Posts Tagged: 8e Dimanche après la Pentecôte

VIIIème dimanche après la Pentecôte/ Fête de Sainte Marie-Madeleine

St Matthieu XIV, 14-22 Paroisse de la Sainte Trinité 22 juillet 2018

Chers frères et sœurs ;

Ce miracle de la multiplication des pains est un évènement décisif et hautement significatif ; non seulement du ministère public du Christ mais aussi de Sa mission universelle.

Tâchons simplement de ne pas réduire ce récit à une simple exhortation du Christ aux foules, exhortation qui leur enjoignait de partager des provisions alimentaires.

Il y a une autre portée de cet évangile ; une portée d’ordre spirituel, car le récit que nous venons d’entendre annonce déjà en quelque sorte le sacrement de l’Eucharistie.

En effet ; lors de chaque Liturgie à laquelle nous participons, ne sommes-nous pas semblables à ces foules affamées qui se sont réunies autour du Christ, attendant de Lui guérison, apaisement, enseignement pour nos âmes et satiété spirituelle ?

Oui ; durant chaque Eucharistie se réitère ce miracle de la multiplication des pains ; c’est-à-dire que par la grâce de Dieu et l’action du Saint-Esprit un simple morceau de pain devenu Corps du Christ est fractionné et distribué à la Communion ; de sorte que chacun de nous s’en trouve intérieurement rassasié.

Au niveau de la tradition de l’Eglise ce passage évangélique préfigure quant à lui le signe que c’est aux apôtres et à la longue lignée qui leur a succédé et leur succède encore, qu’a été donné de partager, d’expliquer la parole de Dieu en tant qu’elle est un pain rompu qui nourrit l’âme de tout chrétien.

Ainsi, la Parole de Dieu se multiplie-t-elle, fournissant à toutes les foules un aliment vivifiant qui « est toujours nourriture et ne s’épuise jamais » comme le dit le prêtre pendant la Liturgie, au moment même où il fractionne les Saints Dons.

Tout comme les foules ont suivi le Seigneur ; dans la Liturgie et par le sacrement de l’Eucharistie, nous allons à la suite du Christ, nous nous unissons à Lui et nous devenons un seul corps avec Lui. Le pain eucharistique déposé sur le Saint Autel est Un, de même que le Christ est Un et nous sommes Un avec le Christ ; nous devenons Un en Christ.

Soyons-en dignes.

Nous devons donc tendre de toutes nos forces à être semblables à ces foules qui suivaient le Christ ; afin de rendre témoignage au monde de ce que sont l’unité et l’unicité de Dieu ; l’unité et l’unicité en Dieu. En Eglise.

Il faut avoir conscience qu’aujourd’hui plus qu’à toute autre époque, nous sommes tiraillés, dispersés, et que nous sommes de plus en plus confrontés à des situations en totale opposition à la Liturgie ; non seulement dans nos vies personnelles mais aussi parfois malheureusement dans l’Eglise.

Notre vie est agitée, nous empêchant de fixer notre esprit sur l’unique nécessaire, et cette dispersion nous morcelle et nous brise… Le monde quant à lui est souvent victime de courants et de systèmes politiques, économiques, philosophiques ; en bref de tout un ensemble de systèmes idéologiques qui tous affirment être l’unique vérité, et qui en réalité isolent les hommes les uns des autres au lieu de les rassembler.

Car qui unit et rassemble sinon l’Eglise ?

Si grâce à l’Eglise et en Eglise nous ne nous focalisons pas sur l’Essentiel, si nous reproduisons ces schémas du monde, si nous ne descendons pas dans le fond de notre cœur pour y réaliser une conversion et y rencontrer le Christ ; rien de changera.

A cela il n’y a pas de meilleur remède que la Liturgie ; il n’y a pas d’arme plus efficace que la Liturgie ; la Liturgie qui non seulement unifie notre être, mais nous unit aussi à Dieu et à toute la création.

La Divine Liturgie est la vie du monde, la vie de l’Eglise toute entière puisqu’elle sauve l’homme en lui permettant de participer et de communier à Dieu ; son unique but.

N’oublions pas non-plus que nous célébrons aujourd’hui la fête de Sainte Marie-Madeleine. Aussi devons-nous nous interroger sur ce qu’elle a à nous enseigner :

Marie-Madeleine nous enseigne que le Christ nous a aimés le premier, et que c’est Lui qui se laisse chercher, c’est Lui qui se révèle; c’est Lui qui nous ouvre les yeux pour poser un regard de foi. Cet appel de Dieu est en fait un appel personnel et unique : dans le jardin de la Résurrection, à l’évocation de son nom, Marie-Madeleine reconnait son maître. C’est toujours Dieu qui est à l’initiative, c’est-à-dire que c’est véritablement Lui qui nous aime le premier.

Marie-Madeleine cherche une proximité physique avec le Christ, mais Dieu en veut plus, il souhaite une proximité de la foi : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Plus besoin de se rendre au calvaire, à Jérusalem, car Dieu est présent partout, en chacun des baptisés, réellement présent au sein de l’Eglise. Et cette quête devra se vivre dans la fidélité d’une vie donnée au Christ.

En résumé ; et en guise de conclusion ; qu’il nous soit permis de citer une phrase d’un de nos anciens hiérarques ; l’Archevêque Georges (Wagner) de bienheureuse mémoire ; qui à elle seule illustre ce que nous avons tenté d’expliciter : « sous les espèces eucharistiques est présent le Seigneur de Gloire qui trône dans Son humanité transfigurée à la droite de Dieu le Père ». Qu’avons-nous besoin de plus ?

Amen !

 

Notice sur sainte Marie Madeleine

Le 22 juillet, nous célébrons la mémoire de la sainte Myrophore et Égale-aux-Apôtres Marie Madeleine.

Magdala (ou Magada ou Dalmanoutha), petit village de pêcheurs situé sur la rive occidentale du lac de Génésareth, à cinq kilomètres de la ville de Tibériade, était la patrie de sainte Marie Madeleine. Vierge fortunée, elle vécut dans la crainte de Dieu et l’observation de ses commandements, jusqu’au jour où elle se trouva possédée de sept démons (cf. Mc16,9; Lc 8,2)[i].

Affligée et ne pouvant trouver aucun répit, elle apprit que Jésus-Christ était parvenu dans la contrée, après avoir traversé la Samarie, et qu’Il attirait de grandes foules à sa suite, par ses miracles et son enseignement céleste. Pleine d’espoir, elle courut vers Lui et, ayant assisté au miracle de la multiplication des pains et des poissons, en nombre suffisant pour nourrir plus de quatre mille hommes (Mt15,30-39), elle alla se jeter aux pieds du Sauveur et lui demanda de la guider sur la voie de la vie éternelle.

Ayant été délivrée de cette épreuve, elle renonça à ses biens et à tout attachement au monde pour suivre Jésus dans tous ses périples, avec les Apôtres, la Mère de Dieu et d’autres pieuses femmes qui s’étaient mises à son service après avoir été guéries par lui de diverses maladies: Marie, mère de Jacques le petit et de Joset ; Marie de Clopas ; Jeanne, femme de Chouza ; Suzanne, et Salomé, mère des fils de Zébédée.

Lorsqu’Il eut rempli son ministère en Galilée, le Seigneur se dirigea vers Jérusalem, malgré les avertissements de ses proches. Marie Madeleine le suivit sans hésitation, et se lia d’amitié avec Marthe et Marie de Béthanie.

Alors que le Seigneur venait de délivrer un possédé qui était muet, et affirmait qu’Il chassait les démons par l’Esprit de Dieu, une voix s’éleva de la foule et s’écria:

Heureuses les entrailles qui t’ont porté, et les seins qui t’ont allaité!(Lc  11,27).

Cette voix, suppose-t-on, était celle de Marie Madeleine. Elle était présente également lors de la résurrection de Lazare, et fut alors confirmée dans sa foi au Fils de Dieu. Tandis que les autres disciples avaient abandonné le Maître au moment de son arrestation, elle le suivit jusque dans la cour du grand prêtre puis au tribunal de Pilate, elle assista à son procès inique, à sa Passion et se tint auprès de la Croix, en compagnie de la Mère de Dieu et de saint Jean le Théologien (Jn 19,25).

