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Dimanche du Jugement dernier

Homélie prononcée par Père Elisée le dimanche 11 février 2018 à la crypte.

Chers frères et sœurs !

Après nous avoir enseigné le désir de Zachée, l’humilité du publicain et la conversion du fils prodigue, la Parole de ce dernier dimanche de préparation au grand carême, nous interpelle, sans compromis, sur le moment le plus redoutable de notre existence à tous ; à savoir: le Jugement dernier.

Jugés par le Christ, le Roi de gloire, serons-nous maudits ou bénis, jetés dans la fournaise éternelle ou rendus dignes de la béatitude éternelle ?

Le message est clair, évident : au jour du Jugement il nous sera demandé compte d'une chose et d'une seule : de notre AMOUR les uns pour les autres. Et en cela, il n’y aura aucune ambiguïté dans les paroles du Christ.

Aucune ambiguïté non plus dans ces autres paroles de Saint Paul : "si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien [...] donnerais-je mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien." (1 Co XIII, 2-3).

Devant de telles paroles notre espérance défaille et, comme les disciples, nous sommes prêts à dire : "Mais alors, qui peut être sauvé ?" (Mc X, 26 ; Lc XVIII, 26).

Revenons à l'épitre du jour : "oserions-nous manger de la viande, au risque d'offenser la foi de nos frères ? ". Ne nous arrêtons pas maintenant à la question de manger de la viande ou non…  retenons seulement la conclusion : en péchant contre nos frères, en blessant leur conscience, c'est contre le Christ lui-même que nous péchons.

La leçon que nous donne Saint Paul est qu'en toute chose, en toute action et en toute pensée, nous ne sommes jamais seuls, mais toujours solidaires de nos frères et de tout être humain dans le Christ; "ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à Moi que vous l'avez fait ; ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait ".

Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes, pour notre confort matériel ni davantage pour le devenir de notre seule âme, pour notre seule survie dans l'au-delà.

Nous ne vivons qu'en dépendance les uns des autres …nous sommes les membres d’un seul corps ; et tous nous ne vivons qu'en fonction d'une seule Vie qui nous récapitule tous, …une seule tête, celle du Christ notre Dieu.

Chacun d'entre nous a reçu le don et la grâce de l'amour du Christ par le sacrement du baptême.

Dès lors, au Jugement dernier, c'est sur la mise à profit ou non de ce don d’amour,… que nous ayons aimé ou refusé d'aimer… qu'il nous sera demandé des comptes.

Si nous comprenons  que tout prochain est notre frère et que tout frère est en Christ autant que nous - et plus encore que nous s'il est humilié et désespéré -, alors soyons sans crainte, nous serons justifiés et le Jugement du Christ ne retiendra rien de nos péchés et de nos fautes.

Le tout est d’accepter que notre prochain ne soit pas comme nous souhaiterions qu’il soit, mais surtout d’accepter simplement ce qu’il est ; d’être aussi exigeant envers nous-mêmes que nous pouvons l’être envers notre prochain.

Dès lors, ensemble, en Eglise, les uns pour les  autres, nous prions « encore et encore » pour : "Une fin chrétienne, sans douleur, sans honte, paisible et notre justification devant son trône redoutable".

C’est ce que le Christ nous enseigne aujourd’hui, dans l’évangile de Saint Matthieu.

Il y a deux surprises dans cette scène, deux bouleversements par rapport à la vision traditionnelle du jugement final :

La première surprise est que celui qui préside le jugement n’est pas le Père, mais le Fils de l’homme, soit Jésus lui-même. Certes, le jugement est fait au nom du Père, puisque le Fils de l’homme dit : « Venez les bénis de mon Père ». Mais c’est bien le fils qui préside le jugement. C’est le « Fils de l’homme dans sa gloire », nous dit le texte ; il est même appelé aussi « le roi ». Mais c’est bien un homme, puisqu’il parle à la fin de « ces petits qui sont mes frères ». Il se met au même niveau que les hommes, et spécialement des lus humbles. Qui plus est, nous savons que ce « Fils de l’homme dans sa gloire » va être arrêté, condamné, subir la passion et mourir sur une croix comme un malfaiteur. Donc celui qui préside le jugement final est aussi celui qui a été victime d’un jugement injuste ; celui qui juge est aussi celui qui a été condamné comme criminel.

Mais derrière ce paradoxe, se cache une grande découverte : nous sommes jugés, non pas par un juge lointain et implacable, mais par un juge qui connaît l’âme humaine, les souffrances humaines, qui a même été victime d’une justice injuste. C’est pourquoi ce juge nous jugera plus avec miséricorde qu’avec rigueur ou sévérité.

La deuxième surprise de cette parabole du jugement final, c’est notre étonnement à l’audition du jugement. J’avais faim et vous m’avez donné à manger. J’avais soif et vous m’avez donné à boire… Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous donné à manger ? Avoir soif et t’avons donné à boire ? Réponse du Juge : Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! Le juge s’identifie donc à la victime, à la personne qui a subi une injustice ou une souffrance ! Or ce juge, c’est non seulement le Fils de l’homme, mais c’est aussi le Fils de Dieu, puisqu’il parle des « bénis de mon Père ».

