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Homélie : La fille de Jaïre et l’hémorroïsse par Père Boris Bobrinskoy

24e dimanche après la Pentecôte
8e dimanche après la Croix

Homélie prononcée par Père Boris le 8 décembre 2002 à la Crypte

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Nous sommes, à travers la lecture de l’Évangile, nous aussi, témoins des actes de miséricorde et de compassion du Sauveur.

Deux miracles qui se suivent ou plutôt dont l’un intervient à l’intérieur de l’autre. Jésus est appelé pour une enfant malade de l’âge de douze ans, l’enfant est la fille unique de Jaïre, le chef de la synagogue, probablement de Capharnaüm. Pendant qu’Il va, pressé par la foule comme nous l’avons entendu, une femme s’approche de Lui, qui était atteinte d’un flux de sang depuis douze ans.

Retenons d’abord le chiffre douze, dont on pourrait dire que c’est le seul lien explicite entre les deux événements : la fillette avait douze ans, la femme était malade depuis douze ans. Cela n’a peut-être pas beaucoup d’importance.

Pourtant le fait que tous les évangélistes aient cité les deux miracles interpénétrés l’un dans l’autre est significatif parce qu’Il va vers le chef de la synagogue, Il est interrompu par la femme, Il la guérit ou plutôt elle reçoit la guérison, ensuite Il continue Son chemin et Il arrive chez Jaïre.

Il y a un contraste dans ces évangiles entre d’une part une guérison par derrière, sans même que le Seigneur ait prononcé une parole, sans qu’Il l’ait même regardée, et d’autre part une guérison où Il prend l’enfant par la main dans un acte personnel, dans un regard de compassion qui donne la guérison. Nous devons sans cesse cheminer, nous devons œuvrer pour découvrir le mystère de Sa personne et pour découvrir une relation personnelle entre Dieu et moi. Ce n’est jamais très facile, il y a un labeur, il y a un cheminement il y a un pèlerinage, il y a une découverte, il y a une montée ou une descente, comme vous voulez, au cœur de nous-mêmes car le Seigneur est là, au cœur de nous-mêmes et le plus souvent caché.

Maintenant, ce que je voudrais avant tout et même essentiellement retenir avec vous c’est que la femme s’approche par derrière et cherche à toucher le Seigneur. Elle ne Lui parle pas, elle ne voit même pas Son visage. Elle touche seulement le bord de Son vêtement, et au même instant, comme le dit l’évangéliste, le flux de sang s’arrêta et elle fut guérie. Ce qui est remarquable ici c’est que le fait de toucher les vêtements du Sauveur suffit.

Et nous, si nous pouvions au moins toucher le vêtement du Sauveur, sans même prétendre Le voir face à face, si nous pouvions au moins toucher Son vêtement n’aurions-nous pas tout de suite la guérison de l’âme et du corps ?

Et pourtant… et pourtant, nous touchons Son vêtement parce que le Seigneur est là parmi nous mais nous ne Le voyons pas.

Et alors ces vêtements du Sauveur ? Nous touchons ses vêtements ici, parce que l’Église est là toute entière avec sa beauté, avec ses symboles, avec ses rites, avec ses icônes, avec ses saints. Tout ça, ce sont des vêtements du Seigneur. Les saints aussi, dirais-je, sont le vêtement du Seigneur. Lorsque nous n’osons pas nous approcher directement du Sauveur Lui-même, que nous sommes remplis de crainte ou du sentiment de notre culpabilité, nous prions par exemple saint Nicolas – dont nous célébrons la fête aujourd’hui avec un peu en retard –, ou un autre saint ou la Mère de Dieu. Et nous savons que leur prière pour nous sera exaucée parce qu’ils ont obtenu grâce devant le Seigneur. Ainsi les saints, tous les saints, toute cette multitude infinie de saints qui entourent le trône de l’Agneau et qui ne cessent de prier et de louer Sa gloire sont eux aussi les vêtements du Sauveur.

Et nous aussi, nous sommes les vêtements du Sauveur, dans la mesure où nous nous remplissons de la grâce de Dieu et où nous pouvons alors dispenser et faire rayonner la miséricorde et l’amour.

Donc vous voyez, il y a un chemin à faire, au sein de l’Église, là où toute la beauté des icônes, la beauté des chants, de la liturgie, des rites, des vêtements liturgiques nous instruit, nous entraîne, nous conduit vers les mystères de la rencontre personnelle. Car cette rencontre personnelle doit se faire un jour ou l’autre, pour chacun de nous. Cette rencontre personnelle demande, assurément, du labeur et de l’effort, mais je dirais que tout notre effort ne sert à rien si la grâce de Dieu ne vient pas de manière gratuite. Parfois il faudra une vie entière et parfois un enfant est déjà dans la rencontre, dans la vision et dans la certitude. Pour la grâce de Dieu il n’y a pas de nécessité : nos efforts, nos travaux, nos peines ne sont pas quelque chose qui puisse mériter ou contraindre la grâce divine. Nous ne connaissons pas, en effet, dans l’Orthodoxie la notion de “mérite”, nous savons seulement que l’amour de Dieu est gratuit et qu’il vient toujours en surabondance, bien au-delà de ce que nous pouvons attendre et espérer.

C’est tout cela que nous devons comprendre aujourd’hui : lorsque nous venons dans l’Église, lorsque nous y entrons humblement, sans oser nous approcher, restant derrière comme le publicain de la parabole – se frappant la poitrine de ses mains et disant tout simplement ces mots “Seigneur, aie pitié de moi, fais-moi miséricorde !” – eh bien ! Là, nous sommes dans la frange du vêtement du Sauveur. Bien sûr il faut veiller à ce que ces vêtements du Sauveur soient purs, qu’ils ne soient pas gâchés ni tachés par nos péchés, qu’ils ne soient pas détruits ni déchirés par nos divisions… Vous voyez tout ce que cette notion de vêtements du Sauveur peut impliquer et signifier !

Par conséquent cette femme, cette humble femme qui, souffrant depuis douze ans, s’approche du Seigneur par derrière pour recevoir la guérison, c’est un peu le symbole de la vie de chacun de nous. Nous aussi, commençons déjà par nous approcher par derrière afin de toucher les multiples vêtements du Seigneur que je vous ai un peu esquissés. Commençons déjà par les toucher et pour cela comprenons que cela demande au moins notre présence, car le fait d’être simplement là dans l’Église nous rapproche de Dieu.

Mais bien sûr, l’histoire ne s’arrête pas là. Le Seigneur s’est retourné et a demandé d’une voix sévère : “Qui m’a touché ? J’ai senti une force sortir de moi.” Ainsi, lorsque nous recevons la guérison du Sauveur, nous aussi nous entendons peut-être Sa voix : “Qui s’est approché de moi ? car j’ai senti une force sortir de moi, une force de guérison.” Par conséquent, approchons-nous du Sauveur humblement, comme nous le pouvons, par tous les moyens que l’Église nous donne, la liturgie, les sacrements. Mais cela ne suffit pas. À un moment donné le Seigneur se retournera vers moi et me demandera : “qui m’a touché ?” Alors je ne pourrai que m’incliner, me prosterner devant Lui en implorant Sa miséricorde et Son pardon, parce que la grâce de Dieu est venue malgré mon péché et malgré mon indignité.

Essayons donc de nous souvenir de tout cela, approchons-nous de jour en jour du Seigneur. Mais, au delà des vêtements, cherchons à Le rencontrer d’une manière personnelle afin de L’accueillir nous-mêmes dans notre cœur, Lui le Sauveur de nos âmes,

Amen.

Père Boris

Cf. Évangiles selon saint Matthieu 9, 18-26, saint Marc 5, 22-43 et saint Luc 8, 41-56.

Homélie : La fille de Jaïre et l’hémorroïsse Père Boris 2006

24e dimanche après la Pentecôte
9e dimanche après la Croix

Homélie prononcée par Père Boris le 20 novembre 2006, à la Crypte

La fille de JaïreAu nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Mes chers amis, nous venons d’entendre le récit de deux miracles accomplis par le Seigneur Jésus durant son cheminement en Galilée. À la première audition, ces deux miracles ne semblent pas avoir beaucoup de rapport l’un avec l’autre, sauf peut-être que la femme était atteinte d’un flux de sang depuis douze ans et que la fillette que Jésus a ressuscitée avait douze ans. Peut-être est-ce une coïncidence, sans doute y a-t-il davantage, il est, en tout cas, certain que le chiffre douze a retenu l’attention de tous les évangélistes, mais la question n’est pas là.

Quand on y réfléchit davantage, on perçoit à la fois un contraste, un lien et une contemplation entre les yeux des parents stupéfaits.

La jeune fille se lève. Il s’agit de bien plus qu’une guérison, c’est une résurrection accomplie par la volonté et l’action personnelle – et j’insiste bien sur le mot “personnelle” – du Seigneur Jésus qui œuvre, bien sûr, à la demande de la famille, qui ordonne, guérit et ramène à la vie.

Si nous nous tournons à présent vers le miracle précédent, vers la guérison de la femme atteinte d’un flux de sang, nous pouvons constater que Jésus est, pour ainsi dire, passif. Jusqu’à la guérison, Il est presque absent, tout semble se passer presque à son insu : la femme fend la foule jusqu’à parvenir à toucher du bout des doigts la frange de son manteau et aussitôt le flux de sang s’arrête. Elle en prend conscience immédiatement, et c’est seulement à ce moment-là que Jésus se manifeste. Il intervient pour solliciter l’aveu, pourrions-nous dire, la confession de cette femme : “Qui M’a touché ? – Maître, Lui répliquent Ses disciples, les foules Te serrent et Te pressent et Tu demandes ‘Qui M’a touché’ – Quelqu’un M’a touché, car J’ai senti une force sortir de Moi”.(1).

Il suffisait donc ici que la femme touche furtivement un bout du tissu du manteau du Seigneur pour qu’une puissance de guérison sorte de Jésus, de son corps pourrions nous dire. Par ce simple contact très matériel elle trouve la guérison. Timidement elle reconnaît son geste audacieux et Jésus la confirme dans la santé qui lui est revenue.