Tout étant accompli et le sang du Sauveur ayant coulé de son côté pour purifier la terre, Marie, surmontant la douleur, prit l’initiative de son ensevelissement. Sachant que le noble conseiller, Joseph d’Arimathie [fête le 31 juillet], avait fait creuser près de là un tombeau neuf dans le roc, elle alla le trouver et le convainquit de céder ce sépulcre pour ensevelir le Crucifié. Encouragé par la foi résolue de cette femme, Joseph obtint l’autorisation de Pilate et, prenant avec lui Nicodème, le membre du Sanhédrin qui était disciple secret de Jésus, il descendit le corps de la Croix et le déposa dans un linceul pour le mettre au tombeau. Marie Madeleine ainsi que la Mère de Dieu assistaient à la scène, et elles élevèrent alors une hymne funèbre, accompagnée de larmes, dans lesquelles brillait cependant l’espoir de la résurrection[ii]. Une fois le tombeau fermé par une grosse pierre qu’on avait roulée à l’entrée, Joseph et Nicodème se retirèrent; mais les deux saintes femmes restèrent assises, en pleurs en face du tombeau, jusque tard dans la nuit. En quittant l’endroit, elles décidèrent, sitôt le repos du sabbat expiré, de revenir au tombeau avec des aromates, pour embaumer une fois encore le corps du Sauveur (Mc16, 1).

Ayant donc observé le repos légal, au chant du coq, alors que le premier jour de la semaine commençait à peineà poindre, Marie Madeleine et 1’« autre Marie »[iii]vinrent au sépulcre. Un ange resplendissant leur apparut, accompagné d’un tremblement de terre, et leur annonça que Jésus ne se trouvait plus à l’intérieur, mais qu’Il était ressuscité (Mt 28, 1). Toutes troublées, elles ne prirent pas même le temps de regarder dans le tombeau et coururent porter la nouvelle aux Apôtres. Le Seigneur ressuscité leur apparut en chemin et les salua en disant: «Réjouissez-vous !» Il convenait en effet qu’Il annonçât à une femme la délivrance de notre nature, déchue et condamnée à la souffrance à la suite de la faute d’Ève.

En entendant leur récit, les Apôtres crurent qu’elles déliraient. Pierre, cependant, courut jusqu’au sépulcre et, se penchant, vit que seules les bandelettes s’y trouvaient, et il se retira tout perplexe. Le jour s’étant levé, Marie Madeleine se rendit pour la seconde fois sur les lieux, afin de vérifier si elle n’avait pas été victime d’une hallucination. Constatant que le tombeau était effectivement vide, elle alla l’annoncer derechef à Pierre et Jean, qui se rendirent en courant sur les lieux. Une fois les deux disciples repartis, elle resta seule près du tombeau, se demandant qui avait bien pu enlever le corps (Jn20, 11). Deux anges vêtus de blancs apparurent alors à l’emplacement de la tête et des pieds du Seigneur, et lui demandèrent pourquoi elle pleurait. Comme elle leur répondait, les anges se levèrent soudain, avec respect. Marie se retourna et vit Jésus qui lui posa la même question. Le prenant pour le jardinier, elle demanda si c’était lui qui avait enlevé le corps. Mais dès que Jésus l’eut appelée par son nom: «Marie », reconnaissant la voix de son bien-aimé Seigneur, elle s’écria: «Rabbouni (Maître) !» et voulut se jeter à ses pieds pour les baiser. Désirant l’attirerà une compréhension plus élevée de l’état dans lequel se trouvait son corps après la résurrection, Jésus lui dit: «Ne me touche pas, car le ne suis pas encore monté vers le Père! » Et Il l’envoya annoncer à ses frères ce qu’elle avait vu.

Devenue pour la troisième fois « apôtre des Apôtres», Marie Madeleine resta avec les disciples et la Mère de Dieu, partageant leur joie. Elle était probablement présente au Mont des Oliviers, lors de l’Ascension, tout comme dans la chambre haute, le jour de la Pentecôte, quand le Saint-Esprit descendit sous forme de langues de feu (Act 2).

On raconte que la sainte quitta ensuite Jérusalem, pour se rendre à Rome et y demander justice à l’empereur Tibère de la condamnation inique prononcée par Pilate[iv]. Se présentant devant l’empereur avec un œuf en main, elle lui déclara qu’après avoir souffert la Passion, le Christ était ressuscité, apportant à tous les hommes la promesse de la résurrection; et l’ œuf se teignit alors en rouge’[v]. Le

 

souverain écouta sa requête et convoqua Pilate, ainsi que les grands prêtres Anne et Caïphe. Caïphe mourut en route, en Crète; quant à Anne, il fut supplicié en étant enfermé dans une peau de buffle. Pilate, s’étant présenté au tribunal de l’empereur, essaya de se justifier en avançant les pressions exercées par les Juifs et le risque de rébellion contre l’autorité romaine. Mais César resta insensible à son apologie et le fit jeter en prison. On rapporte que, poursuivant un cerf au cours d’une partie de chasse, organisée non loin de la prison par des amis de Pilate, l’empereur décocha une flèche qui alla frapper Pilate en plein cœur.

De retour à Jérusalem, Marie Madeleine suivit l’enseignement de saint Pierre. Quatre ans s’étant écoulés depuis la Résurrection, et les Apôtres s’étant dispersés dans diverses régions du monde, elle se joignit à saint Maxime, l’un des Soixante-Dix Disciples, pour aller prêcher la Bonne Nouvelle. Ils furent bientôt arrêtés par les Juifs et abandonnés, avec d’autres chrétiens, en pleine mer, sans nourriture, dans un bateau dépourvu de voile et de rames. L’embarcation fut cependant guidée par le Christ, le Pilote de notre salut, jusqu’à Marseille, en Gaule[vi].

Ayant débarqué sains et saufs, les saints apôtres eurent à subir la faim, la soif et le mépris des habitants de l’endroit, païens forcenés qui ne leur procuraient aucun secours. Un jour que ces derniers s’étaient réunis pour un de leurs sacrifices impies, sainte Marie Madeleine se mêla courageusement à l’assemblée et les exhorta à reconnaître le seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Émerveillés par son assurance et par l’éclat de son visage, les païens prêtèrent attention à ses paroles. Elle réitéra son discours devant le gouverneur romain de la province, Hypatios, qui était venu en compagnie de son épouse apporter une offrande aux idoles, afin d’obtenir une progéniture. D’abord réticent, Hypatios, à la suite de trois apparitions de la sainte, accueillit Marie et ses compagnons en son palais et demanda à être instruit de leur doctrine. Grâce à l’intercession de Marie, il obtint un enfant, mais sa femme mourut en le mettant au monde. Après un court séjour à Rome, Hypatios entreprit un pèlerinage à Jérusalem; mais changeant soudain d’avis, il décida de retourner à l’endroit où il avait enseveli son épouse et l’enfant. Quelle ne fut pas sa stupeur de les retrouver vivants et d’apprendre qu’ils avaient survécu grâce aux prières et aux soins de sainte Marie Madeleine! Rendant grâces à Dieu, le magistrat et toute sa maison se firent alors baptiser et devinrent de fervents proclamateurs de la Vérité.

Quittant la Gaule, sainte Marie Madeleine continua ses périples missionnaires en Égypte, Phénicie, Syrie, Pamphylie et autres lieux, répandant partout la bonne odeur du Christ. Elle passa quelque temps à Jérusalem, puis partit pour Éphèse, où elle retrouva saint Jean le Théologien, partageant ses épreuves et jouissant de ses enseignements inspirés.

Ayant rempli la mission que le Seigneur lui avait confiée, elle remit là son âme à Dieu, après une brève maladie, et fut ensevelie à l’entrée de la grotte, où s’endormirent ensuite les Sept Enfants [fête le 4 août][vii]. De nombreux miracles se produisirent en cet endroit, jusqu’au jour où, presque dix siècles plus tard (899), le pieux empereur Léon VI le Sage ordonna de transférer les reliques de la sainte Égale-aux-Apôtres à Constantinople [fête le 4 mai]. Il les reçut avec une grande dévotion, en présence de tout le peuple, et les portant sur ses épaules, aidé de son frère Alexandre, il alla les déposer dans la partie gauche du sanctuaire du monastère de Saint-Lazare, qu’il avait fondé.