En résumé on pourrait dire que, dans ce récit, les rôles sont complètement bouleversés : Dieu disparaît de son trône de Juge, mais il réapparaît dans les humbles de ce monde. La place de Dieu a totalement changé, et cela grâce à Jésus, qui a vécu personnellement le sort de l’humanité, avec ses souffrances et ses gestes de bonté.

La conséquence de cela, est que Dieu est descendu de son trône, pour que l’être humain dans sa fragilité soit élevé au rang de Dieu : tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait, dit Dieu par la bouche du Christ.

Autrement dit, Dieu peut être découvert à travers l’homme par la miséricorde ; et l’homme le plus insignifiant est élevé à la dignité divine, par la miséricorde de Dieu.

Mais qui dit miséricorde, dit aussi pardon

Et cette dimension du pardon est importante ! Ce même pardon que nous poserons les uns envers les autres la semaine prochaine ; ce pardon que nous devons vivre, ce pardon que nous donnerons, ce pardon que nous accepterons les uns des autres.

Amen !

Homélie prononcée par Père Boris le dimanche 22 février 2009 à la crypte.

Dimanche du Jugement dernier, du Carnaval, du dernier jour de viande Première épître aux Corinthiens VIII, 8 - IX, 2 - Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit,

De Dimanche en Dimanche, s’approche notre entrée en cette période bénie du Grand Carême et, aujourd’hui, l’Église nous rappelle la parabole du Jugement Dernier. C’est en effet une parabole et nous ne savons pas comment, en réalité, sera opéré ce Jugement.

Cette parabole est non seulement un enseignement sur le jugement de tous, la condamnation des pécheurs et la béatification des justes mais aussi un rappel que, dans ce jugement, c’est l’Amour qui est essentiel. En effet, d’une part c’est l’Amour de Dieu qui nous juge, et d’autre part c’est l’Amour de Dieu qui est béni par ceux qui font le bien, tandis qu’il est bafoué par ceux qui méprisent et ignorent les pauvres, les malades et tous ceux qui souffrent.

Dans cette parabole sur le jugement, deux sentences s’opposent et l’Évangile d’aujourd’hui nous apprend que le châtiment – si on doit l’appeler châtiment – est d’être éloigné de Dieu. À tous ceux qui font le mal, le Seigneur annonce « Allez-vous-en loin de Moi », comme un bannissement loin du Seigneur. Ainsi la véritable souffrance serait d’être pour toujours loin du Christ, car nous avons été créés à Son Image et notre vocation est de progresser vers Sa ressemblance.

Mais, pour la récompense comme pour le châtiment, nous entendons cette extraordinaire parole du Seigneur : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre Mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait, ce que vous n’aurez pas fait au plus petit d’entre Mes frères, c’est à Moi que vous ne l’aurez pas fait » Ici, le Seigneur affirme une identité. Elle signifie véritablement une présence réelle comme nous pouvons le dire dans le sacrement de l’Eucharistie. Dans le sacrement de l’Eucharistie, il est vrai qu’il y a la présence réelle du Seigneur dans le Pain et dans le Vin consacrés. Et n’oublions pas qu’il y a aussi la présence réelle dans le Corps du Christ que constitue l’Église tout entière. En effet, dans l’Eucharistie, nous communions véritablement au Seigneur et, par conséquent, devenons nous-mêmes Corps et Sang du Christ. Mais, aujourd’hui, il est question d’une autre identification. Une autre réalité s’impose à nous, le Seigneur S’identifie Lui-même au "plus petit ", au plus humble, au plus malheureux… Je dirais que le Seigneur S’identifie Lui-même, avant tout, à celui qui souffre, c’est-à-dire à celui qui est dans la détresse, le besoin, la solitude… à celui qui est malade, emprisonné, torturé… Et nous pensons souvent, en particulier dans l’ACAT, à tous ceux qui, torturés et plus généralement à tous ceux qui sont incarcérés et souffrent, que ce soit justement ou

injustement, car la souffrance est toujours, d’une manière ou d’une autre, une souffrance injuste.

Non seulement le Seigneur S’identifie Lui-même, mais encore Il désire que nous le sachions et que nous le vivions. Il veut que nous devenions peu à peu capables de Le discerner sous les traits émaciés, blafards ou tuméfiés du pauvre et du souffrant. Il veut que nous puissions, en dévisageant le malheureux, apercevoir le visage du Crucifié, découvrir le visage de Celui qui a pris sur Lui tous nos péchés et toutes nos misères, et reconnaître le visage de Celui qui S’est humilié pour nous sanctifier et nous diviniser.

Ainsi, cette entrée dans le Carême nous incite non pas seulement à prier, à jeûner, à participer aux offices, mais, avant tout, à aimer. Le Carême nous appelle à percevoir, penser, agir et vivre selon ce don divin qu’est l’amour. Pour ce faire, il nous faut demander d’acquérir de l’Esprit Saint ce don de miséricorde, de compassion et, en définitive, de présence véritable à ceux qui sont dans le besoin et peut-être n’osent même pas lever les yeux vers nous. Il y en a tellement autour de nous, nous pourrions aisément dresser de longues listes de tous ceux qui sont dans l’épreuve, non seulement ceux qui souffrent dans leur corps, mais aussi ceux qui souffrent dans leur âme. Dans l’entourage de chacun de nous, ceux qui sont dans le doute, la peine, le deuil et l’épreuve sont nombreux.

