à condition de vendre et de donner tout ce que l'on a. Pour nous autres qui sommes immergés dans le monde et ses besoins, dans les richesses ou l'absence de richesse, dans la nostalgie du meilleur et du confort, comment comprendre cette parole du Seigneur ? Comment vivre sans être déchirés intérieurement ? – il est d'ailleurs bien d'être déchiré intérieurement – Comment vivre ce décalage entre, d'une part, l'accomplissement de ces commandements qui relèvent du domaine de la moralité "ne fais pas ceci, mais fais cela" et, d'autre part, l'appel à suivre le Seigneur qui révèle une réalité fondamentale en nous invitant à découvrir une relation personnelle avec le Seigneur : « Suis moi ! »

« Suis moi ! » Et ce contraste traduit le dépassement de la Loi. Comme le dira saint Paul auquel nous allons bientôt nous référer, c'est le dépassement de la Loi par la grâce. La Loi ne libère pas, la Loi est une contrainte, un fardeau et une nécessité à laquelle nous devons obéir. Mais, ayant obéi à la Loi, il nous manque encore quelque chose, nous sommes encore loin de la réalité fondamentale à savoir une relation vivante avec le Seigneur et nous devons découvrir cette relation.

Lorsque la foule entourait Jésus, elle ne pouvait manquer d'être impressionnée par l'énergie, la beauté, la splendeur de Son visage et de toute de Sa personne. Elle ne pouvait manquer de sentir la force qui émanait du Seigneur Lui-même, soit par les miracles, soit par la puissance même de Sa parole qui pouvait atteindre jusqu'au fond du cœur. Et quand cette parole du Seigneur atteignait au fond du cœur alors quelque chose pouvait véritablement se passer et l'on pouvait commencer à comprendre que, finalement, l'accomplissement de la Loi, même si l'on s'y efforce de son mieux, n'est pas tout et n'est peut-être même pas l'essentiel.

L'essentiel est beaucoup plus loin.

À cet égard, je voudrais attirer votre attention sur l'extrait de la splendide épître que le saint apôtre Paul adressait aux chrétiens de Colosse en Asie Mineure. Dans cette lettre aux Colossiens que nous venons d'entendre, saint Paul nous enseigne et nous apprend à quoi correspond et ce que signifie véritablement "suivre le Seigneur", dans toutes les circonstances et toutes les conditions de notre existence :

Ainsi donc comme des élus de Dieu... ici chaque terme pèse. Comme des élus de Dieu : nous sommes en effet des élus de Dieu ; chacun de nous a été choisi par Lui, je peux le dire, de toute éternité, et le Seigneur connaît le nom de chacun de nous depuis toujours et pour toujours.

Comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés : avec quelle tendresse saint Paul parle ici.

Revêtez-vous d'entrailles de miséricorde : C'est une image empruntée aux Prophètes et aux Psaumes de l'Ancien Testament : c'est ce qu'on appelle un anthropomorphisme, les entrailles de miséricorde signifient que lorsque nous aimons quelqu'un, nous ne l'aimons pas seulement avec l'intelligence ou le cœur, mais aussi avec nos entrailles, avec les profondeurs de notre être, avec tout notre subconscient, avec tout notre élan intérieur, brûlant d'ardeur, qui siège dans ces entrailles de miséricorde.

Revêtez-vous d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres : – car ce n'est pas facile de nous supporter les uns les autres – et si l'un a sujet de se plaindre de l'autre, pardonnez-vous réciproquement : et avant même de pardonner, commençons donc par demander pardon aussi.

De même que le Christ nous a pardonnés, pardonnez vous aussi, mais par-dessus toutes ces choses, revêtez vous de l'amour (de la charité) qui est le lien, – le lien, c'est-à-dire le sommet – de la perfection : En cette charité se rassemblent toutes les autres vertus, toutes celles dont saint Paul et les évangiles nous parlent, tout cela trouve son sommet, sa synthèse (3), on peut le dire, son unité dans la charité, dans l'amour. Pourquoi ? Parce que Dieu est Amour. Et lorsque l'on dit que Dieu est Amour, on discerne dans l'amour de Dieu toute cette plénitude des temps que Dieu nous donne.