Survivant aux péripéties de l’histoire, la main gauche de la sainte Myrophore, qui exhale un suave parfum, est aujourd’hui vénérée au monastère athonite de Simonos Pétra, qui honore sainte Marie Madeleine comme sa seconde fondatrice.

 

 

Extrait du synaxaire du Hiéromoine Macaire de Simonos Pétra au mont Athos

[i]La tradition occidentale, depuis S. Grégoire le Grand (Hom. Evang. XXIV et XXXIII,PL 76, 1189, 1239, Hom. Ezech, VIII, 2, PL 76,854), a assimilé Marie Madeleine à la pécheresse repentante venue oindre les pieds de Jésus (Lc 7,36-38), et même à Marie sœur de Lazare. Mais rien dans l’Évangile ne porte à faire cette identification, ignorée par la plupart des Pères orientaux. En effet, la possession ne suppose en aucun cas une vie débauchée. saint Syméon Métaphraste interprète de manière allégorique les «sept démons» comme les sept passions qui font obstacle àla vertu; toutefois il n’est pas suivi par d’autres Pères.

 

[ii]Cette lamentation funèbre est le thème de l’office des matines du Grand Samedi.

[iii]D’après S. Romanos le Mélode et S. Grégoire Palamas l’« autre Marie» ne pouvait être que la Mère de Dieu, car il convenait qu’elle fût la première à contempler la Résurrection de son Fils. Mais, pour la plupart des Pères, ce fut Marie Madeleine qui vit la première le Seigneur, conformément aux paroles de l’Évangile (Mc 16,9), l’«autre Marie» étant Marie, mère de Jacques. Les écrivains ecclésiastiques ont essayé de concilier de diverses manières les récits divergents des évangiles concernant la ou les visites des saintes Myrophores au tombeau. Nous résumons ici la version de Nicéphore Calliste Xanthopoulos (XIVe siècle.)

 

[iv]Ce récit de la vengeance contre Pilate et de sa mort n’est rapporté que par S. Syméon Métaphraste, probablement sous l’influence de l’Évangile apocryphe de Nicodème (Actes de Pilate,Ve siècle), qui met en scène ste Véronique. En 36, Pilate fut déposé de sa charge et renvoyé à Rome pour répondre de sa mauvaise administration, pendant laquelle avaient abondé provocations, violences et exécutions arbitraires. Selon Eusèbe de Césarée, il se serait suicidé (Hist. ecclés.II, 7), ou il fut peut-être exécuté. Diverses traditions apocryphes ont tenté de réhabiliter Pilate, supposant même qu’il se serait converti, et reportent toute la responsabilité de la Passion sur les Juifs.

[v]Cette tradition populaire rend compte de la coutume des œufs de Pâques, répandue dans tout le monde chrétien.

[vi]Ce récit de la mission de Ste Marie Madeleine en Gaule, rapporté par S. Syméon Métaphraste, fait écho, en quelque manière, aux diverses traditions répandues en France, concernant le culte de la sainte. La tradition du transfert de reliques de Marie Madeleine à l’abbaye de Vézelay, en Bourgogne, semble la plus ancienne et fut à l’origine d’un fameux pèlerinage. Selon certains, ces reliques venaient de Provence, selon d’autres de Palestine. À partir du XII’s., on commença à vénérer à la Sainte-Baume, à une cinquantaine de kilomètres de Marseille, une caverne où la sainte aurait mené la vie ascétique pendant trente ans. Parallèlement, un pèlerinage se développa au village de Saint-Maximin, à une vingtaine de kilomètres de là, où l’on avait découvert dans une crypte un sarcophage de la sainte Myrophore. On vénéra dès lors en Provence ste Marie Madeleine et ses compagnons: S. Maximin, premier évêque d’Aix, S. Sidoine, ste Marcelle et deux autres enfants. Notons qu’on vénère également aux Saintes-Maries de la Mer, en Camargue, les saintes Myrophores Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé, qui auraient accompagné ste Marie Madeleine dans sa mission.

[vii]Daprès une homélie de S. Modeste de Jérusalem, elle serait morte en martyr (dans Photios, Bibliothèque, PG 86, 3276). S. Grégoire de Tours témoigne aussi de l’existence du tombeau de la sainte à Éphèse, De gloria martyrum, 29.

 

Notice sur saint Wandrille

Le 22 juillet, l’Église orthodoxe honore la mémoire de notre vénérable Père Wandrille, abbé de Fontenelle.
Né dans la région de Verdun, à la fin du VIe siècle, au sein d’une famille apparentée au maire du palais, Pépin d’Héristal, père de Charles Martel, saint Wandrille entra jeune à la cour du roi Dagobert Ier, qui lui accorda le titre de comte et lui confia l’administration des domaines royaux. Il remplissait son office avec loyauté, mais sa préférence le portait à mener une vie consacrée à Dieu. Il s’était d’ailleurs lié d’amitié spirituelle avec d’autres dignitaires, comme Didier le trésorier et Dadon le chancelier, qui menaient une vie de mortification à la cour. Marié par obéissance à ses parents, Wandrille se mit d’accord avec son épouse pour garder la virginité et se retirer l’un et l’autre dans un monastère.
Il se retira donc dans une de ses propriétés de Lorraine, appelée Montfaucon, auprès du saint ermite Baldric. Informé de sa défection, le roi Dagobert convoqua Wandrille, qui apparut au palais dans son vêtement d’ascète, mais rayonnant d’un éclat céleste, et obtint du roi son autorisation de quitter le monde. Il se rendit alors dans le Jura, pour y restaurer l’ermitage fondé par saint Ursanne. Suivant la tradition des moines irlandais et de saint Colomban [fête le 23 novembre], il menait une vie extrêmement mortifiée, passait presque toutes ses nuits sans sommeil, pieds nus, en récitant des psaumes, et quand les tentations l’oppressaient, il allait se jeter dans un étang glacé. Désireux d’assimiler plus complètement l’héritage de saint Colomban, il se rendit au monastère de Bobbio, fondé par ce dernier en Italie, et s’y perfectionna dans l’expérience de la vie communautaire. De retour en Gaule, il s’arrêta au monastère de Romainmoutier [fête le 28 février], qui avait été restauré par des disciples de saint Colomban, et y vécut une dizaine d’années.
Averti par un ange de la mission qu’il devait entreprendre pour le salut de beaucoup d’âmes, il quitta le Jura pour la Neustrie. À Rouen, il retrouva son ami Dadon, devenu évêque sous le nom de Ouen [fête le 24 août], et fut ordonné par lui diacre. Après avoir reçu la prêtrise des mains de saint Omer, évêque de Thérouanne [fête le 9 septembre], il seconda saint Ouen dans l’évangélisation de son diocèse. Après quelques années (649), le cœur toujours altéré de l’entretien avec Dieu dans la solitude, il obtint l’autorisation de son évêque pour s’installer dans le vallon marécageux de Fontenelle, dans la forêt de Jumièges, acquis par son neveu Gond qui avait décidé de renoncer au monde. S’appliquant avec un zèle infatigable à défricher l’endroit, Wandrille et les disciples de plus en plus nombreux qui s’étaient rassemblés autour de lui, y édifièrent quatre églises et des cellules. Montrant l’exemple dans les travaux manuels, le saint était le premier pour la prière, et il enseignait ses moines à se tendre toujours en avant vers la perfection, disant: «Nous ne devons pas compter les années que nous avons passées au monastère, mais plutôt celles que nous avons passées dans la pratique irréprochable des commandements divins. Que la charité fraternelle soit votre lien et mettez-vous au service les uns des autres. Votre adversaire, le diable, en vous voyant unis de la sorte, s’enfuira bien loin, car il ne peut approcher de celui qu’il voit uni d’esprit et de cœur avec ceux qui l’entourent. » Wandrille ne quittait le monastère que pour prêcher aux païens de la région, ou pour aller fonder d’autres monastères, au nombre de cinq, organisés comme Fontenelle en harmonisant la tradition irlandaise de saint Colomban et la Règle de saint Benoît qui commençait à se répandre en France.
Ayant gouverné son monastère pendant dix-neuf ans, saint Wandrille, qui se lamentait de rester en exil sur la terre, tomba malade et entra dans une extase de trois jours, pendant laquelle il vit la porte des cieux ouverte et le trône de gloire qui lui était préparé. Revenu de ce ravissement, il exhorta ses disciples à la charité mutuelle, désigna son successeur et souriant aux anges et aux saints qui étaient venus l’accueillir, il s’endormit en paix, le 22 juillet 668, en présence de saint Ouen et de ses trois cents disciples.