Ce qui me frappe le plus dans l’imbrication de ces deux miracles apparemment si différents, c’est que nous retrouvons cette correspondance profonde dans la vie de l’Église, car bien sûr l’Église est le Corps du Christ et le Christ en est la Tête, le Chef comme on dit.

Dans la vie de l’Église, tout semble orienté vers la présence du Christ et vers une relation toujours personnelle avec le Seigneur. Tous, nous parlons au Seigneur et nous nous adressons à Lui dans une relation personnelle de prière, de repentance, d’intercession, de supplication. Nous supplions Notre Seigneur pour la guérison de nous-mêmes, de notre âme et de notre corps, pour la guérison de nos proches, nous prions à l’intention de tous ceux qui sont malades. Et mystérieusement, cette grâce qui nous pénètre nous est transmise par les lieux de culte, les églises et toute la symbolique, par les reliques et l’icône, par le chant et les ornements. Une grâce profonde, une grâce de l’Esprit Saint est présente et nous inonde par la puissance de l’Esprit Saint au point qu’il suffit parfois simplement, humblement, peut-être même sans oser lever les yeux vers le Seigneur, de toucher du doigt une icône juste pour dire silencieusement à Jésus : “Me voici” et alors quelque chose se passe comme si une force sortait du Corps du Christ qu’est l’Église. L’Église est un trésor de présence de la grâce, un lieu de puissance et d’action de l’Esprit Saint, c’est pourquoi nous avons tant besoin de retrouver ce chemin vers le Seigneur qu’est l’Église, de nous immerger dans son Corps qu’est la vie de l’Église, la communion des saints et toute cette richesse de sainteté. De jour en jour durant toute notre vie, nous avons besoin de cette grâce qui nous environne, nous baigne et nous nourrit.

Ainsi donc, puissions-nous retrouver cette plénitude de vie et de puissance de la grâce de Dieu qui agit parfois de façon spectaculaire, et très souvent insensiblement. Même dans notre sommeil, même dans notre sommeil spirituel, dirais-je, quelque chose se passe et mûrit et il nous suffi t de toucher la frange du manteau du Seigneur, c’est-à-dire d’être ici dans l’Église, de laisser par osmose cette grâce de Dieu nous envahir. Mais, bien sûr, en nous pénétrant, cette grâce nous implique, nous sollicite, nous appelle à découvrir à notre tour une relation personnelle de cœur à cœur pour que nous puissions entendre la voix du Seigneur qui est présent, qui s’approche de nous, qui vient vers nous comme un mendiant d’amour et qui nous dit “Mon enfant lève-toi ! Mon enfant donne-Moi ton cœur ! Mon enfant, ouvre-Moi ton cœur car Je désire venir habiter en toi”. Et alors, lorsque nous ouvrons notre cœur, la plénitude de la grâce et de la vie divine vient en nous et nous devenons véritablement enfants de Dieu.

Puissions-nous donc, mes amis, méditer profondément ces deux miracles et voir combien cette complémentarité de l’action de Dieu d’une manière tantôt personnelle et tantôt diffuse nous concerne dans notre vie toute entière.

Amen

Père Boris

Note :
(1) . Cf. évangiles selon saint Matthieu VII, 7 et saint Luc XI, 9.

Homélie prononcée par Père Boris le 11 novembre 2001 à la Crypte

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit

C’est un épisode très frappant et bouleversant que celui de la guérison du possédé démoniaque. En réalité, mes amis, nous ne pourrions pas en parler si la grâce du Seigneur n’était pas en nous. Autrement, nous ne pourrions même pas envisager et, encore moins, regarder en face ce mystère du mal et des ténèbres, mystère de ces forces spirituelles dévoyées, déchues de leur rang angélique et tournées vers le mal et la haine. C’est par la grâce de Dieu que nous sommes ici et que, avec les Saints, nous sommes tous ensemble engagés autour du Seigneur dans ce combat à mort pour la vie.

Cette lutte avait déjà été annoncée juste après la chute d’Adam et Ève. Avant de les chasser du paradis, le Seigneur s’adressa au serpent – le diable – avec ces paroles : “Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa semence et ta semence. Tu chercheras à la mordre au talon, et elle t’écrasera la tête.” Et cette inimitié se manifeste par un combat permanent. Jusqu’à la fin des temps, se perpétuera ce combat entre le bien et le mal, entre les forces du bien et les puissances du mal, entre la lumière et les ténèbres.

De fait, depuis les origines de l’humanité jusqu’au retour du Seigneur, l’ennemi est à l’œuvre pour détruire l’œuvre de Dieu. Plus l’homme se tourne vers Dieu, plus le combat s’intensifie. Nous voyons cela : Adam et Ève vivaient dans la pureté, l’innocence et, dirais-je, déjà dans la sainteté au Paradis, mais l’ennemi ne pouvait pas supporter cela, sa jalousie et sa haine le poussèrent à détruire la créature, à l’éloigner de Dieu. Dans le même but, les prophètes sont persécutés depuis Abel jusqu’à Zacharie et jusqu’à saint Jean-Baptiste. Puis les martyrs de tous les temps sont agressés, tourmentés, suppliciés, atteints au plus profond de leur chair, de leur corps et de leur cœur. Aucun des Saints, quel qu’il soit, n’a pu atteindre la Grâce de Dieu sans mener et sans connaître l’âpreté du combat spirituel.

Et avant tout, la puissance du Mauvais se mobilise d’abord contre Jésus. En vérité, Satan ignore Sa divinité, mais il pressent Sa sainteté, alors sa haine se décuple et se déchaîne. Durant la vie de Jésus les cas de possession se multiplient plus que jamais. Dans l’évangile d’aujourd’hui, nous voyons une fois de plus le Seigneur chasser les démons qui, chez les païens comme chez les Juifs, s’emparent et règnent, par diverses manières, dans le corps et l’âme des hommes. Ceux qui se trouvent sous l’emprise des démons d’une manière visible, ne sont sans doute pas les plus incurables. Car il y a des situations pires encore, celles où, sous le couvert du bien, de la bonté, et même de la piété, des hommes cachent en réalité des démons dans leur cœur.

On pourrait dire que Jésus, dans sa prière nocturne, dans sa prière constante, débusque les forces du mal, et qu’Il les contraint à se manifester au plein jour, car le mal préfère la nuit, les ténèbres et les endroits isolés, le mal préfère aussi les ténèbres de nos propres cœurs.

Finalement Satan entre en Judas et alors, comme le dit le saint évangéliste Jean “ce fut la nuit”. Nous pouvons dire qu’une nuit noire s’étendit alors sur le monde. Néanmoins ce même évangile de saint Jean nous rappelle que la Lumière luit dans les ténèbres les plus obscures et que ces ténèbres ne peuvent ni atteindre ni obscurcir ni anéantir cette lumière. De fait, l’ennemi cherche à détruire le Bien, il cherche à mettre à mort le Vivant, il pense Le posséder pour un moment, mais en réalité il est trompé, lui le trompeur, parce que comme nous le rappelle saint Jean-Chrysostome à la nuit de Pâque “croyant saisir un homme il a saisi Dieu”. Saisissant Dieu et mettant Jésus à mort, il outrepasse ses propres droits et désormais l’empire de Satan est aboli, les portes de l’enfer sont brisées.

Et pourtant, dans un monde qui ignore Dieu ou qui le rejette, Satan semble plus puissant que jamais. Ce monde qui ne perçoit rien du mystère de la présence du Seigneur au plus profond de son être continue à vivre sous l’emprise de l’ennemi, même défait. Le diable, comme le dit le saint apôtre Pierre, “est comme un lion rugissant cherchant qui dévorer.” Ainsi, avec son expérience millénaire, le Mauvais continue à chercher qui emprisonner dans ses filets. À n’en pas douter, ce sont les derniers soubresauts du fauve blessé à mort, mais nous savons à quel point une bête blessée à mort reste menaçante et capable de nuire, mordre et détruire.

Le Seigneur chasse les démons mais leur permet, d’une manière mystérieuse, d’entrer dans les porcs, bien que les porcs soient aussi des créatures de Dieu. Pourtant ici, ils représentent les animaux impurs : ainsi l’impur entre dans des animaux impurs. Et quand le troupeau se précipite vers la mort, nous pouvons prendre conscience de la puissance incroyable de ces démons, qui pourraient détruire le monde et tout homme, si nous n’étions pas soutenus et protégés par l’amour et la bonté de Dieu, entourés comme d’un rempart par les puissances angéliques qui nous gardent. C’est pourquoi la puissance de Satan demeure limitée, et elle est éphémère et aura une fin.

Aujourd’hui et jusqu’à la fin des temps, le mal demeure un grand mystère dont nous ne pouvons saisir les sens par notre propre intelligence mais qu’il nous est donné de combattre. En effet, par la venue du Christ il nous est donné de combattre le diable et ses démons. Dans l’épître aux Éphésiens saint Paul nous rappelle que notre combat n’est pas « contre la chair et le sang mais contre les principautés, les puissances, les régisseurs des ténèbres » et l’apôtre d’ajouter : “Vous avez reçu le bouclier de la foi qui éteint les traits enflammés du mauvais”. Enfin il nous enjoint : “Vivez dans la prière et dans une vigilance inlassable.”

Ainsi, il nous est donné de combattre l’ennemi par la prière, par le jeûne – voici désormais le carême de Noël – par la parole de Dieu aussi qui pénètre dans nos cœurs, nous illumine et nous fortifie le cœur, par le bouclier de la foi encore, et enfin par la puissance invincible de l’amour.