Alors, à mesure que nous apprenons à distinguer chez ces "petits", chez ces plus petits d’entre nos frères et nos sœurs, le visage du Christ, nous devenons capables de reconnaître le Seigneur jusqu’à Le découvrir aussi dans notre propre cœur. Dès lors, à mesure que nous découvrons le Seigneur dans notre propre cœur, nos yeux s’ouvrent à l’amour du prochain. Je pense que toute cette transformation de notre regard vis-à-vis du prochain comme de nous-mêmes est tout à fait essentielle pour notre vie et notre existence.

Et ce n’est pas tout, j’aimerais encore vous dire que ce "petit" qui se tient à nos portes comme le Lazare de la parabole du mauvais riche, ce pauvre qui est à terre au sens propre comme au sens figuré est aussi le Seigneur qui frappe à la porte de notre cœur. Même s’il garde les yeux baissés devant nous, le pauvre qui quémande un regard de notre part frappe à la porte de notre cœur. Hélas, bien souvent, notre cœur reste fermé. Notre cœur blindé est clos, car il est déjà rempli, comblé, envahi par tant de choses qui nous semblent nécessaires et essentielles. Comme si notre cœur n’était pas assez grand, nous n’avons plus de temps ni d’espace à donner au Seigneur Lui-même. Ainsi le Seigneur est, Lui aussi, comme le pauvre mendiant dehors qui frappe à la porte de notre cœur et qui nous adresse cette parole que nous trouvons dans l’Apocalypse « Voici, Je Me tiens à la porte, et Je frappe. Si quelqu’un entend Ma voix et ouvre la porte, J’entrerai chez lui, Je souperai Moi avec lui, et lui avec Moi .(...[i])» Ainsi, comme les Pères de l’Église n’hésitent pas à le dire, le Seigneur Se présente Lui-même comme un mendiant, un mendiant d’amour parce que mendier ce n’est pas seulement mendier le pain et le nécessaire, mendier c’est toujours véritablement demander un peu d’amour.

Par conséquent, dans cette parabole il y a non seulement l’identification du Christ à notre prochain qui souffre, mais il y a encore, parallèlement, un appel à imiter le Seigneur dans Son amour, à vivre de jour en jour l’Amour du Christ. Et, quand nous vivons cet Amour du Christ, nous grandissons. L’amour est inventif, l’amour est créateur, il nous enseigne, nous fait découvrir et sortir de nous-mêmes, parce qu’aimer ce n’est pas aimer pour soi-même, c’est aimer pour l’autre. Ainsi, le Seigneur Lui-même est à la racine de cet amour qui nous est donné et qui est grandi en nous par l’Esprit Saint.

Créés à l’Image du Seigneur, nous devons, nous-mêmes, grandir et croître dans la ressemblance. Cette ressemblance passe par l’humilité du Christ, par Sa Croix, Ses souffrances, Sa Passion et Sa mort et puis vient ensuite Sa Résurrection.

Que le Seigneur nous donne, dans le Carême qui s’annonce, d’apprendre à voir, à ouvrir notre cœur et à aimer.

Nous allons également apprendre à demander pardon les uns aux autres, non seulement à pardonner « Moi je pardonne… » mais à demander humblement pardon, à nous incliner, nous agenouiller, nous prosterner – fût-ce en esprit – devant tous ceux de notre entourage que nous côtoyons, de jour en jour, au fil de notre existence.

Que le Seigneur nous donne, dès aujourd’hui, cet apprentissage de la compassion, de la miséricorde et du véritable amour.

Qu’Il ouvre nos yeux et qu’Il nous apprenne à discerner en nos frères le Visage, l’Image et la Présence réelle du Christ.

[i] Cf. Apocalypse de saint Jean III, 20.

 

Homélie prononcée par le père Boris à la Crypte le 6 mars 2005.

Dimanche du carnaval - Dernier jour de viande

1 Corinthiens VIII, 8 - IX, 2

Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Il faut rappeler que cette lecture de l’Évangile est, bien sûr, une parabole, dont nous devons nous efforcer de retirer le sens intérieur car elle a et gardera toute son actualité jusqu’à la fin de temps. Tous et chacun de nous sommes concernés quotidiennement et constamment par ces paroles de Jugement,

Oui ! Le Seigneur vient ici : « Quand le Fils de l’homme viendra dans la gloire entouré de ses saints anges Il s’assiéra sur le trône de Sa gloire », Il siégera sur un trône pour le jugement. Ce jugement se présente comme une séparation des brebis d’avec les boucs, comme une sélection, comme un tri. Mais il ne s’agit ni d’un tri arbitraire ni d’un tri opéré de l’extérieur. Ce n’est pas non plus un tri qui ne connaîtrait que la réalité historique de la vie de chacun de nous, ne considérant que la succession des événements de notre vie.