Et que la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés pour former un seul corps règne dans vos cœurs et soyez reconnaissants. La paix du Christ : on peut bien sûr rappeler ici cette parole de Saint Séraphin de Sarov qui disait « Acquiers un esprit de paix – l'Esprit Saint par conséquent – et des milliers trouveront le salut autour de toi. » Celui dans le cœur duquel la paix règne devient comme un aimant, comme une lumière, comme un feu, comme un arôme aussi, comme un lieu de beauté qui séduit, attire, unifie et apaise, parce que la paix se transmet comme le feu de l'Esprit dans un embrasement de nos cœurs.

Et saint Paul poursuit et il n'est pas inutile que nous puissions relire ensemble cette exhortation : Que la parole du Christ habite parmi vous abondamment. La parole du Christ habite en nous comme une semence, comme une graine qui pénètre dans nos cœurs, qui meurt dans nos cœurs et qui revit comme notre propre parole. Il y a ici une osmose entre la parole du Christ et notre propre intelligence qui descend dans le cœur.

Instruisez vous, exhortez vous les uns des autres en toute sagesse par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels chantant à Dieu dans vos cœurs sous l'inspiration de la Grâce. Pour chanter dans nos cœurs il faut déjà être drapes dans la joie, dans cette exultation spirituelle que l'Esprit Saint nous prodigue. Alors on a envie de chanter, de courir, de rire, et c'est cela cette joie nouvelle que le Seigneur nous confère dans l'Esprit Saint.

Et dans sa conclusion, saint Paul nous ramène à l'entretien de l'Évangile d'aujourd'hui : Et quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au Nom du Seigneur Jésus, en rendant par Lui des actions de grâces à Dieu le Père.

Faites tout au Nom de Jésus, rappelons ici que parler du Nom de Jésus c'est parler du Seigneur Lui-même. Par conséquent, en tout agissez au Nom de Jésus, en vous tournant vers Lui, en vous adressant à Lui et en recevant de Lui toute la plénitude de la grâce dont nous avons besoin pour vivre.

Et ainsi, dans l'existence même de chacun de nous, se dévoile le sens de cette parole « une chose te manque encore, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et viens et suis Moi. » C'est dans notre existence, c'est dans la vie de chacun de nous que nous devons découvrir ce que peut signifier ce « vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres ». Il s'agit de toujours offrir cette place au pauvre dans lequel nous découvrons le visage du Christ. C'est en particulier dans le plus petit, dans le plus délaissé, dans le plus abandonné, que nous découvrons le visage du Christ et, alors, donner c'est exactement donner au Seigneur Lui-même. Et alors nous découvrons que notre vie tout entière est tracée par ce "suivre le Christ" car "suivre le Christ" donne un sens à notre vie et nous entraîne vers le Père.

Amen.

Père Boris

Notes
(1) Évangile selon saint Matthieu V, 22-28.
(2) Évangile selon saint Matthieu XIX, 21.
(3) Remarquons que le mot grec employé ici par saint Paul pour lien est syndesmos.

L’amour des ennemis

Homélie prononcée par le père Jean Breck, le 29 octobre 2000, à la Crypte

XlXe dimanche après la Pentecôte,
VIe après la Croix
2e épître aux Corinthiens XI, 31-XII,9
Évangile selon saint Luc VI, 31-36

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Amen.

Chers amis, cet Évangile que nous venons d'entendre, cet Évangile qui nous invite à aimer nos ennemis, nous invite en même temps à entrer, à pénétrer, dans tout le mystère de la miséricorde divine. C'est un mystère qui comporte un appel "Aimez vos ennemis" dit Jésus, "Soyez miséricordieux, comme votre Père Céleste est miséricordieux". À travers l'ensemble de l'Ancien Testament, cette notion de la miséricorde de Dieu est exprimée par le terme de "hessed", ce mot signifie la fidélité absolue de Dieu à l'égard de l'Alliance qu'Il a établie avec Son peuple, Son peuple élu, Son peuple bien aimé. Alliance, commençant avec Abraham, passant par Moïse, renouvelée toujours par l'appel des prophètes. Alliance qui implique un engagement total des deux cotés.