Mais quand Dieu est absent, le cœur humain devient lui aussi ténébreux, il devient un enfer, un lieu de ténèbres. En effet, notre cœur – et tout cœur humain – est le véritable lieu, le véritable passage par lequel le monde ou bien s’enténèbre ou bien s’illumine par la prière des Justes. Par la prière d’un seul Juste, d’un seul Abraham, Sodome pouvait être sauvée, et par la prière d’un des Justes le monde est sauvé. Ainsi, dans cet appel et cette vocation à prier et à aimer, chacun de nous porte en soi quelque chose de la responsabilité, quelque chose de la destinée du monde.

L’Église nous appelle aussi au jeûne, car le Seigneur nous dit que cette race de démons ne peut être chassée que par la prière et par le jeûne. Ainsi, la prière, le jeûne, non seulement le jeûne extérieur mais encore le jeûne intérieur, la vigilance du cœur et des pensées, l’acquisition de l’Esprit Saint finalement ne sont pas pour nous un luxe mais notre programme à tous. C’est aussi le programme le plus personnel de sainteté de chacun de nous. Comme le disait un penseur religieux russe, le Père Paul Florensky, je crois, nous avons le choix – mais il n’y a pas de troisième option – ou bien la Trinité ou bien l’enfer. L’enfer c’est évidemment l’éloignement de Dieu, de Sa lumière, de Sa vie et de Sa communion. La Trinité c’est Jésus présent dans notre vie qui frappe à la porte de notre cœur, nous remplit de Son Esprit Saint, nous permet et nous ordonne d’appeler Dieu “Père”, et nous introduit dans Sa victoire pascale et Sa lumière.

Aujourd’hui, à Génésareth, le Seigneur vient de guérir un possédé en triomphant du démon. Une fois encore le Seigneur libère l’âme et le corps d’un homme. Et pour nous, cette guérison et cette libération se réalisent sacramentellement par le baptême. Le récit d’aujourd’hui nous offre l’occasion de renouveler nos vœux de baptême que nous devons sans cesse rappeler, renouveler, restaurer, raviver. Car ces engagements baptismaux, même s’ils sont prononcés une fois pour toutes, d’une manière définitive et irrévocable, nous devons mettre tous nos efforts pour qu’ils demeurent le but de notre vie.

Quand les démons sont chassés, guéris par la Parole toute puissante, nous nous retrouvons alors comme ce démoniaque guéri par le Seigneur : “assis aux pieds de Jésus vêtu et dans son bon sens”. Que peut vouloir dire “vêtu” pour nous ? “Vêtu” signifie “revêtu de grâce, de lumière, de la présence même de l’Esprit Saint qui nous enveloppe et nous pénètre”.

La conversion du cœur vers le Seigneur, voici ce qui est le plus fondamental. La conversion, c’est aussi le repentir, c’est aussi la confession, l’action de grâces, la reconnaissance. La conversion nous apprend la prière de propitiation, pour que le Seigneur ait pitié de nous, pour qu’Il nous garde dans la foi, l’espérance et l’amour.

Pour chacun de nous, Jésus a prié Dieu avant Sa Passion pour que le Père Lui-même nous garde du Malin “Je ne Te prie pas pour les retirer du monde mais Je Te prie pour les garder du Malin”, du mauvais, tout en vivant dans le monde. Ainsi puisse Sa prière, mes amis, s’accorder dans notre vie, s’accomplir dans notre vie par l’intercession toute puissante de la Mère de Dieu et des Saints.

Amen

IXème dimanche après la Pentecôte

29 juillet 2018
Paroisse de la Sainte Trinité

Chers frères et soeurs !

Cette page d’Evangile est l’une des preuves les plus évidentes qu’on ne peut s’en tenir à une lecture fondamentaliste de la Parole de Dieu, qui ne supposerait aucune possibilité d’interprétation. Il faut être bien conscients qu’on ne peut comprendre les Ecritures que si on les resitue dans leur contexte culturel, afin de savoir quelle signification pouvaient avoir alors tel geste, telle parole ou tel acte. Il y avait une cosmologie, une vision, une perception du monde qui étaient propres au pays où vivait Jésus. Pourrions-nous en faire l’impasse pour saisir la portée, les enjeux de ce qui vient de nous être relaté ?

D’emblée, une évidence s’impose : en marchant sur les eaux, le Christ fait quelque chose de prodigieux, d’unique dans l’Histoire de l’humanité. Il s’agit d’un miracle, mais d’un miracle qui s’inscrit dans le cadre de l’Histoire Sainte, avec des précédents qui, tout en étant loin d’en avoir la même portée, peuvent nous être précieux pour pénétrer l’intelligence spirituelle du geste posé par le Seigneur.

Ces précédents, sont d’une part la traversée de la Mer Rouge par les Hébreux, guidés en la circonstance par Moïse. C’était, pour eux, le temps de l’Exode qui leur permettait de passer de la terre d’esclavage, à la terre de liberté. Qui dit « Passage » dit « Pâques ». Par la suite, Josué va relayer Moïse pour que le Peuple traverse d’autres eaux, celles du Jourdain, afin d’accéder à la Terre Promise. Il est à noter que, dans l’un et l’autre cas, la traversée se fait à pied sec.

Dans l’évangile de ce jour, Jésus demande à ses disciples de le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renvoie les foules qui ont bénéficié de la multiplication des pains. Par conséquent, c’est bien d’un passage qu’il s’agit là aussi, étant donné que les disciples doivent passer d’une rive à l’autre. Cette traversée se fait durant la nuit, la nuit qui est synonyme de ténèbres et de dangers. Nous vivons dans une culture selon laquelle, c’est durant la nuit que les puissances maléfiques se déchaînent.
La nuit a également quelque-chose à voir avec la foi étant donné que croire, c’est ne pas voir ou, tout au moins, ne pas avoir une claire vision des choses. Nous avançons alors à tâtons, nous comptons sur plus fort que nous pour nous éclairer, nous rassurer, nous guider. Nous nous reconnaissons alors dépendants d’un Autre et devons faire preuve de discernement pour trouver le bon chemin. La barque quant à elle a toujours été perçue, par les Pères de L’Eglise, comme étant une image de l’Eglise qui avance, ici bas, en ramant à contre-courant, le vent et les vagues étant contraires. Le jour de notre baptême, nous sommes tous montés dans cette barque qui s’appelle Eglise. Peuple de baptisés, nous sommes un peuple en exode qui effectue, dans la nuit de la foi, la traversée qui le conduit des rives de ce monde aux rives de l’Eternité.

Si les eaux du lac nous sont chères, elles l’étaient également au Christ et à ses disciples qui étaient, d’ailleurs, plusieurs à exercer le métier de pécheurs. Toutefois, autant les eaux peuvent être nourricières, agréables à contempler, autant elle peuvent engloutir l’homme et le perdre en leur abîme.
Nous pouvons alors comprendre que pour l’homme de la Bible, l’eau puisse symboliser le mal sous toutes ses formes, dont la pire de toutes, à savoir la mort qui est la plus grave conséquence du péché. Aussi lorsque les disciples voient le Seigneur marcher sur les eaux, ils reconnaissent d’emblée en lui à la fois le nouveau Moïse et le nouveau Josué.

Cependant les choses vont beaucoup plus loin car, en accomplissant ce signe, Jésus apparaît comme celui qui marche sur le mal, sur la mort qu’il foule à ses pieds. C’est donc une image anticipée de la Résurrection, image qui est renforcée par deux précisions qui semblent n’être, à priori, que des détails. Premièrement Matthieu, Marc, Luc et Jean nous précisent que c’est vers la fin de la nuit que le Christ rejoint ses disciples. N’est-ce pas vers la fin de la nuit, à l’aube d’un certain dimanche, que le tombeau du Christ fut trouvé vide ? Il était déjà passé sur l’autre rive en traversant victorieusement les eaux de la mort. La Pâque ( ou Passage ) s’était alors réalisée pour lui.
D’autre part, Jésus n’est pas davantage reconnu dans cette manifestation qu’il ne le sera dans les scènes d’apparition du Ressuscité. Il n’est pas anodin que, selon Marc et Matthieu, Jésus est pris pour un fantôme sur la mer, car un fantôme, c’est déjà quelqu’un qui vient du séjour des morts.

Cette scène nous dit également quelque-chose de l’identité du Christ. En effet, dans la Bible, Dieu est souvent présenté comme étant celui qui domine la masse des eaux, celui qui, seul, peut maîtriser la mer qu’il a créée ( Job 38, 1 et 8-11 ), celui qui « seul a foulé le dos de la mer » ( Job 9, 8 ). Si Jésus foule lui-aussi le dos de la mer, cela veut dire qu’il en est lui-aussi le Maître, le Créateur, et qu’il est Dieu né de Dieu, la création étant effectivement l’œuvre commune du Père, du Fils et du Saint- Esprit.

La conclusion de l’évangile de ce jour est très significative à ce sujet étant donné que les disciples se prosternent devant le Christ et lui disent : « Vraiment tu es le Fils de Dieu ». Par conséquent, nous nous trouvons face à une théophanie, c’est-à-dire à une manifestation de Dieu, une manifestation de la divinité du Seigneur.

Enfin, lorsque Pierre demande à Jésus de lui permettre de le rejoindre, ce qui revient à dire « permets que moi-aussi je marche sur les eaux », Jésus satisfait sa demande. Ce qui prouve que Jésus veut transmettre ses pouvoirs à son Eglise : pouvoir de lier, de délier… de pardonner. Ainsi, nous qui nous croyons incapables d’aimer et de pardonner comme Dieu, à l’exemple de Pierre nous comprenons que nous pouvons formuler les prières les plus folles. Marche sur l’eau et Résurrection, Aimer et pardonner, tout cela est indissociablement lié.

Nous pouvons alors comprendre que Saint Jean puisse affirmer dans sa première lettre ce qui suit : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce-que nous aimons nos frères . Celui qui n’aime pas demeure dans la mort » ( 1 Jean 3, 14 ). Autrement dit, pour celui qui aime, la Pâque ( le passage de ce monde à celui de Dieu ) est déjà réalisée, la vie éternelle a déjà commencé.
Amen !

Homélie prononcée par le père Michel Evdokimov, à la Crypte, le 15 août 2003.