La Multiplication des pains Homélie prononcée par le père André à Bussy le 7 août 2011

8e dimanche après la Pentecôte
1 Cor 1,10-18 ; Mt 14,14-22

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

Nous venons d’entendre l’Évangile de la multiplication des pains, selon le récit de saint Matthieu. Ce miracle, qui est rapporté par les quatre évangélistes, est bien connu et produit toujours une forte impression.

Je ne vais pas expliquer le miracle. D’ailleurs, si on pouvait l’expliquer, est-ce que ce serait encore un miracle ? Je ne vais pas non plus spéculer sur le nombre de pains et de poissons, le nombre de personnes servies et le nombre de corbeilles qui restent. Je voudrais seulement relever avec vous quelques points qui me semblent significatifs.

Remarquons tout d’abord que ce n’est pas la première fois que Dieu multiplie miraculeusement de la nourriture. Il y a peu de temps, c’était la fête du saint prophète Élie.

Vous vous souvenez sans doute de cette lecture (3 Rois 17,1-23) : la veuve de Sarepta n’avait plus qu’un peu de farine et d’huile pour préparer un dernier repas avant de mourir de faim, mais lorsqu’elle a accepté de donner l’hospitalité au prophète Élie que Dieu lui envoyait, la nourriture s’est renouvelée de jour en jour, en sorte qu’elle ne manque de rien. De même, après la sortie d’Égypte, Dieu a nourri les hébreux dans le désert avec la manne qui revenait chaque jour, et chacun recevait selon ses besoins (Exode 16).

Mais en définitive, nous savons bien que toute nourriture vient de Dieu, même lorsqu’elle nous vient par le biais ordinaire de la nature et du travail des hommes. Par ailleurs, cette multiplication des pains préfigure et annonce un autre miracle : le miracle de l’eucharistie, pour lequel nous sommes réunis ici aujourd’hui. Le lien est manifeste si l’on observe la bénédiction prononcée par Jésus : elle nous est rapportée par les évangélistes dans les mêmes termes à la Sainte Cène et à la multiplication des pains : « Jésus prit le pain, leva les yeux, rendit grâces, le rompit et le donna à ses disciples… »

Un autre point est le contexte dans lequel est opéré ce miracle. Pour connaître ce contexte, il suffit de lire les deux versets qui précèdent et les deux versets qui suivent le passage qui a été lu. Les disciples viennent d’annoncer à Jésus la mort de Jean-Baptiste, décapité sur ordre du roi Hérode. Ils ont pu récupérer son corps et viennent de l’ensevelir. On peut comprendre qu’ils soient tous très affectés, y compris Jésus, par cet événement tragique. Jésus décide alors de se retirer avec ses disciples à l’écart, dans un lieu désert, pour se recueillir, pour prier.

Mais ce projet est contrarié, car la foule, reconnaissant en Jésus le Sauveur, l’a suivi jusque dans ce lieu désert. Alors Jésus est « ému de compassion ». Cette expression revient souvent dans les Évangiles : lorsqu’Il voit le malheur, la détresse des gens, le seigneur est toujours ému de compassion. De même, lorsque Dieu était apparu à Moïse au Buisson-ardent pour lui confier la mission de conduire le peuple hors d’Égypte, Il lui avait dit : « J’ai vu la souffrance de mon peuple, et Je veux le délivrer de la servitude » (cf. Ex. 3,7-10).

Et Jésus change de programme. Avant de prier dans la solitude, Il va d’abord venir en aide à tous ces gens, guérir les malades, puis donner à manger à la foule. Il ne renonce pas à son intention de prier, Il diffère seulement sa réalisation. Car, après avoir nourri tous ces gens, les évangélistes nous disent qu’Il renvoie la foule et se retire, enfin, pour prier dans la solitude.

Ainsi, nous sommes témoins de cette chose mystérieuse : Dieu est capable de changer de programme. Il s’adapte à nous, par compassion. Le dessein de Dieu ne change pas : le dessein de Dieu est toujours le salut de tous. Mais Il s’adapte en fonction de notre situation particulière, de nos besoins ponctuels, de notre demande. C’est pourquoi nous ne devons pas craindre de lui faire connaître nos besoins.

Nous pouvons en tirer encore un autre enseignement : pour nous non plus la prière ne doit pas être une excuse pour ne pas venir en aide à ceux qui ont besoin. Il ne s’agit pas de renoncer à la prière, mais de mettre nos actes en conformité, de prier aussi par nos actes.

Enfin un dernier point : Jésus ne se contente pas de donner du pain à ceux qui ont faim et de guérir les malades. Les évangélistes Marc et Luc ajoutent qu’Il leur enseignait beaucoup de choses, leur parlant du Royaume de Dieu. Ainsi, si d’un côté notre prière ne devrait pas aller sans la pratique active de la charité, d’un autre côté, l’aide concrète que nous sommes appelés à apporter (donner du pain à celui qui en manque, apporter une aide matérielle) ne devrait pas aller non plus sans une parole de foi.

La nourriture du corps ne va pas sans la nourriture de l’âme. Le Pain de vie ne va pas sans la Parole de Dieu puisque, dans l’un comme dans l’autre, c’est le Seigneur qui est présent. Dans cette Liturgie, nous communions à la fois à la Parole de Dieu, qui est Dieu lui-même, et dans le pain et le vin, qui sont le Corps et le Sang du Christ. Et les prières de la Liturgie disent que l’Eucharistie est nourriture à la fois pour l’âme et pour le corps.

Amen.

Père André Jacquemot
Paroisse des Trois-Saints-Hiérarques à Metz

La Multiplication des pains – Homélie 49 de saint Jean Chrysostome sur l’évangile de Mathieu