C’est aujourd’hui, ici et maintenant, que pour chacun de nous se tri s’opère. Ce tri n’est pas seulement un choix, une décision, un jugement établi par Dieu, c’est nous-mêmes qui portons la responsabilité et le fardeau de nos actes et qui, en définitive, disons au Seigneur "oui" ou "non", ou bien encore "ni oui ni non" comme des tièdes qui refusent de s’engager.

Dans l’histoire de la Chrétienté, cette parabole a, hélas, pesé très lourdement sur la conscience des chrétiens, mais aussi sur la conscience populaire, voire sur l’inconscient collectif. Il en a souvent émané l’image menaçante d’un Dieu qui juge avec rigueur et qui sanctionne avec sévérité. Combien souvent les prédicateurs étaient là pour bien inculquer aux fidèles cette crainte du jugement et par conséquent inspirer à leur auditoire cette peur des châtiments éternels et du feu inextinguible. Combien souvent les prédicateurs ont cru bon d’inspirer la terreur par l’évocation du Jugement Dernier pour nous encourager à faire le bien et pour nous faire fuir le péché. Quelles que soient leurs bonnes intentions, la crainte de la sanction ne doit pas passer au premier plan car il faut reconnaître que, dans cette triste perspective, le bien que nous faisons ne puise plus sa source dans l’amour. Dès lors, les bonnes oeuvres que nous accomplissons ne sont plus suscitées par la reconnaissance du Seigneur dans l’autre, mais par la crainte des souffrances et la terreur que nous inspire le châtiment.

Après avoir écarté cette image regrettable, il importe de pénétrer plus en profondeur dans cette parabole et porter notre attention sur ce mystère de l’identité du Christ avec les pauvres, les malheureux, les laissés-pour-compte.

Dans le mystère du Christ, nous pouvons en effet distinguer diverses modalités de Sa présence dans le monde, dans l’Église et dans les coeurs humains. Tout d’abord, le Christ a revêtu notre humanité et a vécu dans le monde. Puis, Il est ressuscité, fut élevé aux Cieux. Depuis, le Christ siège en tant que Dieu-homme à la droite du Père pour toujours, mais en même temps, comme Il nous l’a promis « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.  », le Christ est parmi nous dans le mystère de l’Église et dans la divine eucharistie.

Saint Paul illustre la Présence du Christ dans l’Église par différentes images, le Christ est parmi nous comme la tête de l’Église, le chef de l’Église et l’Époux de l’Église. Bien sûr, il y a aussi la Présence du Christ dans la liturgie, dans la Parole de Dieu et la Sainte Eucharistie. Tout d’abord, nous vivons sa Présence dans la Parole de Dieu telle que nous l’entendons dans l’Évangile parce que le partage de la Parole de l’Évangile est aussi une communion véritable à la Présence du Seigneur. Puis, nous faisons l’expérience de sa présence dans la divine communion eucharistique lorsque nous nous approchons du saint calice et nous recevons le Corps et le Sang du Christ. Comme le soulignait saint Nicolas Cabasilas, un grand auteur spirituel du XIVe siècle, dans la sainte eucharistie ce n’est pas nous qui assimilons le Christ à nous, mais c’est le Christ qui nous assimile à Lui-même.

Mais il est une autre manière encore par laquelle le Christ est avec nous jusqu’à la fin du monde. Le Christ s’identifie avec les plus pauvres et avec les plus malheureux. Ce n’est pas nous qui opérons cette identification dans un regard de pitié, le Christ ne nous demande pas si nous voulons que cette identité se fasse, le Christ fait Lui-même le choix de cette identité. Par conséquent, il ne s’agit pas de savoir si ces pauvres et malheureux ont la foi en Dieu, s’ils connaissent le Christ, s’ils ont un certificat de baptême, s’ils sont orthodoxes ou catholiques. Simplement ce sont des malheureux, des pauvres, des personnes qui souffrent dans leur âme ou dans leur chair. Je dirais que par prédilection le Seigneur choisit d’être avec eux, de s’unir à eux, d’être en communion avec eux. Le Seigneur pénètre tellement en eux qu’en définitive nous ne percevons plus qui est le pauvre et où est le Seigneur, c’est là le mystère de l’identification que nous enseigne la Parabole du Jugement Dernier.

Saint Jean Chrysostome, en particulier, a beaucoup parlé à ce sujet, il affirme deux présences réelles du Christ, deux mystères de la transformation du Christ : D’une part, sacramentellement, dans le Pain et le Vin devenant Corps et Sang du Christ et d’autre part dans le pauvre, dans le plus petit de nos frères. « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites, […] toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites ». C’est aussi une présence réelle car le Christ choisit d’être en eux.

Parfois, si l’Esprit Saint illumine notre propre coeur, si c’est à la lumière de l’Esprit que nous tournons notre regard sur ces pauvres et ces laissés-pour-compte, alors l’oeil de notre coeur devient capable de discerner le visage meurtri mais aussi glorieux du Christ

De jour en jour, il nous faut apprendre à percevoir cette identité car c’est de jour en jour que cette présence du Christ se réalise. Ainsi, c’est de jour en jour que le Jugement de Dieu s’accomplit en nous quand nous n’avons pas reconnu la venue du Christ, quand nous n’avons pas été sensibles à sa grande présence. Il n’y a pas, en effet, de plus grande présence du Christ que dans ceux auxquels Il veut s’identifier.