Épître de saint Paul aux Philippiens Il ; 5-11. Évangile selon saint Luc X; 38-42 puis XI ; 27-28
11 ème dimanche après la Pentecôte

Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Aujourd’hui, en cette grande fête de la Dormition, nous vénérons, nous honorons, tout particulièrement, le corps, la chair même de la Vierge Marie, la Mère de Dieu. L’Église orthodoxe croit que Marie est morte, comme tous les êtres humains, mais que son Fils est venu la prendre pour l’emporter avec Lui, dans le Ciel.

Tel est d’ailleurs le motif de l’icône de la Dormition de la Mère de Dieu. Nous connaissons bien cet épisode qui est raconté dans les évangiles apocryphes, c’est à dire les évangiles qui n’ont pas la même valeur canonique que ceux qui se trouvent dans le Nouveau Testament.

La Mère de Dieu vit à Éphèse, dans la maison de l’évangéliste Jean: sentant sa mort approcher, elle manifeste le désir de revoir, une dernière fois, les Apôtres, tous ceux qui ont entouré et accompagné son Fils pendant sa mission sur terre, jusqu’à sa mort sur la Croix et sa résurrection. Ils viennent un à un, ils viennent d’une manière spirituelle, bien entendu, puisqu’un certain nombre d’entre eux sont déjà morts. Ils entourent alors la Mère de Dieu au moment où elle va expirer. Mais il y a un retardataire qui est Thomas: il arrive avec deux ou trois jours de retard. Thomas est très triste de n’avoir pas été en mesure de rendre ses  derniers devoirs à Marie. Aussi, il demande que l’on ouvre le tombeau afin qu’il puisse jeter un dernier regard sur la Mère de Jésus. On ouvre le tombeau … qui se révèle vide. Cette vacuité du tombeau représente pour le père Alexis Kniazeff – grand spécialiste de la mariologie dans l’Église orthodoxe – qui a beaucoup réfléchi sur ce point précis, quelque chose d’extrêmement important.

Nous n’avons pas de reliques de la Mère de Dieu, nous n’avons rien qui lui ait appartenu, ni vêtements, ni reliques proprement dites. Pour le père Alexis, c’est un point tout à fait essentiel. Cela sig nifie qu’il ne faut pas essayer de faire de Marie une espèce de déesse qu’on se mettrait à adorer. Au contraire, il faut toujours penser à la Vierge Marie dans sa relation avec son Fils: elle est inséparable de son Fils et la discrétion qui entoure sa personne, dans les Évangiles, montre bien qu’elle se met toujours en retrait, qu’ elle se place derrière son Fils et qu’elle Le montre à la manière de Jean-Baptiste: « C’est Lui que vous devez suivre … ».

Il y a une icône qu’on appelle « Hodiguitria » : cette icône présente la Vierge Marie qui tient son Fils sur son bras et qui Le montre avec son autre main. « Voilà, c’est Lui que vous devez suivre. Ne faites pas de moi quelqu’un de supérieur à ce que je suis l»,

Marie a vécu une vie de femme, dans le plein sens du terme, si, bien entendu, l’on excepte cet engendrement miraculeux qui s’est produit en elle. Elle a mené une vie de femme, elle a mis au monde Jésus, son petit enfant qu’il a fallu immédiatement soustraire à la cruauté du roi Hérode, d’où le voyage en Égypte avec Joseph. Elle a été une mère inquiète d’avoir perdu, dans la foule, son enfant âgé de douze ans: partie à sa recherche, elle le retrouve finalement, au bout de trois jours, dans le Temple de Jérusalem « assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ».

La mère de Jésus a été une femme remplie de compassion. Ainsi, aux Noces de Cana, en Galilée, elle se tourne vers son Fils pour Lui dire: « Ils n’ont plus de vin » … en d’autres termes, « Fais quelque chose, aide-les, console-les … ».

Telle est la Mère de Dieu qui nous console, qui intercède pour nous, qui prie pour nous. Elle a éprouvé la douleur la plus forte, la plus cruelle qu’une mère peut subir dans sa vie: voir son enfant mourir. Marie se tenait au pied de la Croix, avec l’évangéliste Jean, et les derniers mots que Jésus a prononcés sur la Croix ont été, en s’adressant à sa mère: « Voici ton fils» ; et en s’adressant à Jean: « Voici ta mère ». Il a confiè l’une à l’autre, Il a confié sa mère qu’II aimait profondément au disciple qui était peut-être celui qu’II a le plus aimé.

Il Y a un rapport particulier, à la fois très beau et très profond, entre la Vierge Marie et les trois Personnes de la Trinité, entre Marie et son Dieu qui, pour nous, est un Dieu en trois Personnes. D’abord, dans sa relation avec le Père: Marie est celle qui se donne entièrement, de toute son âme et de tout son corps, au Seigneur. « Je suis la servante du Seigneur! ». C’est bien parce qu’elle s’est donnée ainsi à Dieu, au Père, que le plan divin, à travers le Fils de Dieu, a pu se réaliser sur terre. Marie a un rapport particulier, bien entendu, avec le Christ, le Fils de Dieu … ce Fils dont le tropaire, qui a été chanté précédemment, nous rappelle qu’II est la Vie. Marie est donc, à la fois, celle qui est la Mère de la Vie et celle qui a été transférée dans la Vie. C’est un acte de vie, c’est un acte vital et profond, qu’elle accomplit en engendrant son fils Jésus, ce Fils de l’Homme qui va rendre la vie à l’humanité par sa résurrection et par sa victoire sur la mort. Enfin, Marie conserve une relation particulière, privilégiée, avec l’Esprit Saint. La Vierge interroge l’ange Gabriel: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme? ». L’ange lui répond: « Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ». Elle a cette relation particulière, cette opération de l’Esprit qui est une oeuvre d’engendrement, une oeuvre de procréation.

Un théologien russe a pu dire, à cette occasion: « L’Esprit Saint est partout, Il est partout présent, mais Il a trouvé en Marie un lieu d’Incarnation ».

Voilà, en quelques mots, ce que la Vierge Marie aujourd’hui veut nous dire. Peut-être une dernière question: pourquoi Dieu a-t-Il attendu aussi longtemps avant de venir sur terre? Pourquoi ce délai de quelques milliers d’années? Ce grand spirituel, qui a posé la question, a répondu de la manière suivante: il a fallu trouver un être humain, une femme capable, assez pure, entièrement donnée à Dieu, pour mettre au monde le Fils de Dieu. Cette seule personne, cette seule femme, c’était Marie. Voilà pourquoi, toujours, nous disons que si Marie avait dit non à l’archange Gabriel, alors Dieu ne pouvait pas réaliser son plan. Telle est la grandeur de Marie, telle est la grandeur de cette Mère dont le Fils est venu apporter le salut au monde et qui, toujours, se met en retrait par rapport à son Fils.

Enfin, la fête de la Dormition, que nous célébrons aujourd’hui, n’oublions pas qu’elle est l’illustration de ce qui nous attend, de rejoindre le Royaume de Dieu, non seulement dans notre âme, mais aussi dans notre corps. La Dormition de Marie, aujourd’hui, on peut le dire, c’est une Pâque, c’est déjà l’anticipation de notre propre Pâque.

Amen.

Homélie prononcée par le Père Boris, à la Crypte, le 15 août 1964.

Épître aux Philippiens II, 5-11

Évangile selon saint Luc X, 38-42, XI, 27-28

Au nom du Père, du Fils et Saint-Esprit, Amen.