1. PRÉLUDES DU MIRACLE DE LA MULTIPLICATION DES PAINS.

Multiplication des painsRemarquez combien de fois Jésus se retire.
Lorsqu’on met Jean en prison, lorsqu’on le fait mourir, lorsque certains disaient qu’il faisait plus de disciples que Jean, nous voyons qu’il se retire dans toutes ces rencontres.
Il voulait généralement agir en homme, parce que le temps d’agir en Dieu, et de découvrir ce qu’Il était, n’était pas encore venu. C’est pour cette raison qu’Il ordonnait à ses disciples de ne dire à personne qu’Il était le Christ. Il attendait après sa résurrection pour le faire connaître à toute la terre.
Aussi n’a-t-Il pas témoigné une grande sévérité contre ceux qui jusque-là avaient été incrédules, et on voit qu’Il les traite avec beaucoup de douceur et d’indulgence.
Lorsqu’Il se retire ici, Il ne va point dans une autre ville, mais “dans le désert,” et Il monte sur une barque, afin que personne ne le suive. Il est remarquable que les disciples de Jean-Baptiste s’unissent avec Jésus plus que jamais depuis la mort de leur maître, puisque ce sont eux-mêmes qui viennent Lui donner cet avis. Apparemment comme ils avaient renoncé à tout, et qu’après la mort de leur maître ils ne savaient où se retirer, ils s’étaient réfugiés vers le Fils de Dieu.
Ainsi la sagesse avec laquelle Jésus leur répondit, lorsqu’ils vinrent Le trouver de la part de Jean, fit l’effet qu’elle devait sur leur esprit, dans cette affliction que leur causa la mort de leur maître.
Mais, direz-vous, pourquoi Jésus ne se retire-t-Il pas même avant qu’on ne Lui apporte cette nouvelle, puisqu’il savait l’événement avant qu’on le Lui ait annoncé ?
C’est parce qu’Il voulait agir selon la nature humaine pour mieux établir la foi en Son incarnation.
Il voulait montrer qu’Il était homme, non seulement par sa présence visible, mais encore par ses actes. Il prévoyait que la malice du démon allait tout mettre en œuvre pour combattre cette vérité dans le monde.
C’est donc pour cette raison que Jésus se retire. Mais le peuple ne peut encore s’empêcher de Le suivre. Rien ne peut le retenir et la mort de Jean ne l’effraye point. Tant l’amour est puissant dans ce qu’il désire, pour repousser la crainte de tous les maux, et pour se mettre au-dessus de tous les obstacles ! Aussi cette multitude fidèle reçoit-elle bientôt la récompense de son zèle.
“Quand il débarqua, il vit une grande foule ; il en eut compassion, et Il guérit leurs malades. (14)”
Quelque affection que ce peuple témoigne pour suivre le Sauveur, ce que le Sauveur fait pour lui va néanmoins beaucoup au delà. C’est pourquoi l’Évangile marque que la première cause de ces guérisons, fut sa compassion et sa grande charité : “Il en eut compassion, et Il guérit leurs malades.”
Jésus ne demande pas ici à cette foule de gens s’ils ont la foi ; cette foi éclatait suffisamment dans leur conduite, puisqu’ils abandonnaient leurs villes pour Le suivre dans les déserts, qu’ils Le cherchaient avec tant de soin, et qu’ils ne pouvaient se séparer de Lui malgré la faim qui les pressait.
Quoiqu’Il eût résolu de les nourrir, il ne le fait pas de Lui-même ni de Son propre mouvement. Il attend qu’on Le prie et qu’on Lui parle. Il garde ici la règle qu’Il observait partout, de ne pas aller le premier au-devant des miracles, mais d’attendre que les occasions se présentent.
Mais d’où vient que personne parmi tout ce peuple ne s’adressa lui-même à Jésus, pour Lui représenter son état ? C’est parce qu’ils avaient tous pour Lui un profond respect, et que la joie qu’ils avaient de Le suivre et de L’écouter, leur ôtait le sentiment de la nécessité où ils se trouvaient. Ses disciples même ne viennent pas le prier de nourrir ce peuple, parce qu’ils étaient encore trop imparfaits.

“Le soir venu, les disciples s’approchèrent de lui, disant : Le lieu est désert, et déjà l’heure est avancée ; renvoyez [donc] les foules, afin qu’ils aillent dans les bourgs s’acheter des vivres.” (15)
Car si même après avoir vu ce grand miracle, ils en perdent aussitôt la mémoire, et si après avoir remporté tant de corbeilles pleines des morceaux qui restaient, ils ne laissèrent pas encore de croire qu’Il voulait leur parler de pain, lorsqu’il leur parlait “du levain” de la doctrine des pharisiens- combien étaient-ils moins capables de s’attendre à un miracle dont rien de ce qu’ils avaient déjà vu ne pouvait leur donner l’idée !
Quoiqu’en ce moment même ils aient vu toutes sortes de maladies guéries devant leurs yeux, ils étaient néanmoins si faibles qu’il ne leur vint aucune pensée de la multiplication des pains.
Considérez ici, mes frères, la sagesse avec laquelle Jésus les attire à la foi.
Il ne leur dit point tout d’un coup qu’il les nourrirait lui-même. Ils ne l’auraient pas cru s’il leur avait parlé de la sorte.

“Mais Jésus leur dit : Ils n’ont pas besoin de s’en aller ; donnez-leur vous-mêmes à manger.”(16)

Il ne dit pas : je leur donnerai moi-même à manger. Mais : “donnez-leur en vous-mêmes.” Car ils ne Le regardaient encore que comme un homme. Cependant ces paroles ne les font point encore rentrer en eux-mêmes : et continuant de lui parler toujours comme à un simple homme, ils lui disent : “Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons.” (17)
C’est pourquoi Marc écrit qu’ils “ne comprirent pas ce que Jésus leur avait dit, parce que leur cœur était appesanti.” (Mc 6, 52)
Mais Jésus voyant que leurs pensées restaient attachées à la terre, commence à se montrer et il dit : “apportez-les-moi ici.” (18)

Si ce lieu est désert, il ne l’est pas pour celui qui nourrit toute la terre. Et si l’heure est déjà passée, celui qui parle n’est sujet ni aux heures ni au temps. Jean marque que ces pains étaient “des pains d’orge” ce qu’il ne fait pas sans mystère, mais pour nous apprendre à fouler aux pieds toutes les délices du monde, et tout le luxe des tables. C’était aussi la nourriture ordinaire des prophètes.

2. QU’IL FAUT PRIER AVANT LE REPAS

“Après avoir fait asseoir les foules sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, prononça la bénédiction, rompit les pains et les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent aux foules.” (19)

Pourquoi lève-t-Il ainsi les yeux au ciel pour bénir ces pains ?
Il fallait que l’on sache également de Jésus, qu’Il était égal à Dieu, et qu’il était envoyé par son Père. Les marques qui prouvaient l’une et l’autre de ces vérités semblaient se combattre et s’entre-détruire. Car pour témoigner qu’il était égal à son Père, il devait tout faire de Lui-même, et par Sa propre puissance ; au lieu qu’Il ne pouvait persuader les hommes que c’était son Père qui L’avait envoyé, qu’en témoignant envers Lui une humilité profonde, qu’en Lui rapportant toute la gloire de Ses actions, et en L’invoquant lorsqu’Il devait faire Ses plus grands miracles. C’est pourquoi Il ne s’est pas attaché exclusivement à l’une ou à l’autre de ces deux conduites ; mais Il S’est servi de toutes les deux, et Il les a tempérées l’une par l’autre.
Tantôt Il agit avec autorité ; tantôt Il prie avant d’agir. Et pour empêcher qu’Il ne parût se contredire lui-même, lorsqu’Il veut faire des miracles moins importants, Il lève les yeux au ciel ; mais lorsqu’Il fait quelque merveille plus extraordinaire, Il agit souverainement et par une puissance absolue, pour nous apprendre qu’Il ne tirait point d’ailleurs sa puissance dans les miracles ordinaires, et qu’Il ne se servait de prière alors, que pour rendre honneur à Dieu Son Père.
Ainsi lorsqu’Il remit les péchés, qu’Il ouvrit le paradis, et y fit entrer un voleur, qu’Il abolit si hautement la loi ancienne, qu’Il ressuscita tant de morts, qu’Il mit un frein aux tempêtes de la mer, qu’Il révéla le secret des cœurs, qu’Il guérit un aveugle-né, et qu’Il fit d’autres actions semblables qui ne peuvent être que les ouvrages d’un Dieu, on ne voit pas qu’il fît aucune prière : mais lorsqu’Il se prépare à la multiplication des pains, miracle bien moins considérable que ceux que je viens de marquer, alors Il lève ses yeux au ciel, pour nous apprendre cette vérité importante que je viens de dire, et nous faire voir en même temps que nous ne devons jamais nous mettre à table sans observer cette louable coutume des chrétiens, de bénir Celui qui par sa bonté nous donne de quoi nous nourrir.