Mais Israël se dresse encore et toujours contre cette alliance. Dans un esprit de refus, de révolte, refusant d'obéir à la loi de Dieu, refusant d'accepter la grâce et la miséricorde que Dieu cherche toujours à verser dans les cœurs, Israël tombe finalement dans l'idolâtrie et, en fin de compte, s'érige contre Dieu, en ennemi de Dieu. Dieu, bien sûr, porte jugement sur les comportements du peuple d'Israël, mais ce jugement est toujours profondément fondé sur l'amour, sur le désir de le faire revenir, changer d'avis, changer d'orientation, vers la repentance afin qu'il puisse être béni du pardon de Dieu. Revenir, c'est ça, le but c'est qu'Israël revienne. Et afin que ce retour soit achevé, petit à petit, Dieu révèle le fait que cette première alliance n'est qu'une promesse, une préparation à une autre alliance, bien plus importante, bien plus profonde, bien plus intime que le Père établit avec Son peuple dans la personne de Son Fils bien aimé. Et ainsi, le Fils éternel de Dieu entre dans ce monde, prend chair dans le sein de la Vierge Marie, mène Sa vie d'enfant et d'adulte, entame Son enseignement, fait des guérisons, et achève, accomplit cette alliance nouvelle de la façon la plus sublime, la plus suprême, par Son sacrifice sur la croix. Israël, toujours comme métaphore de l'humanité tout entière, y compris de vous et de moi, Israël, de nouveau se dresse en ennemi devant Dieu et le rejette. Et malgré cela, les profondeurs de l'amour de Dieu s'expriment par le cri poussé par le Christ du haut de la croix et du fond de Son angoisse : "Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font." Israël s'érige en ennemi de Dieu. Mais il faut savoir que Dieu n'a pas d'ennemi. L'ennemi, c'est celui que nous percevons comme tel. D'une certaine façon, nous créons nos propres ennemis. L'ennemi, c'est celui qui me blesse, celui qui me met en cause, celui qui inspire chez moi une certaine jalousie, une certaine hostilité. Et cette hostilité est toujours enracinée dans la peur. Dieu n'est pas un Dieu de peur. Et Il nous appelle à dépasser cette peur afin d'aimer l'ennemi, afin d'assumer cette miséricorde profonde qui vient de Lui, pour embrasser celui qui aurait pu être notre ennemi et pour que la réconciliation soit de nouveau établie. Il est certes facile de dire tout cela, d'autant que notre plus grande tristesse, notre plus grande tragédie, c'est que l'ennemi que nous percevons comme tel est très souvent la personne que nous aimons le plus, celle ou celui avec lequel nous sommes le plus liés par une amitié et un amour vrai. Ce peut être un conjoint, un enfant, un parent, un frère, une sœur, ce peut être quelqu'un que nous côtoyons, un collègue de travail, un ami, mais il s'agit toujours d'une personne qui a pénétré dans notre espace, qui nous a blessé et a, par conséquent, suscité en nous cette réaction de rejet, comme Israël a rejeté le Dieu qui l'aime.

Et la question bien sûr, est toujours de savoir ce qu'il faut faire. Il s'agit d'une question profondément spirituelle qui touche non seulement notre vie familiale, mais aussi, bien sûr, ici, le milieu de la communauté paroissiale. Toutes les relations de notre vie peuvent tourner mal à cause d'une parole mal placée, à cause d'une jalousie provoquée, à cause d'une sorte de haine qui au milieu de notre vie d'amour, surgit. Alors quelque chose en nous est entièrement tordu, jeté dans le noir, et de nouveau, nous sommes en face de l'ennemi, même s'il s'agit de a personne que nous aimons.

Dieu n'a pas d'ennemi. Et pourquoi ? Tout simplement parce que Dieu a toujours la capacité de regarder au-delà du péché, au-delà de notre révolte, au-delà de notre laideur, afin de scruter les profondeurs de notre cœur. Dieu jette son regard dans notre cœur comme dans un miroir, et là, dans le silence de ce cœur intime, Il perçoit toute la beauté de Sa propre Face, de Son propre Visage. Et Il nous appelle à en faire autant.