C’est par le mystère de l’Église, Corps du Christ, Temple de l’Esprit Saint, que nous pouvons le mieux entrer dans le mystère de Marie. La Mère de Dieu, sa vie, son cœur, sa vocation, son service, tout cela nous est révélé dans les Évangiles, tout cela nous est enseigné dans l’Église, mais il n’est pas facile d’en parler, parce que parler de Marie c’est, je crois, parler de ce qu’il y a dans l’Église de plus délicat et de plus intérieur. Il y a entre Marie et l’Église une consonance profonde, consonance de maternité, consonance de réceptivité à la parole de Dieu, d’attitude de prière. Marie (et l’Église elle-même) est une orante, elle prie les bras élevés. Plus les bras sont élevés plus – invisiblement mais réellement – le Fils Lui-même se forme dans le cœur, dans le sein de Marie (et de l’Église). C’est pourquoi l’icône du Signe de la Vierge est aussi, en un sens, l’icône de l’Église. Et, chaque fois que nous nous tournons vers Marie, nous le faisons dans cette plénitude d’expérience, de joie, de grâce de l’Église entière. L’Église est, elle-même, un mystère et un lieu de communion, d’union à Dieu, d’union à la grâce divine, lieu de vie nouvelle. Quand nous disons « communion » nous voulons aussi dire, bien sûr, communion les uns aux autres. Cette communion de l’Église signifie non seulement une relation personnelle au Seigneur dont le moment le plus fort est certainement l’Eucharistie, mais elle signifie aussi que nous sommes tous liés les uns aux autres, dans ce qu’on appelle la communion des Saints. Cette communion dépasse infiniment le temps et l’espace et les frontières de notre existence terrestre. Parler de la communion des Saints, puis la vivre dans l’Eucharistie, c’est dire que lorsque nous communions, lorsque nous célébrons les fêtes des Saints, du Seigneur Lui-même, de sa Mère, il y a une unité, une cohésion très profonde entre le ciel et la terre, entre les habitants du ciel, les anges et les saints autour du Seigneur, et la terre elle-même. Nos liturgies terrestres sont une participation à la liturgie céleste de l’Agneau immolé, du Seigneur qui est assis à la droite du Père et qui est entouré de légions, de milliards d’anges et de saints. Il est entouré aussi des âmes des défunts eux-mêmes qui sont encore, comme nous le dit l’Apocalypse, dans l’attente de l’épanouissement résurrectionnel de la Pâque finale. Cet épanouissement ne peut se faire que lorsque le nombre des saints sera complet, lorsque nous serons tous définitivement réunis avec eux. Dans cette communion des saints, la Mère de Dieu a une place toute particulière. Ce n’est pas seulement l’Église terrestre, ou plutôt nos liturgies, nos communautés terrestres qui se rapportent et qui trouvent leur réalité dans la liturgie céleste, mais c’est aussi dans notre réalité d’aujourd’hui, d’ici-bas, de maintenant, dans notre expérience tout à fait concrète et terrestre, que le ciel même descend jusqu’à nous et que cette liturgie que nous célébrons est une liturgie dans laquelle nous sommes invisiblement mais très réellement entourés des anges comme la liturgie le chante : « Maintenant les puissances célestes célèbrent invisiblement avec nous », chantons-nous dans la liturgie des présanctifiés (cela est vrai pour toute liturgie). Ce ne sont pas seulement les anges, les puissances célestes, mais ce sont aussi tous les saints, que nous connaissons ou que nous ignorons, que nous invoquons ou qui sont implicitement dans cette plénitude de Dieu, ce sont tous les saints et les défunts qui sont aussi maintenant ici parmi nous et l’iconographie de l’Église évoque cette présence des saints. En parlant des saints, c’est dans le cadre de la communion des saints qu’il faut, bien sûr, situer la présence, la communion, l’intercession tout à fait particulière et la grandeur de la sainteté de Marie, de la Mère de Dieu. Toute l’expérience de l’Église nous rappelle constamment par les moments extraordinaires ou ordinaires de notre existence que les saints, et que Marie tout particulièrement, sont présents à notre existence, qu’ils veillent sur notre destinée. Nous édulcorons cette présence par l’oubli, par l’indifférence, par le doute, par le manque de foi, par nos préoccupations, par notre dispersion. Il suffit d’entrer en nous-mêmes, il suffit d’entrer dans le cœur de Dieu, pour nous souvenir que les saints et que la Vierge Marie aident très particulièrement. Je voudrais souligner deux aspects. Il me faut d’abord dire que, dans ce mystère de la communion des saints où la Mère de Dieu joue un rôle prééminent, il n’y a pas la même réalité de l’espace et du temps clos, fermé, qui nous isole constamment les uns des autres. Nous sommes isolés les uns des autres, nous sommes chacun une monade, trop souvent fermés sur nous-mêmes par notre égoïsme, par nos préoccupations, par la lourdeur même de notre corps, de notre psychisme ; nous sommes enfermés en nous et nous ne savons pas en sortir. Cela est vrai pour l’espace, cela est vrai pour le temps aussi. Dans la communion des saints, dans la vie du siècle à venir dont nous avons quelquefois un avant-goût dès maintenant, il y a ce dépassement, cette unification de l’espace et du temps qui appartient à Dieu Lui-même, parce que Dieu a créé l’espace et le temps, mais Il n’est pas lié par ceux-ci. Il contient tout dans sa main et dans sa pensée et dans son amour, mais il est donné aussi aux saints, et à mesure qu’ils se rapprochent davantage du foyer divin, il leur est donné peut-être de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours de vivre davantage ce mystère d’unité, c’est-à-dire du dépassement du temps clos ou de l’espace fermé et lourd dans lequel nous sommes littéralement emprisonnés. C’est pourquoi il faut savoir que dans tous les temps et dans tous les lieux de l’existence humaine et terrestre de l’Église, nous pouvons toujours invoquer la Mère de Dieu et les saints qui environnent le Trône du Christ et que toujours nous sommes entendus, et que toujours en tout lieu et en tout temps de notre existence nous sommes aidés, nous sommes consolés, nous sommes soutenus, nous sommes accompagnés par l’intercession et par la présence même de Marie et des saints. Venons-en à mon second point concernant la Fête de la Mère de Dieu, de sa Dormition, c’est-à -dire de son départ, de sa transition vers le ciel, de sa pâque, c’est-à-dire de son passage vers la vie à venir et, comme le croit l’Église orthodoxe, de sa résurrection corporelle anticipant la résurrection finale et universelle de tous les hommes. Bien sûr, Marie a été Mère de l’Enfant Jésus. Nous la représentons sous différentes manières dans ses relations au Seigneur Jésus : soit elle porte maternellement Jésus dans ses bras ; soit Jésus est imagé dans son cœur, dans le cercle de sa présence ; ou bien nous représentons Marie à la droite du Siège du Seigneur de Gloire dans la Deisis ; ou bien nous représentons la Mère de Dieu en Invocation devant la Croix. Dans l’éternité divine à laquelle Marie, les saints et nous-mêmes sommes appelés à participer, aucun des moments de la vie terrestre de Jésus et de Marie n’est oublié. Jésus, dans sa gloire, et les saints avec Lui n’oublient et n’oublieront jamais qu’Il a été crucifié. Il porte pour toujours sur ses mains et ses pieds et son côté les stigmates bienheureux de la passion douloureuse et vivifiante. Cela est vrai pour Marie aussi. Jamais Marie ne peut oublier qu’elle a porté l’enfant divin dans son sein, puis dans ses bras. Elle ne peut oublier qu’elle L’a nourri de son lait, qu’elle L’a couvert de tendresse, qu’elle L’a laissé grandir, qu’elle L’a protégé avant d’être protégée par Lui. Jamais ni Jésus ni Marie n’oublieront cela. Il y a par conséquent dans la gloire même, dans la gloire divine qui est communiquée à Marie et aux saints, il y a toujours cette douceur, ce rappel à la fois de la souffrance qui est une souffrance d’amour, et de la douceur de cette réciprocité d’amour de la Mère et du Fils. C’est pourquoi tout en sachant que Jésus n’est plus un enfant, mais qu’Il est le Seigneur de Gloire que nous représentons comme le Pantocrator, il est aussi légitime de Le représenter comme un enfant dans les bras de sa Mère. En représentant Jésus dans les bras de celle qui intercède pour nous auprès de son Fils glorieux, nous participons ainsi à la maternité de Marie. Quelqu’un me disait récemment : « Comme j’aurais voulu que Marie me donne pour un moment de porter son petit enfant ». Et bien, elle nous Le donne ; elle nous Le donne chaque fois que, plus particulièrement après un long oubli, après une absence intérieure de Dieu en nous, ou plutôt de nous à Dieu, nous nous éveillons, nous nous tournons vers Dieu, nous invoquons son Nom, nous prononçons son Nom et comme en filigrane se dessine dans notre propre cœur le Nom et le Visage de Jésus. Alors se réalise en nous-mêmes aussi la maternité de Marie. Nous tous, hommes et femmes, nous sommes appelés de la même manière à faire naître, et à faire grandir et à protéger ce trésor infini de grâce et de présence divine dans nos cœurs, cette présence du Christ. Ainsi Marie intercède pour que nous tous nous puissions aussi à l’exemple de l’Évangile d’aujourd’hui, nous asseoir aux pieds de Jésus pour écouter sa parole, pour laisser germer cette parole vivante, cette présence vivante, ce Nom de Jésus, laisser fructifier et grandir ce visage et cet amour de Jésus dans nos cœurs. Amen. Père Boris Bobrinskoÿ → Revenir à la page “Quoi de neuf sur le site de la Crypte” → Recevoir nos mises à jour

Homélie prononcée par Père Boris le 19 août 2003 en l’église de la Transfiguration à Bussy

Seconde épître de saint Pierre chapitre Ier, versets 10 à 19
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVII, versets 1 à 9

Père Boris Bobrinskoy
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Célébrant aujourd’hui le mystère de la Transfiguration de notre Sauveur sur le mont Thabor, je peux dire qu’en Église, nous sommes les témoins de cette Transfiguration et que nous voyons nous aussi le Sauveur, illuminé dans son visage, dans son corps et dans ses vêtements, devenus “plus blancs que neige”. Nous en sommes les témoins, parce qu’en Église, la distance et l’espace entre nous et le Seigneur est abolie. En réalité, nous sommes déchirés entre deux situations : d’une part un état d’union avec Lui, union qui se fortifie lors de la Sainte Communion, lorsque nous écoutons la Parole vivante de l’Évangile. Nous sommes déjà en Lui, car Jésus nous le dit Lui-même : “Celui qui croit en moi est déjà passé de la mort à la vie.” (1) Mais d’autre part, nous sommes encore en marche vers le Royaume, difficilement, péniblement, portant toute la lourdeur et la pesanteur de notre être.

Ce mystère de la Transfiguration est très étrange. Jésus n’avait pas besoin de cela. Depuis sa conception en Marie et jusqu’à la Croix incluse, non seulement Il était porteur de la divinité, mais encore Il était Dieu Lui-même. Comme le dit saint Paul : “toute la plénitude de la divinité demeure en Lui corporellement.” (2) Plénitude, gloire, sagesse, bienveillance du Père, vie de l’Esprit Saint. En tant que Dieu devenu homme, l’humanité de Jésus était remplie de la divinité. Pourtant, Jésus ne voulait pas le montrer. Il le montrait à travers sa parole vivante, qui enflammait les cœurs ; Il le montrait à travers ses miracles qui étaient des signes de miséricorde avant tout. Jésus n’était pas un thaumaturge faiseur de miracles, Il avait pitié des gens : Il donnait du pain à ceux qui avaient faim, Il guérissait les malades, Il chassait les démons. En cela déjà se manifestait la gloire éternelle du Père dans le Fils par la puissance de l’Esprit Saint. Jésus n’avait pas besoin pour Lui-même de montrer extérieurement la lumière et la gloire éternelles du Père qui étaient en Lui. Il préférait les garder cachées en Lui.

Tout le mystère de Jésus, c’est justement son abaissement, son Incarnation. Il est devenu un petit enfant faible, n’ayant d’autre lieu pour venir au monde qu’une mangeoire d’animaux. “Le Fils de l’Homme, disait-il, n’a pas où reposer sa tête.” (3) Il est devenu pauvre, parmi les plus pauvres, Lui qui était servi invisiblement par les anges et dont le cœur était constamment rempli de Dieu. Il était à la fois tourné totalement vers le Père et tourné totalement vers les hommes. Il cachait sa divinité, car Il ne voulait pas qu’une manifestation extérieure de sa gloire et de sa puissance puissent mener à une sorte d’intronisation extérieure. Combien de fois le peuple juif voulait Le faire roi et Le couronner ! Mais Jésus fuyait cela, car Il n’était pas venu pour cela.