Saint Paul parle, lui aussi, de cela. Lorsque je prépare une prédication d’évangile, quand je m’interroge sur le lien entre l’épître et l’Évangile du jour, il m’arrive souvent d’être sensible à une consonance, à une résonance. Eh bien, aujourd’hui nous avons entendu une lecture à la fin du chapitre VIII de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Saint Paul met notamment en garde contre ceux qui fort de leurs certitudes et croyant qu’ils ont la connaissance peuvent se permettre de manger des aliments souillés par le sang des sacrifices offerts aux idoles. À cette occasion, saint Paul dit en substance « Moi, peut-être ai-je la connaissance et je ne crains rien même si je mange. Mais si je mange ces aliments souillés je blesserais, je scandaliserais ou j’induirais en erreur le pauvre. Par le fait même, ma liberté deviendrait une pierre d’achoppement pour les faibles ». Saint Paul est soucieux des faibles au point qu’il s’engage personnellement « et si véritablement ce que je fais est un scandale pour les faibles alors, plus jamais de tout ma vie je ne mangerais de viande sacrifiée aux idoles. Car, il vaut même mieux que je ne mange jamais de viande plutôt que soit scandalisé et que tombe ce faible pour lequel le Christ est mort. » Alors saint Paul conclut « En péchant de la sorte contre les frères, et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre le Christ. » Cela signifie que ce n’est pas seulement le bien que nous faisons au pauvre, au petit, au faible que nous faisons au Christ lui-même en eux, ce n’est pas seulement le bien que nous ne faisons pas que nous ne faisons pas au Christ, mais c’est aussi le mal que nous faisons. Quand nous suscitons la peine, le scandale, le trouble, quand nous risquons de faire tomber le pauvre, le petit, le faible, en tout cela nous portons atteinte au visage et au corps du Christ,

Et on peut dire ainsi que le Christ a porté en lui toutes nos blessures et toutes nos faiblesses, par conséquent nous devons veiller à ce que chaque mouvement de notre être soit un mouvement d’amour. Voilà pourquoi je reviens à ce que je disais au début au sujet des sentiments de crainte qui nous poussent à bien faire. L’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle que le bien-faire n’a aucune valeur devant le Seigneur si ce bien-faire ne jaillit pas d’un coeur compatissant.

Et ce coeur compatissant, véritable moteur de notre vie, nous est façonné par l’Esprit Saint. Le saint prophète Ézéchiel nous dit « J’ôterai de leur corps le coeur de pierre, et je leur donnerai un coeur de chair » c’est-à-dire un coeur vivant, animé, brûlant. C’est l’Esprit Saint qui transforme notre propre coeur en un coeur sensible et palpitant. L’Esprit Saint nous ouvre les yeux pour nous rendre aptes à voir la tristesse et le malheur des autres, l’Esprit Saint nous insuffle la force véritable, c’est-à-dire la force d’aimer. Quand notre coeur profond est transformé par l’amour de Dieu alors tout ce que nous ferons jaillira de là, tous nos actes seront des élans d’amour. Animés de la force intérieure de l’amour, dotés d’un coeur de chair, tout ce que nous faisons devient geste d’amour, de douceur, de tendresse, de pardon et de consolation.

De jour en jour, il nous faut veiller à offrir notre coeur et nos yeux à l’action de l’Esprit Saint. De jour en jour, car le Seigneur nous dit « Maintenant est venu le Jugement de ce monde  ». Oui ! C’est maintenant. Aujourd’hui, maintenant, à cet instant même – et jour après jour – le jugement de Dieu s’accomplit sur chacun de nous.

Je rappellerais enfin cette parole du Seigneur : « Celui qui écoute ma parole, et qui croit à Celui qui m’a envoyé ne verra pas de jugement, il est déjà passé de la mort à la vie  ». Ainsi cette parabole du Jugement nous entraîne au-delà d’elle-même en soulignant la nécessité et l’urgence d’une intériorisation. Elle nous exhorte à approfondir dès maintenant le mystère même de l’amour et le mystère même du Christ qui est là parmi nous aujourd’hui.

Amen.

Père Boris

Cf. évangile selon saint Matthieu XXVIII, 20.

Cf. évangile selon saint Jean XXII, 31.

Cf. évangile selon saint Jean V, 24.

 

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 7 mars 1994.