Premièrement donc, il faut qu'il y ait chez nous une prise de conscience quasi continuelle, pour savoir qui est mon ennemi. Souvent nous vivons en couple, l'un avec l'autre, et, oui, ça va bien, il n'y a pas trop de mal, pas trop de peine, mais parfois il n'y a aucune communion, aucune communication entre conjoints. À la place, nous avons érigé un mur d'auto défense sur la base de tristes expériences passées. Et au fur et à mesure, pendant les années que nous passons ensemble, ce mur d'auto défense crée une rupture, crée des jalousies, et finalement crée des craintes. En face de ces craintes, notre réaction est de construire un nouveau mur d'hostilité qui nous sépare de l'autre, qui nous empêche d'embrasser l'autre et d'entrer avec lui dans une communion réelle. Voilà où nous en sommes. D'abord, la prise de conscience : quelle est mon attitude vis-à-vis de mon époux ou de mon épouse, vis-à-vis de mes enfants, de ceux qui m'entourent ? Où en est la miséricorde de Dieu dans tout cela ?

Mais une fois la prise de conscience faite, Il faut savoir qu'il y a un autre pas à franchir, un pas qui est peut-être le plus important et le plus difficile. Dans sa première épître, l'évangéliste saint Jean nous dit : "L'amour parfait bannit la crainte". Mais en moi, il n'y a pas cet amour parfait, alors que ferais-je ?

Une chose toute simple, tellement simple que cela nous paraît affreusement difficile : c'est de faire ce que le Christ fait toujours au cours de Sa mission terrestre, c'est de nous jeter à genoux devant Dieu et d'implorer que notre cœur de pierre soit transformé en un cœur de chair. C'est demander à Dieu qu'Il verse dans le fond notre cœur, par la grâce et la puissance de Son Esprit, cet amour qui vient de Lui, cet amour fidèle de l'alliance éternelle qui nous pénètre et qui à un niveau très profond de notre existence, transforme l'essentiel.

Aimer notre ennemi passe donc d'abord, par la prise de conscience d'où nous en sommes par rapport à l'autre, mais aussi par cette supplication adressée quotidiennement à Dieu pour implorer que notre amour soit le Sien, car tout ce que nous pouvons manifester comme miséricorde vient de Lui.

Et c'est dans cette optique-là, faisant cette expérience-là d'humilité et de simplicité devant Dieu, demandant cet amour jusque dans le fond de notre cœur, que nous pouvons arriver à une constatation : cette autre personne qui aurait pu être mon ennemi est, en réalité, digne d'un amour infini, cette personne est digne de toute ma compassion, cette personne est digne d'une miséricorde totalement gratuite et sans limite.

Amen.

Père Jean Breck

Le Paralytique de Béthesda

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 2 mai 1999

Quatrième dimanche après Pâques
Livre des Actes IX, 32-42
Évangile selon saint Jean V, 1-15

Le Christ est ressuscité !

Voici un Évangile dramatique. À la suite d'un miracle accompli par Jésus, s'élève entre Lui et Ses interlocuteurs un mur d'incompréhension et de haine.

Même le miraculé guéri ne paraît manifester de reconnaissance et semble rejoindre le camp des opposants. Saint Jean conclut : « On cherchait à faire mourir Jésus parce qu'Il faisait ces choses le jour du sabbat. »

Pour nous, Chrétiens du vingtième siècle, cela paraît incompréhensible. Jésus a guéri le paralytique en disant : « Lève-toi, prends ton lit et marche. » La Parole de Jésus a sauvé l'homme de trente-huit ans d'infirmité. D'une parole, Jésus a rendu au paralysé « l'être, la vie et le mouvement. »

Les ennemis de Jésus ne voient pas la guérison miraculeuse. Ils oublient qu'Il a guéri l'infirme en disant « lève-toi, » mais Lui reprochent d'avoir ajouté « prends ton lit et marche. »

C'est que cette parole contrevenait aux préceptes du sabbat. Dans le livre de la Genèse, aucun précepte n'entoure le sabbat. Il est seulement dit qu'au septième jour, Dieu se reposa de Ses œuvres, ayant vu que la Création était belle et bonne. C'est la Loi de Moïse qui a voulu que l'homme s'associe au repos de Dieu, pour la louange de l'acte créateur et l'adoration du Seigneur. Le sabbat devait être consacré entièrement à la contemplation de l'œuvre de Dieu et à la bénédiction du Très-Haut.