À mesure que passent les années de la prédication publique de Jésus et de ses miracles, Il commence à préparer ses disciples : “Voici que le Fils de l’Homme doit monter à Jérusalem pour être livré aux mains des pécheurs, souffrir et être crucifié.”

Dans le cadre de cet enseignement de sa montée vers la Passion, vers la mort, il y a cet épisode qui est une sorte de vision céleste, de moment printanier. Non pas pour Jésus, car Jésus savait ce qui était en Lui. Et pourtant Il connaîtra l’angoisse, humainement. Quand Il priera au jardin des Oliviers, sa sueur sera comme des gouttes de sang, et Il dira : “Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi !” et sur la Croix : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Humainement Jésus a connu toute la solitude, toute la désolation que l’homme peut connaître dans la souffrance et la déréliction.

Mais avant la Passion, il y a ce moment extraordinaire où Jésus monta sur la montagne du Thabor pour prier. C’était probablement la nuit, même si cela n’est pas dit, puisque les disciples, fatigués, avaient sommeil. Jésus s’éloignait souvent, seul, la nuit, sur une montagne ou dans un endroit désert, pour prier le Père. Jésus avait besoin de solitude, de silence, Lui qui était tellement entouré de gens, de bruit, de mouvement, de désirs, de haine et de joie. Tout cela qui était en Lui, Il le portait vers le Père.

Ce jour-là, Il prit avec Lui trois disciples pour leur enseigner, d’une autre manière, qu’il fallait que le Fils de l’homme monte à Jérusalem. C’est là qu’illuminé par la gloire divine, son visage devint plus brillant que le soleil. Ensuite ils voient Moïse et Élie près de Lui, ces deux grands voyants de Dieu de l’Ancienne Alliance qui, enfin, voient Dieu face à face. Ils ne L’avaient vu qu’en symbole, en espérance, en signe. Aujourd’hui, c’est la réalité : à travers le corps de Jésus se manifeste la lumière incréée de la divinité. Et ils en sont les témoins avec les apôtres. Cela montre comment tout l’Ancien Testament était tourné vers ce point final, dans lequel tout se résout et tout s’accomplit, dans lequel “tout est accompli” comme le dit jésus sur la Croix en mourant. Tout se résume en Jésus, en son amour, en son don de Lui-même.

Que signifie tout cela pour nous ? Nous ne sommes pas extérieurs au miracle. L’Église nous introduit, au-delà du temps et de l’espace, dans un nouvel espace qui est déjà celui du Royaume. La Transfiguration du Christ est déjà un avant-goût du Royaume. Il fut donné aux disciples, gratuitement, sans qu’ils l’aient mérité, sans qu’ils l’aient demandé, de pouvoir regarder avec leurs yeux de chair, leurs yeux pécheurs, la gloire divine, la lumière céleste, la lumière du Royaume. Nous aussi, mes amis, intérieurement, lorsque nous sommes en Église, lorsque nous nous tournons vers le Christ, lorsqu’à travers la parole de Dieu, à travers les icônes, à travers la Sainte Communion où nous recevons le Christ en nous-mêmes, nous sommes des visionnaires du Royaume, nous sommes les témoins de la lumière du Thabor.

Cette lumière est avant tout intérieure. De même qu’en Christ elle était intérieure avant de se manifester à l’extérieur pour un court moment, en nous elle est à l’intérieur, et elle grandit intérieurement. Cependant cette énergie de la lumière intérieure se transmet, invisiblement, insensiblement. Comme le disait saint Sérafim : “Acquiers un esprit de paix, – on pourrait dire “acquiers la lumière du Christ, acquiers sa force et son amour” –, et des milliers trouveront le salut autour de toi.” Cette lumière du Christ agit de manière mystérieuse, au-delà de nos paroles, dans notre silence, dans la nuit de notre existence. Ainsi nous sommes non seulement les témoins du Thabor, mais aussi les relais de cette lumière de la Transfiguration qui est appelée à rayonner sur le monde.

“La lumière luit dans les ténèbres” dit saint Jean dans son prologue. Ces ténèbres sont à la fois les ténèbres extérieures et les ténèbres de notre propre cœur. Nous vivons dans les ténèbres et en nous, au fond de notre cœur, il y a ce combat entre la lumière et les ténèbres. Nous devons savoir que la lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne peuvent pas l’étouffer, l’embrasser. Cette lumière demeure vivante pour nous aussi. Nous devons l’accueillir, la garder et même la protéger pour qu’elle-même nous fasse grandir. Enfin, cette Transfiguration conduit à la Croix.
Comme le Seigneur marchait vers sa Croix, nous devons nous aussi accomplir la parole du Christ : “Celui qui veut venir à ma suite, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.”

Lorsque nous vivons ce mystère de la Transfiguration, la Croix du Christ cesse d’être seulement une croix d’épreuve et de souffrance pour devenir une croix de lumière, une croix de bénédiction, une croix de promesse de vie éternelle.

Amen.

Père Boris

Notes
(1) cf. évangile selon saint Jean V, 24.
(2) cf. épître aux Colossiens II, 9.
(3) cf. évangiles selon saint Matthieu VIII, 20 et saint Luc IX, 58.

Homélie prononcée par le P. Michel Evdokimov, le 8 août 2004

Seconde épître de saint Pierre chapitre Ier, versets 10 à 19
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVII, versets 1 à 9.

Homélie prononcée par le P. Michel Evdokimov, le 8 août 2004 à la crypte

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Ce récit de la Transfiguration de notre Seigneur sur le mont Thabor est un récit qui nous remplit d’émerveillement, nous sommes éblouis par la beauté de Jésus dans cette lumière divine qui l’enveloppe. Et en même temps, nous ne pouvons pas nous empêcher d’éprouver le sentiment que cette scène, d’une beauté magnifique, est un peu lointaine, elle paraît éloignée de nous, de ce que nous sommes et de la vie que nous menons.

Un jour, donc, le Christ gravit une montagne avec Pierre, Jacques et Jean Ce sont trois disciples avec lesquels Jésus a une relation tout à fait particulière. Ce sont eux qui l’accompagneront encore pendant l’agonie à Gethsémani, la veille de la crucifixion.

Ils gravissent une montagne. Dans la Bible, la montagne est un lieu important, elle symbolise l’effort de l’homme pour s’éloigner du monde et de la foule, pour s’élever vers Dieu, là où l’air est plus pur.

Et soudain, Jésus se trouve tout auréolé, tout embrasé d’une lumière merveilleuse que l’on appelle la “lumière incréée”. Cela signifie qu’il ne s’agit ni d’une lumière naturelle comme celle qu’émet le soleil ou que reflète la lune, ni d’une lumière artificielle comme celle que nous pouvons produire avec une allumette, un cierge ou une ampoule électrique. C’est, au contraire, une lumière qui vient d’ailleurs et qui est la manifestation de Dieu sur terre. Et nous savons qu’au cours de l’histoire de l’Église, un certain nombre d’hommes ont eu la grâce de voir cette lumière.

Cette lumière est interprétée par les Pères de l’Église comme étant la présence de l’Esprit Saint. Jésus est là, tout nimbé de lumière, et la voix du Père retentit « Celui–ci est mon Fils bien–aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. Écoutez–le ! » La Transfiguration du Christ sur le mont Thabor est, par conséquent, une manifestation de Dieu en trois personnes.

Auparavant, à droite et à gauche du Christ apparaissent deux personnages, Moïse et Élie, dont on dit souvent qu’ils représentent l’un la Loi et l’autre les Prophètes,

Essayons de comprendre pourquoi Moïse et Élie sont présents sur le mont Thabor aux côtés du Seigneur Jésus. Ils sont présents peut-être aussi parce qu’ils ont connu l’expérience de la Lumière incréée. Ils ont vu cette gloire de Dieu.

Moïse. Quelques mois après la sortie d’Égypte, Moïse passe de nombreux jours sur le mont Sinaï en compagnie de Dieu. Il redescend en portant les deux tables de la Loi, et c’est alors qu’il a un choc brutal car les Hébreux se sont fabriqué une idole, le veau d’or. Il brandit alors les tables de la Loi et les jette à terre. Elles se brisent. Puis il remonte sur le mont Sinaï afin d’intercéder en faveur des Hébreux. Dieu se réconcilie avec Son peuple et entre en conversation avec Moïse. Moïse reprend courage et peu à peu retrouve ses énergies. À un moment donné, il va soudain prononcer une parole absolument extraordinaire : avec audace il dit à Dieu « Montre-moi Ta gloire. » C’est important car cela concerne aussi notre vie spirituelle. Cela correspond au fait que dans notre vie spirituelle nous nous approchons petit à petit – certes bien faiblement mais nous nous approchons quand même – de Dieu et de Sa lumière et que nous avons toujours le désir d’en voir davantage. Nous avons toujours le désir que Dieu nous en offre davantage. Et Dieu répond à Moïse « Oui, Je te montrerai Ma gloire mais tu me verras de dos, Je passerai devant toi, tu ne pourras pas voir Mon visage car celui qui voit Mon visage meurt aussitôt. » Et alors Moïse voit passer le Seigneur dans Sa gloire. Mais auparavant le Seigneur parle : « Dieu l’Éternel, le Seigneur de miséricorde et de pitié, compatissant, lent à la colère, toujours plein de bonté… » et c’est ainsi qu’Il passe après avoir prononcé ces paroles qui proclament Son être profond. Son être profond est la bonté, l’amour, la miséricorde. Ici, ce qui est capital pour nous c’est que Sa miséricorde passe avant Sa gloire. En un sens Sa miséricorde est plus importante que Sa gloire.