Dimanche du Carnaval - Dernier jour de viande

1 Corinthiens VIII, 8 - IX, 2

Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

         Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

C'est une tâche bien périlleuse pour nous tous que d'aborder la parabole du Jugement Dernier. Le message est clair, évident : au jour du Jugement il nous sera demandé compte d'une chose et d'une seule : de notre amour les uns pour les autres. Aucune ambiguïté dans les paroles du Christ. Aucune ambiguïté non plus dans celles de l'Apôtre : "si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien [...] donnerais-je mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien." (1 Co XIII, 2-3). Devant de telles paroles notre espérance défaille et, comme les disciples, nous sommes prêts à dire : "Mais alors, qui peut être sauvé ?" (Mc X, 26 ; Lc XVIII, 26)

Revenons à l'Apôtre du jour, que nous écoutons souvent trop distraitement. Ses paroles ne paraissent concerner que le Carême qui vient : oserions-nous manger de la viande, au risque d'offenser la foi de nos frères ? Peu importe que le problème ait été autre pour saint Paul et ses contemporains que pour nous ; retenons seulement la conclusion : en péchant contre nos frères, en blessant leur conscience, c'est contre le Christ lui-même que nous péchons. Saint Paul dit encore : "ne va pas avec ton aliment faire périr celui pour qui le Christ est mort." Au reste de quel aliment s'agit-il ? Car, dit toujours saint Paul, le règne de Dieu n'est pas une affaire de boisson ou de nourriture ; il est justice et paix dans l'Esprit Saint. C'est pourquoi, si notre conduite peut causer en quoi que ce soit la chute, et pire encore la mort de nos frères voire de toute personne au monde, de quelle fidélité témoignons-nous pour la grâce reçue  ! Le Christ, Lui, a donné Sa vie pour nous et nous irions compromettre Son œuvre de salut  !

La leçon de l'Apôtre est qu'en toutes choses, action et pensée, nous ne sommes jamais seuls, mais toujours solidaires de nos frères et de tout être humain dans le Christ. Le fondement de cette solidarité repose sur notre solidarité avec le Christ qui nous récapitule tous, ainsi que Jésus l'affirme Lui-même : "Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ; ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait."

Saint Paul avait une conscience aiguë de cette appartenance des hommes - qui sont le Corps du Christ sur terre - au Christ céleste. Quand sous le nom de Saül il menait, comme il le dit, une persécution effrénée contre les chrétiens, Jésus lui apparut dans l'éblouissement du chemin de Damas. "Qui es-tu, Seigneur ? interrogea Saül - Je suis ce Jésus que tu persécutes.", répondit le Christ. L'expérience de Paul lui permit de découvrir l'union sans séparation entre le Christ glorieux et ses frères sur terre, révélation certainement à l'origine de sa réflexion sur l'Église du Christ dans le monde.

Mais saint Paul nous apprend plus encore. Saint Paul n'a pas eu de remords de sa conduite passée, remords qui n'eut été qu'une attitude psychologique négative, stérile et destructrice. Il en a eu le repentir qui est tout autre, c'est-à-dire la résolution catégorique d'abandonner les erreurs passées, d'en prendre le contre-pied et de s'engager dans la voie nouvelle de Celui qu'il persécutait jusqu'alors dans la personne de Ses frères.

Dès lors saint Paul s'est fait l'apôtre totalement adonné au Seigneur, parcourant le monde pour lui adjoindre une multitude de frères, multipliant les Églises du Seigneur, malgré les peines, les tribulations et, à son tour, les persécutions reçues pour le Christ. Saint Paul a retourné sa faute en œuvre pour le Seigneur ; il se considérait comme le premier des pécheurs, pour que la grâce du Seigneur surabonde en lui et dans le monde. Au point qu'au soir de sa vie, face au jugement qui l'attendait, Paul osait confesser : "Le moment de mon départ est venu ; j'ai combattu jusqu'au bout le bon combat ; j'ai achevé ma course ; j'ai gardé la foi. Et maintenant voici qu'est préparée pour moi la couronne de justice qu'en retour le Seigneur me donnera en ce Jour-là, lui le juste Juge, non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront attendu avec amour son apparition."

Voici comment il nous faut, nous aussi, attendre la venue du Jugement Dernier. Oui  ! en péchant contre nos frères, comme le dit saint Paul, nous péchons contre le Christ. Nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes qu'en Christ, auquel, comme nous, tout homme participe, chrétien ou non. Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes, pour notre confort matériel ni davantage pour le devenir de notre seule âme, pour notre seule survie dans l'au-delà. Nous ne vivons qu'en dépendance les uns des autres ; et tous nous ne vivons qu'en fonction d'une seule Vie qui nous récapitule tous, celle du Christ notre grand Dieu.

C'est sous l'angle de l'amour qu'il faut nous considérer. Au soir de notre vie, c'est sur l'amour qu'il nous sera demandé des comptes. L'exemple de saint Paul prouve que tout est toujours possible. Le Jugement du Christ ne retient rien de nos péchés, de nos fautes, de nos crimes, de l'infirmité de nos cœurs, si nous comprenons que tout prochain est notre frère et que tout frère est en Christ autant que nous - et plus encore que nous s'il est pauvre, souffrant, humilié, désespéré -.

Il n'y a rien, absolument rien à redouter du Jugement Dernier, si nous acceptons dès aujourd'hui de nous oublier nous-mêmes pour nous centrer en vérité en Jésus-Christ, c'est-à-dire sur la personne de tous nos frères, dans le mystère de la communion des Saints et de la récapitulation du monde entier dans le Christ Jésus.

En péchant contre vos frères c’est contre le Christ que vous péchez

Première lettre de Paul aux Corinthiens

Chapitre VIII verset 8 à Chapitre IX verset 2

En péchant contre vos frères c’est contre le Christ que vous péchez

8,8 Ce n’est pas un aliment, certes, qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins ; et si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus.