Aussi le moindre acte créatif pendant le sabbat était (et reste) interdit aux hommes, et avant tout celui de porter quelque fardeau que ce soit. Le livre de Jérémie le commente sévèrement, en y introduisant une perspective messianique : « Gardez-vous bien - il y va de votre vie - de transporter un fardeau le jour du sabbat... Si vous n'introduisez pas de fardeau par les portes de Jérusalem le jour du sabbat... Alors les rois qui occupent le trône de David entreront... Et cette cité sera habitée à jamais... Mais si vous n'obéissez pas en sanctifiant le jour du sabbat, en vous abstenant de porter des fardeaux ce jour-là, Je mettrai le feu à vos portes et il dévorera les palais de Jérusalem et ne s'éteindra jamais... » (Jérémie XVII, 19-27).

Il est évident que Jésus savait tout cela parfaitement.

Dès lors sauver miraculeusement un paralysé et surtout contrevenir au sabbat étaient deux actes délibérés par lesquels Jésus manifestait Sa totale indépendance vis-à-vis des traditions, des prescriptions orales ou écrites et leur opposait Sa transcendance et Ses pouvoirs divins. Jésus ose proclamer : « Mon Père agit jusqu'à présent, moi aussi J'agis. » C'est que depuis Adam, le tohu-bohu originel continue de troubler le monde et Dieu travaille à reprendre son œuvre. Pour cela Il a envoyé le Verbe, Sa Parole, Son Fils bien-aimé parachever cette œuvre, c'est-à-dire la parfaire jusqu'à la fin, par ce qui sera le Saint et grand Sabbat, du jour de la Crucifixion à celui de la Résurrection. Aussi, dit saint Jean, on cherchait encore plus à faire mourir Jésus, « non seulement parce qu'Il violait le sabbat, mais parce qu'Il appelait Dieu son Père, se faisant lui-même égal à Dieu. »

Ainsi l'homme privilégie la lettre contre l'esprit, la règle contre la grâce, le précepte contre l'amour. Il est tellement tentant et facile d'imposer des règles. Jésus en préviendra Ses disciples : « Viendra l'heure où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu. Et ils agiront ainsi parce qu'ils n'ont connu ni le Père ni moi. »

Les adversaires de Jésus étaient enfermés dans leurs certitudes. Ils sont fils d'Abraham, héritiers de la Promesse, dépositaires de la Loi. Leur élection les garantit contre l'erreur. Peu importe qu'ils ne reconnaissent pas les miracles de Jésus. Peu importe qu'ils n'écoutent pas Sa parole. Ils sont justifiés par leur statut de fils de Dieu et du peuple messianique. C'est pourquoi ils sont sourds et aveugles. Ils ne peuvent comprendre le sens ni de Ses actes, ni de Sa Parole. Ils ne voient ni n'entendent que ce qui les confirme dans leurs propres convictions.

Entre Jésus et Ses adversaires, il n'y aura pas de compromis possible. Et la Croix se dressera au Golgotha. Mais en ce jour-là la Rédemption sera acquise pour tous les hommes. Le relèvement du paralytique un jour de sabbat deviendra l'annonce et la figure de la restauration de notre nature et de toute la création.