3. CONTRE MARCION ET LES MANICHÉENS ET LES AUTRES HÉRÉTIQUES QUI NE VOULAIENT PAS QUE JÉSUS FÛT LE DIEU CRÉATEUR.

Mais on me demandera peut-être pourquoi il ne tirait pas plutôt du néant les pains dont il nourrit tout ce peuple.
Je réponds que c’était pour fermer la bouche à l’impie Marcion, et aux hérétiques manichéens, qui séparent Dieu de ses créatures, et qui nient qu’il en soit l’auteur.
Il voulait nous convaincre par ses actions que tout ce qui se voit sur la terre était Son ouvrage et Son héritage : que c’était Lui qui rendait la terre féconde, et lui faisait produire ses fruits : qu’Il avait dit dès le commencement : “Que la terre germe toute sorte d’herbes, et que les eaux produisent toutes sortes de poissons.”
Le miracle qui s’opère ici n’est pas moindre que celui-là. Car si les premiers poissons n’étaient pas tirés d’autres déjà existants, ils étaient néanmoins tirés des eaux. Et ce n’est pas une chose moins admirable, de multiplier cinq pains et peu de poissons, en tant d’autres pains et en tant d’autres poissons, que d’avoir autrefois fait sortir tant de fruits du sein de la terre, et d’avoir tiré tant de poissons du sein des eaux. Jésus ne pouvait montrer plus efficacement qu’Il était le Créateur de la terre et de la mer, et qu’Il avait un souverain empire sur eux.
Après s’être contenté jusqu’ici de répandre seulement Ses grâces et Ses faveurs sur quelques malades, Il opère maintenant un miracle d’une efficacité universelle ; jusqu’ici la multitude n’avait été que témoin des guérisons de quelques individus ; voici maintenant une faveur à laquelle cette multitude tout entière prend part.
Il remet sous les yeux des incrédules le miracle qui avait paru si prodigieux à leurs pères, lorsqu’ils disaient : “pourra-t-il nous donner du pain, et nous préparer une nourriture dans le désert ?”
C’est ce qu’Il exécute ici véritablement, Il les avait insensiblement attirés dans ce désert, afin que ce miracle parût plus surprenant et moins suspect, et que personne ne pût dire qu’on avait eu secrètement cette nourriture de quelque ville voisine.
C’est dans ce dessein que l’Évangile marque non seulement le lieu où il était alors ; mais encore l’heure où ce miracle se fit.

5. CONTRE LE LUXE INUTILE

Nous apprenons encore ici quelle était la fermeté des apôtres, dans les grandes extrémités où ils se trouvaient, et combien ils étaient éloignés du luxe et de tous les délices. Au nombre de douze, ils n’avaient que cinq pains et deux poissons. Tant ils négligeaient ce qui ne regardait que le corps pour ne s’attacher qu’aux choses spirituelles !
Ils n’avaient pas même la moindre attache à ce peu qu’ils avaient, et ils le donnent de bon cœur aussitôt qu’on le leur demande.
Ceci nous apprend, mes frères, que quand nous n’aurions que fort peu de bien, nous ne devrions pas laisser de le donner à ceux qui en ont besoin. Car lorsque Jésus leur commande d’apporter ces cinq pains, ils ne lui répondent point : Seigneur, quand nous les aurons donnés, d’où aurons-nous de quoi nous nourrir, car nous sommes si pauvres ? Ils ne murmurent point de la sorte, et donnent promptement tout ce qu’ils ont.
Mais de plus il me semble que Jésus aime mieux multiplier ce peu de pains qu’ils avaient que d’en produire d’autres du néant, pour porter davantage ses apôtres à la foi. Car ils étaient encore fragiles.
C’est encore pour cette raison qu’Il lève les yeux au ciel avant de faire ce miracle d’un genre nouveau pour eux et dont ils n’avaient encore vu aucun exemple.
“Purs rompant les pains, il les donna à ses disciples, et les disciples au peuple” (19).
ayant pris et rompu ces pains il les distribua au peuple par les mains de ses apôtres, non seulement pour les honorer, par ce ministère, mais encore pour les convaincre de la vérité du miracle, et pour les empêcher, ou d’en douter lorsqu’il se faisait, ou de l’oublier ensuite, parce que leurs propres mains leur en devaient rendre témoignage.
C’est pour cette raison aussi qu’Il attend que le peuple se sente pressé de la faim, et que Ses apôtres s’approchent de Lui et L’interrogent.
Il veut que ce soit eux qui commandent au peuple de s’asseoir sur l’herbe, et qu’ils distribuent les pains de leurs propres mains, afin qu’il y eût plus de marques sensibles de ce qu’Il allait faire, et plus de témoins de ce miracle.
Car si après tant de preuves qu’ils en avaient, ils n’ont pas laissé de l’oublier, qu’auraient-ils fait s’Il ne s’était pas conduit avec tant de précaution et de prudence ?

4. DES DISPOSITIONS À APPORTER À LA SAINTE TABLE.

Il commande à tout le monde de s’asseoir sur l’herbe, pour inspirer à ce peuple un mépris de toutes les choses de la terre. Car il voulait aussi bien instruire l’âme que nourrir le corps. C’est pourquoi le lieu même où il fait ce miracle, le nombre certain des pains et des poissons, et cette distribution égale qui se fait à tous, sans préférer les uns aux autres, toutes ces choses, dis-je, sont pleines d’instruction : elles nous apprennent comment nous devons conserver l’humilité, la tempérance et la charité ; que nous devons avoir une bienveillance égale et uniforme envers tous, et que tout doit être commun entre les serviteurs d’un même Dieu.

“Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze corbeilles pleines des morceaux qui restèrent.” (20)

Jésus ayant béni et rompu ces pains les donna à ses disciples, et les apôtres au peuple, et ces pains se multipliaient entre les mains des apôtres.
Il ne borna pas la multiplication au besoin du peuple, il la fit surabonder, puisqu’il resta non seulement des pains entiers, mais encore des morceaux, afin que ceux qui n’étaient pas présents alors connussent par ces restes la vérité de ce qui s’était passé. Il attend que le peuple ait faim, afin qu’on ne prenne point cette action pour une illusion et un songe. Il veut encore qu’il en reste douze corbeilles afin que Judas même porte la sienne.
Le Sauveur aurait pu, s’il l’eût voulu, éteindre invisiblement la faim. Mais alors ses apôtres n’eussent rien vu de ce miracle caché, outre que cela s’était déjà fait dans la personne d’Élie et n’eût donc pas été si surprenant. Au lieu que certains furent tellement épouvantés de ce miracle, qu’ils voulurent sur-le-champ faire Jésus leur roi, ce qu’ils n’avaient encore fait pour aucun autre de Ses prodiges.

“Or ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.” (21)

Mais qui pourrait ici, mes frères, relever par ces paroles la grandeur de ce miracle ? Qui pourrait expliquer comment ces pains se multipliaient, comment ils sortaient des mains de Jésus comme d’une source féconde qui coulait ensuite dans tout ce désert et qui suffisait pour nourrir tant de personnes ? Car l’Évangile marque expressément qu’il y avait jusqu’à “cinq mille hommes sans compter les femmes et les enfants.” C’est encore quelque chose qui fait l’éloge de ce peuple, que les femmes témoignent autant d’ardeur que les hommes pour suivre Jésus.
Mais que dirons-nous aussi de “ces restes ?” C’est un second miracle qui n’est pas moindre que le premier ?
Pourquoi le nombre des corbeilles qui en reste est-il si juste, qu’il égale celui des apôtres ?
Pourquoi n’y en a-t-il pas pus ou moins de douze ?
Lorsqu’il fait ramasser ces restes, Il ne les donne pas au peuple, mais Il donne ordre à Ses disciples de les emporter, parce que le peuple était plus faible et plus imparfait que les disciples.

“Aussitôt il obligea les disciples à monter dans la barque et à passer avant lui sur l’autre rive pendant qu’il renverrait les foules.” (22)