Élie. À un moment donné dans sa vie, Élie est profondément découragé car il a dû s’enfuir pour échapper aux persécutions du roi Achab et, surtout, de cette terrible reine, Jézabel, qui s’adonnait à des pratiques païennes. Seul, il s’enfonce dans le désert. Après un jour de marche Élie s’assied et pense qu’il va mourir, il se couche et s’endort. Mais un ange vient et le nourrit. Élie se relève, marche pendant quarante jours et arrive dans une caverne à flanc du mont Horeb. Alors, Dieu s’adresse à Élie et lui annonce : « Je vais venir te parler. » Mais avant que Dieu ne vienne il y eut d’abord un vent violent. Un vent de tempête se déchaîne avec une telle violence que les arbres sont déracinés et que les rochers sont brisés nous dit le texte de la Bible. Mais Dieu n’était pas dans la tempête. Puis, il y eut un tremblement de terre. C’est un terrible séisme au point que les assises de la montagne semblent craquer et qu’on a l’impression que la montagne va s’effondrer. Mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre. Ensuite il y eut un incendie. Un incendie qui embrase toute la végétation à flanc de montagne, un incendie beaucoup plus ravageur que ceux que l’on peut déplorer, de temps en temps dans le midi de la France. Mais Dieu n’était pas dans l’incendie. Et enfin, il y eut un murmure léger, ténu, à peine audible. Et Dieu était dans ce murmure léger et ténu. À cet instant, Dieu parle à Élie. Là encore c’est important pour nous : Dieu n’est pas dans la manifestation de la puissance. Dieu – pensons à Jésus qui meurt sur la Croix – Dieu est dans la manifestation d’une humilité et d’une paix, Dieu est dans une manifestation qui est à notre portée, à la portée de nos oreilles et de ce que nous pouvons entendre.

Voici donc trois manifestations de la gloire de Dieu – il y en a, bien sûr, beaucoup d’autres – le mont Thabor, Moïse et Élie, trois manifestations de Dieu dans la lumière. Et cette lumière, Jésus la reprend avec Ses paroles quand Il dit « Je suis la lumière du monde », ou bien encore, songeons à cette parole que le prêtre prononce dans la liturgie des dons présanctifiés « Le Christ est la lumière qui illumine tout homme. » Cela signifie qu’il y a en tout homme une lumière. Cette lumière, nous cherchons à la découvrir en nous à travers notre prière, à travers nos gestes, nos actions, à travers notre manière de vivre sous le regard de Dieu. Et nous comprenons alors qu’en tout être humain il y a un peu de cette lumière. En effet, d’après tous les grands spirituels, nous sommes appelés à découvrir cette lumière sur le visage de tout être humain. Comme le dit un apophtegme « Vois Dieu. Et après, vois Dieu en tout homme. »

Il était une fois un jeune homme qui était au bord du désespoir. Il se trouvait dans un autobus et se tenait tout pelotonné sur lui-même.

Soudain, il sent un regard. Il perçoit qu’un regard de douceur et de tendresse le pénètre. Cela l’émeut et le bouleverse. La personne qui lui avait jeté ce regard descend de l’autobus. Depuis, le jeune homme est comme changé dans sa vie. Alors il refait cette ligne d’autobus et se promène autour de l’arrêt où était descendu cet homme. Ses efforts sont récompensés car il le retrouve. Cet homme était un chrétien, un pasteur protestant. Alors le jeune homme demande « Mais pourquoi m’avez-vous regardé comme ça ? » et l’homme lui répond « J’ai senti en vous une grande souffrance. Alors j’ai invoqué le Seigneur. J’ai demandé au Seigneur Jésus de vous aider, de vous donner Sa paix, de vous faire sentir Sa tendresse. » Ainsi le jeune homme fut sauvé par un simple regard qui lui a été donné au milieu de cette foule, au milieu de cette ville grouillante si oppressante parfois. Peut-être, c’est ainsi que la Transfiguration se fait proche de la vie que nous menons, peut-être qu’une expérience de transfiguration est quelque chose de très simple. Il y a bien sûr le mont Thabor mais n’oublions pas qu’il y a aussi une étincelle de lumière en chacun d’entre nous. À nous de la découvrir.

Amen

Père Michel

Homélie prononcée par le Père Michel, à la Crypte, le 1er août 2004

La Tempête apaisée

IXe dimanche après la Pentecôte
Première épître aux Corinthiens chapitre III, versets 9-17
Évangile selon saint Matthieu chapitre XIV, versets 22-34.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
Amen.
Nous venons d’entendre le récit de la tempête sur le lac. Dans la barque emplie de disciples effrayés, Pierre demande à Jésus de pouvoir marcher sur les flots, mais soudain craint de couler. Ce récit est l’un de ceux qui nous émeuvent le plus, il atteint en nous des choses profondes, probablement à cause de cette image de la tempête car, dans notre vie, nous savons, il y a bien des dangers, des tempêtes, et des épreuves que nous devons surmonter. La tempête ouvre des abîmes en nous.
Voici que Pierre qui avait demandé à Jésus de lui permettre de marcher sur les flots est tout à coup saisi par la peur : « Seigneur, sauve-moi ! »
Et Jésus lui lance cette parole cinglante : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? ».
Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ! Essayons un instant de réfléchir sur la foi et le doute.
Parfois n’avons-nous pas l’impression d’être tièdes ? Ne ressentons-nous pas une forme d’indifférence, de distance ? N’avons-nous pas le sentiment que notre foi n’est pas ce feu que Jésus est venu répandre sur la terre et qui devrait brûler à l’intérieur de nous-mêmes. D’où vient ce malaise ? Qu’est ce qui fait obstacle à cette foi ? Certains Pères de l’Église voient trois obstacles majeurs à l’épanouissement de notre foi.
Un premier obstacle est la « connaissance naturelle », c’est-à-dire la connaissance de ce qui entre dans notre vie quotidienne mais aussi la connaissance du monde, le savoir rationnel, la science, toutes choses qui sont bonnes en soi à condition de ne pas en faire – comment dirais-je ? – un absolu, comme un article de foi.
Toutes les époques sont soumises à cela, mais chaque époque possède son caractère particulier.
Aujourd’hui nous sommes en proie à la pression de tout un univers de technologies très avancées, que ce soient dans le domaine de l’informatique, de la communication, des transports, ou encore de la médecine et de la biologie. La consommation, l’information, les media envahissent notre quotidien et tout ceci nous encombre et nous contraint. Où trouver aujourd’hui un espace de calme où il n’y aurait plus ce bruit, cette agitation, ce flot d’images et de sons ? Comment échapper à cette influence et retrouver en nous l’espace intérieur où nous pouvons enfin être face à nous-mêmes et où nous pouvons enfin nous tenir face à Dieu ? C’est cette connaissance du réel qui a jailli dans l’esprit de saint Pierre lorsqu’il marchait sur les flots. Il s’est dit « Mais non ! Ce n’est pas possible que je marche sur ces flots. Et puis, il y a les vagues et les creux qui s’ouvrent sous mes pieds. Les flots et le vent vont m’emporter. Je vais me noyer ! » et, aveuglé par cette connaissance naturelle, il s’est mis à hurler au Christ : « Sauve-moi ! ».
Le second obstacle est la peur. En réalité, il y a deux peurs : la peur de Dieu et la peur du monde.
Nous avons souvent peur de Dieu. Nous avons peur de Dieu parce que nous savons – c’est notre conscience qui nous le dit – que Dieu nous demande des choses que nous ne voulons pas faire.
Dieu nous demande parfois de modifier telle ou telle chose dans notre vie, de réviser notre comportement, de renoncer à telle attitude. Par exemple, Dieu nous demande de nous réconcilier avec telle personne et nous ne voulons pas nous réconcilier parce que cette personne nous a fait du mal et nous ne supportons pas le mal que cette personne nous a fait. Pourtant Il nous le demande, et alors nous avons un peu honte devant Dieu, nous sommes embarrassés et fuyons le regard de Dieu. Nous avons peur de Dieu et notre foi tiédit à ces moments-là.
L’autre peur est la peur du monde qui nous entoure.
Nous sommes soumis à cette espèce de pression exercée sur nous, non seulement, par ceux qui, menant une vie de divertissements, nous inviteront à en faire autant mais encore par ceux qui menant une vie très honorable nous mettront mal à l’aise par quelque raillerie ironique ou condescendante : « Ah bon ? Tu es chrétien ! Comment cela est-il possible à notre époque scientifique où l’on va résoudre tous les problèmes de l’être humain ? etc. » Cette pression et cette peur existent, et les uns et les autres nous en avons tous fait l’expérience … Rappelons-nous les paroles du Christ qui ont été chantées tout à l’heure dans les Béatitudes « Heureux serez-vous lorsque l’on vous outragera, que l’on vous persécutera et que l’on dira faussement de vous toute sorte de mal. » Le chrétien est celui qui est prêt à accepter que l’on dise du mal de lui à cause de son Seigneur. Pour rappeler un exemple qui est certainement présent à votre esprit, celui de sainte Marie Skobtsov : cette femme admirable n’a pas eu peur, ainsi que ses trois compagnons, de donner refuge à des Juifs persécutés.
Et voilà saint Pierre a eu peur, il a eu peur et, à ce moment-là, il s’est mis à sombrer.
Enfin, il y a un troisième obstacle. Ce troisième obstacle est le doute, l’hésitation, l’oscillation « Oui, on aimerait bien croire mais c’est difficile car il y a tant de chose à faire et tant de choses à penser, c’est difficile de croire à tout cela… » Pour illustrer cette tendance : on a récemment mené une enquête d’opinion dans les milieux chrétiens en France, d’où il ressort une statistique assez étrange selon laquelle 40 % des personnes qui se réclament du christianisme déclarent ne pas croire en la Résurrection du Christ ! Je mets cela sur le compte du doute, de l’hésitation, du « oui, peut-être, on ne sait pas ».
À qui l’on demandait : « Mais quel est le problème le plus important et le plus urgent, pour l’homme d’aujourd’hui ? », saint Séraphim de Sarov répondait : « C’est la résolution, il faut être résolu, il faut savoir ce que l’on veut. » Quand quelqu’un veut nager, il y a une seule chose à faire c’est plonger dans l’eau. Pour être digne de ce nom de chrétien, il est indispensable de prendre cette résolution, de l’affermir en soi dans notre prière, tous les jours de notre vie.
Et saint Pierre, lui, a douté, il a hésité. Il a oublié que lorsque le Christ est devant nous, alors nous ne pouvons plus avoir peur. « Rassurez-vous c’est moi ! N’ayez pas peur » dit le Christ aux apôtres apeurés dans la barque.
Cette barque est le symbole de l’Église. Ce qui est très étonnant c’est que Jésus va précisément confier cette barque à saint Pierre, cet homme qui a douté. À cet homme un peu fragile, Jésus va confier la conduite de son Église, comme Il va, d’ailleurs, la confier aux autres apôtres. N’est-ce pas très étonnant ? Alors, ne perdons jamais confiance dans la barque de l’Église même si nous avons l’impression que parfois elle tangue beaucoup et chavire un peu. Ne perdons jamais confiance en ceux que Jésus a choisis pour diriger cette barque, même si parfois nous avons l’impression qu’ils sont fragiles.
Saint Pierre lui-même était fragile, il a douté sur les flots, il a renié son maître et pourtant il est devenu ce grand apôtre que nous connaissons bien et que nous aimons de tout notre cœur.
Voilà le grand mystère de ce récit de la tempête qui parfois traverse notre vie. N’oublions jamais que, lorsque le Christ est là, alors tout est possible, même de marcher sur les flots.
Amen.