Ce sera le jour du Grand Sabbat du Samedi saint. Avant de mourir, Jésus dira : « Ils m'ont haï sans raison » ; puis sur la Croix : « Ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ayant accompli notre salut commun, il Lui reviendra de chercher aux enfers nos ancêtres depuis Adam, pour leur apporter la lumière de la Résurrection et Sa parole de Vérité.
Le prophète Syméon l'avait annoncé. Toute la vie terrestre de Jésus se sera déroulée sous le signe de la contradiction. Il aura été pour ses contemporains une pierre de scandale. Reste à savoir s'Il ne l'est pas toujours pour nous. Combien serions-nous plus à l'aise d'accomplir quelque précepte plutôt que de suivre la loi d'amour du Seigneur. « Toute la Loi est accomplie dans une seule parole, dit saint Paul, tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et il ajoute : « Aurais-je la connaissance des langues des anges et des hommes, le don de prophétie, la science de tous les mystères et même une foi à transporter les montagnes, donnerais-je tous mes biens aux pauvres, livrerais-je même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien. »
Les contemporains de Jésus avaient leur logique et pensaient rendre un culte à Dieu. Mais nous, nous n'avons aucune excuse. Il nous faut cesser de rester prisonniers de nous-mêmes, de notre propre justice qui est trop souvent une insulte à notre foi, une insulte à l'amour du Christ pour tous les hommes. Il nous faut avec le Christ travailler au combat de l'amour et de la grâce contre les pierres taillées de notre foi, de nos Églises même, et contre l'insensibilité de nos cœurs. Il y va du salut du monde et de la venue du Royaume.

L’assomption du corps de la Vierge Marie

Le père Matta el Maskîne, de l’Église copte, s'est endormi dans le Seigneur le 8 juin 2006 à l'âge de 87 ans. Il a été enterré dans une grotte creusée dans la roche à l'écart du monastère, selon sa volonté. Moine depuis 1948, higoumène en 1954, il fut ordonné prêtre en 1951. En 1969 il fut nommé responsable du monastère Saint Macaire dans le désert de Wadi El Natroun. L'higoumène Matta El Maskîne, moine, ascète et érudit en fut le père spirituel durant 37 ans. En mémoire de ce très grand spirituel nous publions ici certains de ses textes et sentences.

Ce jour nous permet d'honorer le corps de la Vierge.

L'assomption de son corps manifeste combien le ciel l'honore au plus haut point. Et la doctrine orthodoxe en ce qui concerne les honneurs rendus au corps des saints n'est pas une invention gratuite. Après le long entretien avec Dieu, au cours duquel Moïse avait reçu les commandements et toute la Loi, son visage rayonnait d'une telle lumière que les Israélites ne pouvaient le regarder en face. La lumière que reflétait son visage était une lumière divine, celle qui manifeste la présence de Dieu. Dieu était ainsi rendu visible sur le visage de Moïse, et c'est pourquoi le peuple pécheur ne pouvait regarder son visage, car le péché et Dieu ne peuvent se rencontrer face à face. Aussi Moïse portait-il un voile, voile dans lequel saint Paul voit un symbole de l'aveuglement spirituel du peuple2 .

Et saint Paul poursuit; Si le ministère de la Loi - qui conduit à la condamnation et à la mort - se traduisait par une telle gloire, visible aux yeux de chair, par un tel resplendissement du visage, combien le ministère de justice ne l'emporte t-il pas en gloire?

Nous appuyant sur cela, nous pouvons dire à propos de la Vierge, de son corps et de son visage :

Si le visage de Moïse, alors qu'il· avait reçu de simples paroles écrites par le doigt de Dieu, rayonnait pour manifester la gloire qu'avait revêtu son corps, combien plus grande la gloire qui a revêtu le corps de la Vierge alors qu'elle a reçu en son sein la Parole même de Dieu, la personne du Fils de Dieu, prenant chair de sa chair après la préparation opérée par l'Esprit Saint et alors que la puissance du Très-Haut la prenait entièrement sous son ombre, intérieurement et extérieurement. Quelle gloire a alors envahi le corps de la Vierge ! Ou, pour reprendre les paroles de l'apôtre Paul, si le ministère de condamnation, ministère reçu par Moïse avec la Loi, lui a conféré une gloire qui a rempli son corps humain d'une lumière divine, combien plus le ministère de justice confié à la Vierge par la descente de la Lumière véritable en son sein et son incarnation à partir de son corps !

Nous savons tous comment Dieu a mis fin à la vie de Moïse et l'a lui-même enterré sur le mont Nebo, loin de la vue de son peuple, de peur qu'ils ne s'égarent et n'en viennent à adorer son corps qui, semble-t-il, continuait à rayonner même après sa mort. C'est pourquoi le livre du Deutéronome dit de lui: personne ne connait l'emplacement de son tombeau jusqu'à ce jour .