Si ce miracle leur semblait une illusion lorsque Jésus était présent avec eux, et s’ils doutaient de la vérité de ce qu’ils voyaient, ils devaient se désabuser au moins lorsqu’il était absent. C’est pourquoi, pour leur permettre de soumettre à un examen attentif ce qui venait de se passer, Il leur fait prendre ces restes, preuves palpables du prodige, et les fait partir sans Lui.
On voit qu’ailleurs, lorsqu’Il est près de faire ses plus grands miracles, Il fait retirer le peuple, et souvent même Ses disciples, pour nous apprendre à ne jamais chercher la gloire des hommes, et à ne pas les attirer à notre suite.
Ce mot de l’Évangile, “Il obligea”, marque le grand amour que les disciples avaient pour Jésus, et combien ils aimaient Sa présence.
Il les renvoie donc sans Lui, sous prétexte de demeurer pour congédier le peuple, mais en fait, pour se retirer seul sur la montagne. Il agissait de la sorte pour nous donner une instruction très importante en nous apprenant à ne pas converser continuellement avec le monde, et à ne pas nous en éloigner non plus toujours, mais à faire l’un et l’autre utilement, en modifiant notre conduite suivant le besoin du moment.
Apprenons donc, mes frères, à suivre le Fils de Dieu, et à nous attacher à lui, mais non à cause de ses faveurs sensibles, pour ne pas tomber dans ce reproche honteux qu’il fit à certains : “En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu ces miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.” (Jn 6,26)
C’est pour cette raison qu’Il a évité de faire souvent ce miracle, et qu’Il S’est contenté de le faire seulement deux fois, pour nous apprendre à ne pas être les esclaves de l’intempérance, mais à nous élever au-dessus de ces choses basses et terrestres pour nous appliquer entièrement aux spirituelles.
Que ce soit là notre occupation, mes frères.
Cherchons continuellement ce pain céleste et divin ; et lorsque nous l’aurons reçu, bannissons tout autre soin, et tout autre désir de nos âmes.
Si ce peuple quitte et oublie sa maison, sa ville, ses proches, et toutes ses affaires ; s’il va dans le fond des déserts, sans que la faim et la nécessité puisse l’en chasser ; combien plus devons-nous le faire, lorsque nous approchons de la sainte table ? combien devons-nous avoir plus de zèle et plus d’ardeur pour les choses spirituelles, et ne donner à l’avenir que les moindres de nos pensées aux affaires d’ici-bas ?
Car nous voyons ici le reproche que Jésus fait aux incrédules, non parce qu’ils le cherchaient à cause des pains qu’il avait multipliés ; mais parce qu’ils ne le recherchaient qu’à cause de cela, et qu’ils en faisaient leur fin principale.

Celui qui a reçu de Dieu de grands dons, et qui les méprise pour s’attacher avec passion à d’autres qui sont infiniment moindres, et que celui-là même qui les lui donne l’oblige de négliger, perd par son ingratitude ces grandes grâces qu’il avait reçues. Que s’il recherche au contraire les choses grandes et spirituelles, Dieu lui donnera les autres “comme par surcroît”. Car les biens de la terre, quelque grands qu’ils paraissent, sont si petits, si on les compare avec les véritables biens, qui sont ceux de l’âme, qu’ils ne tiennent lieu que comme d’un accessoire à l’égard des autres.

Homélie 4 de saint Jean Chrysostome sur la Première lettre de Paul aux Corinthiens

Folie et Sagesse

Saint Jean Chrysostome commente ici le passage “La Croix scandale pour les Juifs folie pour les Grecs” (que d’autres traduisent “folie pour les païens”)

Saint Paul

1. Pour l’homme malade et agonisant, les mets les plus sains n’ont pas de saveur, les amis et les proches deviennent importuns, souvent il ne les reconnaît pas et semble incommodé de leur présence. Il en est de même de ceux qui perdent leurs âmes : ils ignorent ce qui mène au salut, et trouvent importuns ceux qui s’occupent d’eux. C’est là l’effet de leur maladie et non de la nature des choses. Il en est des infidèles comme des fous, qui haïssent ceux qui les soignent, et les accablent d’injures. Mais comme ceux-ci, à raison même des injures qu’ils reçoivent, sentent croître leur pitié et couler leurs larmes, parce que méconnaître ses meilleurs amis leur semble être l’indice du paroxysme de la maladie, ainsi devons-nous faire à l’égard des Grecs, et pleurer sur eux plus qu’on ne pleure sur une épouse, parce qu’ils ignorent le salut offert à tous. Car un époux ne doit pas aimer son épouse autant que nous devons aimer tous les hommes, Grecs ou autres, et les attirer au salut. Pleurons-les donc, parce que la parole de la croix, qui est la sagesse et la force, est pour eux une folie, suivant ce qui est écrit : “La parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent”. Et comme il était vraisemblable que, voyant la croix tournée en dérision par les Grecs, les Corinthiens résisteraient dans la mesure de leur propre sagesse, et se donneraient beaucoup de trouble pour réfuter les discours des païens, Paul les console en leur disant : Ne pensez pas que ce soit là une chose étrange et insolite. Il en est dans la nature même des choses, que la vertu de la croix soit méconnue de ceux qui se perdent ; car ils n’ont plus le sens ; ils sont fous.
Voilà pourquoi ils profèrent des injures et ne supportent pas les remèdes du salut. O homme, que dis-tu ? Pour toi le Christ a pris là forme d’un esclave, a été crucifié et il est ressuscité ; ce ressuscité, il faut donc l’adorer et adorer sa bonté, puisque ce qu’un père, un ami, un fils n’a pas fait pour toi, le Maître de l’univers l’a fait, bien que tu l’eusses offensé et fusses devenu son ennemi ; et quand il mérite ton admiration pour de si grandes choses, tir appelles folie le chef-d’œuvre de sa sagesse ? Mais il n’y a rien d’étonnant là-dedans ; car le propre de ceux qui se perdent est de ne pas connaître ce qui procure le salut.

Ne vous troublez donc pas : il n’y a rien d’étrange, rien de surprenant à ce que des insensés tournent de grandes choses en dérision. Or la sagesse humaine ne saurait changer une telle disposition ; en essayant de le faire, vous atteindriez un but opposé : car tout ce qui dépasse la raison n’a besoin que de la foi. Si nous tâchons de démontrer par le raisonnement et sans recourir à la fois, comment un Dieu s’est fait homme et est entré dans le sein d’une vierge, nous ne ferons que provoquer davantage leurs railleries.
Ceux qui usent ici du raisonnement, sont précisément ceux qui se perdent. Et pourquoi parler de Dieu ? Nous soulèverions d’immenses éclats de rire, si nous suivions cette méthode en ce qui concerne les créatures.
Supposons par exemple un homme qui veut tout apprendre par le raisonnement et vous prie de lui démontrer comment nous voyons la lumière essayez de le faire : vous n’en viendrez pas à bout ; car si vous dites qu’il suffit d’ouvrir l’œil pour voir, vous exprimez le fait, et non la raison du fait. Pourquoi, vous dira-t-il, ne voyons-nous pas par les oreilles et n’entendons-nous pas par les yeux ? Pourquoi n’entendons-nous pas parles narines et ne flairons-nous pas par les oreilles ? Si nous ne pouvons le tirer d’embarras et répondre à ses questions, et qu’il se mette à rire, ne rirons-nous pas encore plus fort que lui ? Si en effet deux organes ont leur principe dans le même cerveau, et sont voisins l’un de l’autre, pourquoi ne peuvent-ils pas remplir les mêmes fonctions ? Nous ne pouvons expliquer la cause ni le mode de ces opérations mystérieuses et diverses, et nous serions ridicules de l’essayer.

Taisons-nous donc, et rendons hommage à la puissance et à la sagesse infinie de Dieu. De même, vouloir expliquer par la sagesse humaine les choses de Dieu, c’est provoquer des éclats de rire, non à raison de la faiblesse du sujet, mais à cause de la folie des hommes ; car aucun langage ne peut expliquer les grandes choses. Examinez bien ; quand je dis : Il a été crucifié ; le Grec demande : Comment cela s’accorde-t-il avec la raison ? Il ne s’est pas aidé lui-même quand il subissait l’épreuve et le supplice de la croix : Comment donc est-il ensuite ressuscité et a-t-il sauvé les autres ? S’il le pouvait, il aurait dû le faire avant de mourir, ainsi que le disaient les Juifs. Comment celui qui ne s’est pas sauvé, a-t-il pu sauver les autres ? C’est là, dira-t-on, une chose que la raison ne saurait admettre. Et c’est vrai : la croix, ô homme, est une chose au-dessus de la raison, et d’une vertu ineffable. Car subir de grands maux, leur paraître supérieur et en sortir triomphant, c’est le propre d’une puissance infinie. Comme il eût été moins étonnant que les trois jeunes hébreux ne fussent pas jetés dans là fournaise que d’y être jetés et de fouler la flamme aux pieds comme il eût été beaucoup moins merveilleux pour Jonas de n’être pas englouti par la baleine que d’en être englouti sans en souffrir ; ainsi il est bien plus admirable dans le Christ d’avoir vaincu la mort en mourant que de ne l’avoir pas subie. Ne dites donc point : Pourquoi ne s’est-il pas sauvé lui-même sur la croix ? Car son intention était de lutter avec la mort. Il n’est point descendu de la croix, non parce qu’il ne le pouvait pas, mais parce qu’il ne le voulait pas. Comment les clous de la croix auraient-ils retenu Celui que la puissance de la mort n’a pu enchaîner ?