9 Mais prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasions de chute.

10 Si en effet quelqu’un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d’idoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles ?

11 Et ta science alors va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort !

12 En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, c’est contre le Christ que vous péchez.

13 C’est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère.

9,1 Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N’ai-je donc pas vu Jésus, notre Seigneur ? N’êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur ?

2 Si pour d’autres je ne suis pas apôtre, pour vous du moins je le suis ; car c’est vous qui, dans le Seigneur, êtes le sceau de mon apostolat.

Commentaire patristique par Grégoire de Nazianze

Commentaire du jour :

Saint Grégoire de Nazianze (330-390), évêque et docteur de l’Église

Sermon 14, sur l’amour des pauvres, 27, 28, 39-40 ; PG 35, 891s (trad. Orval ; cf bréviaire 3e samedi de Carême)

« C’est à moi que vous l’avez fait »

Saint Grégoire de Nazianze

T’imagines-tu que la charité ne soit pas obligatoire mais libre ? Qu’elle ne soit pas une loi, mais un simple conseil ? Je le voudrais bien moi aussi et le penserais volontiers. Mais la main gauche de Dieu m’effraie, là où il a placé les boucs pour leur adresser ses reproches, non parce qu’ils ont volé, pillé, commis l’adultère ou perpétré d’autres délits de cet ordre, mais parce qu’ils n’ont pas honoré le Christ dans la personne de ses pauvres.

Si vous voulez m’en croire, vous les serviteurs du Christ, ses frères et ses cohéritiers, tant qu’il n’est pas trop tard, visitons le Christ, servons le Christ, nourrissons le Christ, vêtons le Christ, accueillons le Christ, honorons le Christ, et non pas seulement en lui offrant un repas comme certains, ou du parfum comme Marie Madeleine, ou une sépulture comme Joseph d’Arimathie, ou les devoirs funèbres comme Nicodème, ou de l’or, de l’encens et de la myrrhe comme les mages.

« C’est la miséricorde et non les sacrifices » (Mt 9,13) que désire le Seigneur de l’univers, la compassion plutôt que des milliers d’agneaux gras. Présentons-la-lui donc par la main de ceux qui sont abattus par la misère, et le jour où nous quitterons ce monde, ils nous « recevront dans les tentes éternelles » (Lc 16,9), dans le Christ lui-même, notre Seigneur à qui appartient la gloire pour l’éternité.

Aphraate, Les Exposés, n°22 ; SC 359

Aphraate (?-v. 345), moine et évêque près de Mossoul

Les Exposés, n°22 ; SC 359 (trad. SC p. 841s)

Nos défunts vivent pour lui

Aphraat Le Sage Persan

Les gens pieux, sages et bons ne sont pas effrayés par la mort, à cause de la grande espérance qu’ils ont devant eux. Ils pensent tous les jours à la mort comme à un exode, et au dernier jour où seront enfantés les fils d’Adam. L’apôtre Paul dit : « La mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même en ceux qui n’ont pas péché, ainsi est-elle passée en tous les fils d’Adam » (Rm 5,14.12)… Elle est passée aussi en tous les hommes de Moïse à la fin du monde. Cependant Moïse a proclamé que son règne serait aboli ; la mort pensait emprisonner tous les hommes et régner sur eux pour toujours…, mais quand le Très Saint a appelé Moïse du sein du buisson, il lui a dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Ex 3,6). Entendant ces paroles, la mort a été ébranlée, a tremblé de crainte et a compris…que Dieu est le roi des morts et des vivants et qu’il viendrait un temps où les hommes échapperaient à ses ténèbres. Et voici que Jésus notre Sauveur a répété cette parole aux saducéens et leur a dit : « Il n’est pas un Dieu des morts ; tous vivent pour lui » (Lc 20,38)… 


      Car Jésus est venu, le meurtrier de la mort ; il a revêtu un corps de la descendance d’Adam, a été fixé à la croix et a goûté la mort. Elle a compris qu’il allait descendre chez elle. Toute troublée, elle a verrouillé ses portes, mais lui a brisé ses portes, est entré chez elle et a commencé à lui arracher ceux qu’elle détenait. Les morts, voyant la lumière dans les ténèbres, ont levé la tête hors de leur prison et ont vu la splendeur du Roi Messie… Et la mort, voyant les ténèbres commencer à se dissiper et des justes ressusciter, a appris qu’à l’achèvement du temps il ferait sortir de son pouvoir tous les captifs.

 

Commentaire patristique par saint Cyprien de Carthage

« Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jn 11, 25)

Saint Cyprien de Carthage

Nous ne devons pas pleurer nos frères que l’appel du Seigneur a retirés de ce monde, puisque nous savons qu’ils ne sont pas perdus mais

partis avant nous : ils nous ont quittés comme des voyageurs, des navigateurs, pour nous précéder. Nous devons donc les envier au lieu de les pleurer, et ne pas nous vêtir ici-bas de sombres vêtements alors qu’ils ont revêtu là-haut des robes blanches. Ne donnons pas aux païens l’occasion de nous reprocher avec raison de nous lamenter sur ceux que nous déclarons vivants auprès de Dieu, comme s’ils étaient anéantis et perdus. Nous trahissons notre espérance et notre foi si ce que nous disons paraît feinte et mensonge. Il ne sert à rien d’affirmer son courage en parole et d’en détruire la vérité par les faits.