D'autre part, l'Épître de Jude fait spécialement mention du corps de Moïse. Alors que l'archange Michel, luttant contre le diable, lui disputait le corps de Moïse, il lui dit : « Que le Seigneur te châtie ! » . On peut donc supposer que l'archange Michel avait été chargé de garder le corps ou de l'enlever au ciel et que, tandis que le diable essayait de le remettre à terre ou d'en révéler l'emplacement pour égarer le peuple, au cours de la lutte qui les opposait, l'archange invoqua l'aide du Seigneur, comme chef des armées célestes.

Si donc Dieu s'est personnellement chargé de l'ensevelissement de Moïse et a assigné à l'archange Michel la tâche de garder le corps - ou peut-être, selon la tradition juive, de l'enlever au ciel -, et cela parce que le corps de Moïse reflétait la lumière et la gloire de Dieu depuis qu'il s'était tenu en présence de Dieu pendant quarante jours et avait reçu les tables de la Loi, on ne peut dire que la coutume orthodoxe d'honorer les corps ne repose sur rien.

Combien plus encore Dieu et le Christ lui-même ont-ils pris soin du corps de la Vierge, après sa mort. Ce corps avait connu l'habitation permanente de l'Esprit Saint, la plénitude de la grâce; la puissance du Très-Haut l'avait pris sous son ombre et la Parole de Dieu avait résidé pendant neuf mois dans ses entrailles ! Assurément, aucun texte ne nous dit que le corps de la Vierge rayonnait de la lumière céleste, mais nous savons que c'est l'effet de la " kénose " que le Christ a choisie et qui a voilé la gloire de sa divinité. Pendant sa vie terrestre, le corps du Christ lui-même n'a pas rayonné cette lumière, sinon - pour peu de temps - au jour de la Transfiguration. Et pourtant, il était la Lumière véritable , la Lumière du monde , qui rayonne éternellement et pour tous,

Il est donc évident que le dessein de Dieu impliquait que la gloire du Christ soit voilée, et donc aussi celle de la Vierge, de peur que la foi au Christ ne se dévoie, que l'humiliation de la croix ne soit éclipsée et que la vénération de la Vierge ne devienne un culte, une apothéose qui ne conviennent qu'à Dieu.

Comme la mort de Moïse, celle de la Vierge devait être discrète. D'autant plus que, lorsqu'elle est survenue, l'Évangile s'était répandu et on proclamait déjà que le Christ était le Fils de Dieu, Dieu en toute vérité, né de la Vierge Marie. C'est pour cette raison que ni les évangiles, ni les épîtres ne mentionnent la dormition de la Vierge et que - pendant les trois premiers siècles - l'assomption de son corps n'a été connue que par une tradition secrète. Il ne fallait pas qu'elle retienne exagérément l'attention et que le culte dû à Dieu s'en trouve dévoyé.

Il a fallu que Dieu lui-même se charge de l'ensevelissement du corps de Moïse, parce qu'il rayonnait de la lumière divine, et c'est l'archange Michel qui en a reçu la garde. Nous ne devons donc pas nous étonner d'entendre la tradition dire que le Christ lui-même est venu, à la mort de la Vierge, recevoir son âme sainte et l'enlever au ciel. Quant à son corps, il a sans aucun doute été confié à la garde de l'archange Michel jusqu'à ce qu'il soit enlevé au ciel au temps fixé. Ainsi le corps de la Vierge, objet de l'attention du Père céleste depuis le moment de l'annonciation et réceptacle de la conception divine, n'a pas cessé d'être honoré jusqu'au moment où Dieu l'a enlevé tandis qu'il était entouré d'honneurs par les anges.

Notre vénération de l'assomption du corps de la Vierge fait partie intégrante de notre foi dans les réalités eschatologiques - celles qui ont trait à la vie qui vient. On sait bien que la résurrection des corps est le propre de l'œuvre du Christ dans le monde à venir. Et si l'assomption de la Vierge n'est pas, à strictement parler, un acte de résurrection, c'est un état de transfiguration où le corps a été transporté par les puissances angéliques, comme préparation d'une résurrection ultérieure, que celle-ci soit déjà accomplie maintenant ou reste à accomplir.