Homélie prononcée le 10 juillet 2016 à Chevetogne par le P. Thomas Pott

La multiplication des pains et Pierre qui marche sur les eaux

P. Thomas PottLe passage de l’évangile, sur la multiplication des pains, que nous avons entendu aujourd’hui, et celui de dimanche prochain, sur Pierre qui marche sur les eaux, se suivent immédiatement dans l’évangile selon saint Matthieu. En effet, ils sont comme les deux volets d’un même récit. Étant donné que la semaine prochaine nous fêtons les Pères du Concile de Calcédoine et que, donc, la péricope sur Pierre qui marche sur les eaux sera remplacée par une autre lecture, méditons aujourd’hui les deux passages ensemble.

Dans la première péricope, celle d’aujourd’hui, les foules viennent vers Jésus dans un lieu désert pour s’abreuver de sa parole. Les disciples, pensant sans doute que Jésus a oublié les besoins du corps, lui demandent de renvoyer les gens pour qu’ils puissent s’acheter de quoi manger. Jésus, par contre, commande à ses disciples de leur donner eux-mêmes à manger. Les disciples, étonnés de ce que Jésus ne semble pas comprendre la gravité de la situation, lui disent qu’ils n’ont que cinq pains et deux poissons. Et voici que Jésus les leur fait distribuer à la foule, que tous sont rassasiés et qu’il en reste même en abondance.

Dans la deuxième péricope, celle de la semaine prochaine, les disciples se trouvent dans le bateau, sur la mer agitée, avec un vent contraire. En pleine nuit, voici que, marchant sur l’eau, un fantôme se dirige vers eux. Ils ont très peur, mais le marcheur naval, qui est Jésus, leur dit : “N’ayez pas peur. C’est moi (je suis)”. Pierre, enflammé d’enthousiasme lui dit : “Seigneur, si c’est toi (si tu es), commande-moi de venir vers toi par-dessus l’eau”. Et Jésus lui dit : “Viens !” Et voici que Pierre se met à marcher sur l’eau mais le vent, contrarié, se met à souffler plus fort. La foi et l’enthousiasme de Pierre lui descendent dans les pieds, il commence à s’enfoncer dans l’eau et il crie au secours : “Seigneur, sauve-moi !” Jésus le prend par la main, ils rejoignent le bateau et le vent s’apaise.

Pierre s’écrie : “Seigneur, sauve-moi !” Combien de fois ces mots ne sont pas sur nos lèvres : “Seigneur, sauve-moi de ce cauchemar !”, “Seigneur, libère-moi de cette nuit épaisse qui m’entoure !”, “Seigneur, aide-moi à m’en sortir !”, “Seigneur, pourquoi tant de malheur autour de nous ?”

Parmi tant d’éléments que les deux lectures ont en commun, la chose la plus frappante est sans doute le contraste entre la situation de détresse, d’impasse dans laquelle se trouvent les disciples, et la Paix de Jésus qui anéantit la peur, la détresse, la faim, les projets humains et les contrariétés des éléments de la nature. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’hostilité des lieux : l’endroit désert où les foules se sont rassemblées, et la mer agitée avec le vent contraire qui s’ébat sur le bateau. Cette hostilité des circonstances est d’ailleurs en claire résonance avec la situation de crise dans laquelle se trouvent les chrétiens de Corinthe, ceux auxquels l’Apôtre Paul s’adressait dans la première lecture d’aujourd’hui : les Corinthiens se disputent entre eux et ils entretiennent des conflits. À cause de cela, ils passent à côté de ce qui importe vraiment, à savoir le fait d’avoir tous été baptisés dans le Christ et, donc, d’être un Corps unique en Lui. Ainsi, nous nous trouvons devant trois situations où règne le chaos : un lieu désert, une mer agitée et une communauté en guerre.

Mais retournons à l’évangile. Après l’hostilité des lieux, ce qui frappe ensuite c’est que Jésus n’apporte pas de solutions comme un Deus ex machina, comme un magicien. Non, il incite les Apôtres à se mettre eux-mêmes au travail. D’abord il leur commande : “Donnez-leur vous-mêmes à manger !” Ensuite, à Pierre, qui semble avoir commencé à comprendre que ce que fait Jésus n’est pas différent de ce que lui-même aura à faire et qui lui demande : “Commande-moi de venir vers toi par-dessus l’eau”, Jésus répond : “Viens !”

Jésus se moque-t-il de ses disciples ? Veut-il voir à quel point ils sont arrivés, ce qu’ils sont ‘déjà’ capable de faire ? Les met-il à l’épreuve ? Non, bien au contraire, il les enseigne et les prépare. S’il dit : “Donnez-leur à manger !” et “Viens vers moi en marchant sur l’eau !” c’est qu’il sait qu’ils ont cela en eux-mêmes, qu’ils en sont capables, que c’est cela leur vocation. La mission des disciples – et donc la nôtre – n’est pas d’attendre que Jésus vient faire un miracle ni même d’imiter Jésus comme des apprentis sorciers, mais d’être le corps, l’instrument, la main par lesquels Dieu crée le monde, ici et aujourd’hui, par lesquels Dieu commande les éléments, par lesquels il dissipe les ténèbres qui veulent engloutir les hommes, par lesquels il exerce sa miséricorde et a pitié de ses créatures.

En effet, quand Jésus vit la foule rassemblée dans le lieu désert, l’évangile dit qu’il avait pitié d’eux, ευσπλαχνια, un sentiment qui sort non pas du cerveau mais du cœur, du cœur de Jésus, du cœur de Dieu. Et qu’en est-il du cœur des hommes ? Sommes-nous capables d’ευσπλαχνια, de pitié et de miséricorde, à la mesure du Christ, du Fils de Dieu, dont nous constituons le corps ? Dieu sait que nous avons cela en nous, que nous pouvons nourrir et abreuver les foules jusqu’au point d’avoir des restes, et même que nous pouvons marcher sur l’eau et apaiser les tempêtes par la force que nous avons en nous, par la force qu’il est en nous. Et cette force, tout d’abord, c’est l’amour : celui-là qui fait qu’un être humain soit présence pour l’autre, qu’un cœur d’homme déborde dans celui d’un autre, que le désert, la mer et la mort soient privés du ‘dernier mot’. Ce n’est pas que le désert devient paradis ou que la mer devient terre ferme ; ce n’est pas du tout que les accidents, les catastrophes et tant de malheurs qui quotidiennement touchent nos corps ou nos oreilles se changeraient en joie. Bien sûr que non ! Mais c’est que là où le malheur frappe, où la mort envahit la vie, quelqu’un est là, quelqu’un de profondément humain et sans artifice, un être entièrement fait de miséricorde, de compassion, de soutien, de compréhension, d’amour, de Dieu. Et cet être-là c’est nous, chacun de nous : c’est cela la vocation des disciples, c’est cela notre mission. C’est cela, ce que les Corinthiens, brouillés entre eux et s’adonnant à l’esprit de division, manquent de voir. Ce faisant, ils sont peut-être baptisés mais il ne sont pas le Corps du Christ ; ils sont peut-être une communauté ou une église mais ils ne sont pas ce que le Christ a rassemblé en son Nom.

Pour conclure : deux chapitres après la péricope d’aujourd’hui, l’évangéliste Matthieu nous transmet le récit de la Transfiguration sur le Mont Tabor. La fête de la Transfiguration est déjà toute proche. Comme les apôtres qui, voyant marcher Jésus sur l’eau, pensaient voir un fantôme, que pensons-nous contempler sur la montagne ? Serons-nous capables de discerner que le Fils de Dieu transfiguré n’est pas un fantôme mais que, dans son corps transfiguré, il est notre vocation et notre mission sur la terre, ici et aujourd’hui ? Dieu sait que nous avons cela en nous, tout en étant des hommes et des femmes de peu foi… Il sait que nous avons cela en nous, parce qu’il connaît notre cœur et qu’il sait qu’au dedans il y a de l’amour, de la compassion, de la consolation, du non-jugement, de la force de création. Accueillons donc le temps qui nous sépare de la fête de la Transfiguration, la Pâque d’été, pour gravir la montagne ensemble, pour apprendre à multiplier le pain et à marcher sur l’eau. Et prions le Christ pour qu’il nous prenne par la main quand notre foi, par moments, se laisse ébranler par les éléments, en dehors ou au-dedans de nous.

P. Thomas Pott

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