Lorsque nous mourons, nous passons par la mort à l’immortalité ; et la vie éternelle ne peut être donnée que si nous sortons de ce monde. Ce n’est pas là un point final mais un passage. Au terme de notre voyage dans le temps, c’est notre passage dans l’éternité. Qui ne se hâterait vers un plus grand bien ? Qui ne désirerait être changé et transformé à l’image du Christ ?

Notre patrie, c’est le ciel… Là un grand nombre d’êtres chers nous attend, une immense foule de parents, de frères et de fils nous désire ; assurés désormais de leur salut, ils pensent au nôtre… Hâtons-nous d’arriver à eux, souhaitons ardemment d’être vite auprès d’eux et d’être vite auprès du Christ.

Commentaire patristique par saint Nicolas Cabasilas

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde »

Saint Nicolas Cabasilas

« Après nous avoir lavés de nos péchés lui-même, le Christ s’est assis à la droite de la Majesté divine dans les cieux » (He 1,3)… C’est donc pour nous servir qu’il est venu, de chez son Père, dans le monde. Et voici le comble : ce n’est pas seulement au moment où il apparaît sur terre revêtu de l’infirmité humaine qu’il se présente sous la forme de l’esclave et cache sa qualité de maître, mais plus tard aussi, au jour où il viendra dans toute sa puissance et paraîtra dans toute la gloire de son Père, lors de sa manifestation. Lors de son règne, est-il dit, « Il prendra la tenue de service, invitera ses serviteurs à se mettre à table et il les servira chacun à son tour » (Lc 12,37). Voilà celui par qui règnent les souverains et gouvernent les princes  !

C’est ainsi qu’il exercera sa royauté vraie et sans reproche… ; c’est ainsi qu’il entraîne ceux qu’il a soumis à son pouvoir : plus aimable qu’un ami, plus équitable qu’un prince, plus tendre qu’un père, plus intime que les membres, plus indispensable que le cœur. Il ne s’impose pas par la crainte, il n’asservit pas par un salaire. En lui seul il trouve la force de son pouvoir, par lui seul il s’attache ses sujets. Car régner par la crainte ou en vue d’un salaire, ce n’est pas gouverner par soi-même, mais par l’espoir d’un gain ou par menace…

Il faut que le Christ règne dans le sens propre de ce mot ; toute autre autorité est indigne de lui. Il a su y parvenir par un moyen extraordinaire… : pour devenir le vrai Maître, il embrasse la condition de l’esclave et se fait le serviteur des esclaves, jusqu’à la croix et la mort ; c’est ainsi qu’il ravit l’âme des esclaves et s’empare directement de leur volonté. Sachant que c’est là le secret de cette royauté, Paul écrit : « Il s’est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu’à la mort, la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé » (Ph 2,8-9)… Par la première création, le Christ est maître de la nature ; par la nouvelle création, il s’est rendu maître de notre volonté… C’est pourquoi il dit : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28,18).

Commentaire patristique par Césaire d’Arles

Saint Césaire d’Arles (470-543), moine et évêque
Sermons au peuple, n°24 ; SC 243 (trad. SC p. 61s rev.)

” C’est à moi que vous l’avez fait “

Réfléchissez, frères, et voyez l’exemple de notre Seigneur, qui a fait de nous des voyageurs et nous a ordonné de venir jusqu’à la cité céleste (He 11,13s) en courant par la route de la charité… Bien qu’il siège dans le ciel, par compassion pour ses membres qui peinent, car il est la tête des membres et du corps dans le monde entier (Col 2,19), il a dit : ” Quand vous n’avez pas fait cela à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait “… Quand il a changé Paul le persécuteur en prédicateur, il lui a dit du haut du ciel : ” Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ” (Ac 9,4)… Saul persécutait les chrétiens : est-ce qu’il persécutait le Christ, qui siégeait dans le ciel ? Mais le Christ lui-même était dans les chrétiens, souffrant avec tous ses membres, pour qu’en lui cette parole soit vraie : ” Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ” (1Co 12,26)…

Portons donc les fardeaux les uns des autres (Ga 6,2) ; là où est allée la tête, les autres membres sont destinés à aller… Si notre Seigneur et Sauveur, qui a été sans péché, daigne nous aimer, nous pécheurs, d’une si grande affection qu’il affirme souffrir ce que nous souffrons, pourquoi est-ce que nous, qui ne sommes pas sans péché et qui pouvons racheter nos péchés par la charité, pourquoi est-ce que nous ne nous aimons pas d’un amour si parfait que nous compatissions par un sentiment de charité à tout le mal enduré par l’un d’entre nous ?… Une main ou un autre membre retranché du corps ne sent plus rien ; tel est le chrétien qui ne souffre pas du malheur, de la détresse ou même de la mort d’autrui.

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