Le Nouveau Testament offre de nombreux exemples de transfigurations. C'est dans sa propre personne que le Christ a inauguré cette action eschatologique, dans la chair qu'il a prise de nous, sur la montagne de la Transfiguration, avec Pierre, Jean et Jacques, rendant son corps plus brillant que le soleil, prémices et prototype de ce que sera le nôtre lorsque sa rédemption sera complète. Depuis lors, l'humanité - et même la création toute entière - gémissent dans les douleurs de l'enfantement . Et jusqu'à présent, nous attendons notre adoption en tant que fils, la rédemption de notre corps . Toute la création, et non seulement nos corps, est appelée à être transfigurée. Les vêtements du Christ devenus étincelants , plus blancs que neige, indiquent clairement que le Christ est la Lumière du monde et de la création et que toutes les créatures recevront leur nouvelle forme du Christ qui vient.

La vénération des corps saints et lumineux est un acte eschatologique, c'est un prolongement dans le temps présent du jour de la Transfiguration, un acte de foi en la réalité de la vie future. Depuis le jour de la Transfiguration, le Christ n'a pas cessé de répandre sa lumière sur les corps et les visages des saints. Le désert de Scété en témoigne et a reçu une part abondante de la lumière céleste.
Sept pères éminents ont témoigné avoir vu saint Macaire le Grand rayonner de lumière dans l'obscurité de sa cellule. À l'heure de sa mort, les pères assis autour de saint Sisoës ont constaté que son visage resplendissait comme le soleil et que cette lumière allait en augmentant alors qu'il rendait le souffle. La lumière finit par devenir aussi éblouissante que l'éclair et la cellule fut remplie d'une odeur d'encens.

On rapporte encore que Dieu a donné un tel honneur à abba Pambo, qu'il était difficile de le regarder en face à cause du rayonnement qui émanait de lui: il paraissait un roi sur son trône.

Les disciples de saint Arsène, entrant à l'improviste dans la cellule où il se trouvait en prière, ont trouvé son corps lumineux, comme de feu.

On a également vu saint Joseph le Grand en prière, les mains levées : ses doigts semblaient dix langues de feu.

Ces exemples de visages et de corps illuminés - et d'autres encore - ne peuvent se comprendre que comme un prolongement de la Transfiguration du Christ à travers la Pentecôte, par la descente de l'Esprit Saint reposant sur les corps sous forme de langues de feu, pour les préparer à la transfiguration et à la résurrection à venir. La vénération des corps des saints, dans l'Orthodoxie, prolonge la joie communiquée à saint Pierre par la lumière qui rayonnait du Christ et qui lui avait fait dire avec foi, encore que de manière irréfléchie: Rabbi, il est bon pour nous d'être ici .

Le Seigneur transfiguré est présent dans ses saints. Sa lumière et son Esprit Saint brillent dans leurs esprits et dans leurs corps. La sanctification se manifeste parfois, au-delà de l'âme et de l'esprit, dans le corps lui-même. Bien que le corps soit encore en ce monde, il n'est déjà plus de ce monde. Il se nourrit à la fois du pain terrestre et du pain céleste, il est illuminé à la fois par la lumière de ce monde et par la lumière céleste. N'est-ce pas la réponse à l'invitation de l'apôtre: Glorifiez donc Dieu dans votre corps ?
En commémorant aujourd'hui J'assomption du corps de la Vierge, nous glorifions bien le Seigneur qui continue à être glorifié chaque jour dans ses saints : Que le nom de notre Seigneur Jésus soit glorifié en vous et vous en lui .
Père Matta El-Maskîne

« La Communion d’Amour », Spiritualité Orientale, n°55, Abbaye de Bellefontaine pp 241-246

Alors Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte; désormais tu seras pêcheur d’hommes. » Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout, et le suivirent. (évangile selon saint Luc V, 8-11.
Cf. Luc VIII, 26-39.
Cf. Apocalypse III, 20
Dans l'Église copte, la fête de l'Assomption du corps de la Vierge Marie se célèbre le 22 août.

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