2. Toutes ces choses nous sont connues, mais les infidèles les ignorent. Voilà pourquoi Paul dit que la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais que pour ceux qui se sauvent, c’est-à-dire pour nous, elle est la vertu de Dieu. “Car il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages ; je rejetterai la science des savants”. Jusqu’ici il n’a rien dit de désagréable ; il a d’abord invoqué le témoignage de l’Écriture ; puis s’enhardissant, il emploie des termes plus violents et dit :
“Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? Que sont devenus les sages ? Que sont devenus les docteurs de la loi ? Que sont devenus les esprits curieux de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? Car Dieu voyant que le monde, aveuglé par sa propre sagesse, ne l’avait point connu dans les œuvres de la sagesse divine, a jugé à propos de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui”.
Après avoir dit qu’il est écrit : “Je perdrai la sagesse des sages”, il en donne une preuve de fait en ajoutant : “que sont devenus les sages ? que sont devenus les docteurs de la loi ?” frappant ainsi du même coup les Grecs et les Juifs. Car, quel philosophe, quel habile logicien, quel homme instruit dans le judaïsme a procuré le salut et enseigné la vérité ? Pas un d’eux : les pécheurs ont tout fait. Après avoir tiré sa conclusion, abattu leur enflure, et il dit : “Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ?” il donne la raison de tout cela. Parce que, dit-il, aveuglé par sa propre sagesse, le monde n’a pas connu Dieu dans la sagesse divine, la croix a paru. Qu’est-ce que cela : “Dans la sagesse divine ?” C’est-à-dire, dans la sagesse qui s’est manifestée dans les œuvres par lesquelles il a voulu se faire connaître. Car il a produit ces œuvres et d’autres semblables afin que leur aspect fit admirer le Créateur ; le ciel est grand, la terre est immense ; admirez donc celui qui les a faits. Et ce ciel si grand, non seulement il l’a créé, mais il l’a créé sans peine ; cette vaste terre, il l’a produite sans effort.
Voilà pourquoi il est dit de l’un : “Les cieux sont les ouvrages de vos mains” (Psaume 101) ; et de l’autre : “Il a fait la terre comme rien”. Mais comme le monde n’a pas voulu connaître Dieu au moyen de cette sagesse, Dieu l’a convaincu par la folie apparente de la croix, non à l’aide du raisonnement, mais de la foi. Du reste, là où est la sagesse de Dieu, il n’y a plus besoin de celle de l’homme. Dire que le Créateur de ce monde si grand et si vaste doit posséder une puissance ineffable et infinie, c’était là un raisonnement de la sagesse humaine, un moyen de comprendre l’auteur par son ouvrage ; mais maintenant on n’a plus besoin que de foi, et non de raisonnements. Car croire à un homme crucifié et enseveli, et tenir pour certain que ce même homme est ressuscité et assis au ciel, c’est l’effet de la foi et non du raisonnement. Ce n’est point avec la sagesse, mais avec la foi, que les apôtres ont paru, et ils sont devenus plus sublimes et plus sages que les sages, d’autant que la foi qui accepte les choses de Dieu l’emporte sur l’art de raisonner ; car ceci surpasse l’esprit humain.

Comment Dieu a-t-il perdu la sagesse ? En se révélant à nous par Paul et ses semblables, il nous a fait voir qu’elle était inutile. En effet, pour recevoir la prédication évangélique, le sage ne tire aucun avantage de sa sagesse, ni l’ignorant ne souffre de son ignorance. Bien plus, chose prodigieuse à dire ! l’ignorance est ici une meilleure disposition que la sagesse. Oui, le berger, le paysan, mettant de côté les raisonnements et s’abandonnant à Dieu, recevront plutôt la prédication évangélique. Voilà comment Dieu a perdu la sagesse. Après s’être d’abord détruite elle-même, elle est devenue ensuite inutile. Car quand elle devait faire son œuvre propre et voir le Maître par ses œuvres, elle ne l’a pas voulu ; maintenant quand elle voudrait se produire, elle ne le pourrait plus ; car l’état des choses n’est plus le même, et l’autre voie pour parvenir à la connaissance de Dieu est bien préférable. C’est pourquoi il faut une foi simple, que nous devons chercher à tout prix, et préférer à la sagesse du dehors, puisque l’apôtre dit : “Dieu a convaincu de folie la sagesse”. Qu’est-ce que cela veut dire : “Il a convaincu de folie” ? Il a prouvé qu’elle est une folie quand il s’agit de parvenir à la foi. Et comme on avait d’elle une haute estime, il s’est hâté de la confondre.

En effet, qu’est-ce que cette sagesse, qui ne peut trouver le premier des biens ? Il l’a fait paraître folle, parce qu’elle s’était d’abord démontrée telle elle-même. Si, quand il était possible de trouver la vérité à l’aide du raisonnement, elle n’a pu le faire, comment en sera-t-elle capable, maintenant qu’il s’agit de choses plus importantes, et qu’on n’a plus besoin de talent, mais de foi ? Dieu l’a donc convaincue de folie ; et il a jugé à propos de sauver le monde par la folie, non réelle, mais apparente de la croix. Et c’est là ce qu’il y a de plus grand : que Dieu ait vaincu cette sagesse, non par une sagesse plus excellente, mais par une sagesse qui a une apparence de folie. Il a abattu Platon, non par un autre philosophe plus sage, mais par un pêcheur ignorant. Ainsi la défaite est devenue plus humiliante et le triomphe plus éclatant. Puis, démontrant la puissance de la croix, l’apôtre dit : “Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse ; pour nous, nous prêchons le Christ crucifié, qui est un scandale pour les Juifs, et une folie pour les Grecs, mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit parmi les Juifs soit parmi les Grecs”.

3. Il y a un grand sens dans ces paroles car il veut dire que Dieu a vaincu à l’aide des contraires, et que la prédication n’est pas de l’homme. Voici ce qu’il entend : quand nous disons aux Juifs : “Croyez”, ils nous répondent : “Ressuscitez les morts, guérissez les possédés du démon, montrez-nous des prodiges.”
Et que répliquons-nous à cela ? Celui que nous tous prêchons a été crucifié, et il est mort. Cette parole est peu propre à attirer ceux qui ne veulent pas venir, car elle devrait repousser ceux-là mêmes qui en seraient tentés : et pourtant elle ne repousse pas, elle attire, elle subjugue, elle triomphe. A leur tour, les Grecs nous demandent l’éloquence des discours, l’habileté des sophismes ; nous leur prêchons encore la croix, et ce qui paraît faiblesse aux Juifs, les Grecs l’appellent folie. Quand donc, bien loin de leur accorder ce qu’ils demandent, nous leur offrons tout le contraire (car non seulement la croix n’est pas un miracle, mais, du point de vue de la raison, elle est l’opposé du miracle ; non seulement elle n’est pas un signe de force, ni une preuve de sagesse, mais plutôt un indice de faiblesse et une apparence de folie) ; quand, dis-je, non seulement ils n’obtiennent ni lés miracles ni la sagesse qu’ils demandent, mais entendent ce qu’il y a de plus opposé à leur désir, et qu’ils s’en laissent persuader : comment ne pas voir là la puissance infinie de Celui qui est prêché ?

Comme si quelqu’un montrait à un homme battu par les flots et soupirant après le port, non le port lui-même, mais un autre endroit de la mer encore plus agité, et le déterminait à le suivre avec des sentiments de reconnaissance ; ou comme si un médecin promettait de guérir un blessé, non au moyen des remèdes qu’il désire, mais en le brûlant de nouveau, et néanmoins l’attirait à lui (ce qui serait certainement la preuve d’une grande puissance) ; ainsi les apôtres ont remporté la victoire, non par un miracle, mais par la chose qui semblait le contraire du miracle. C’est aussi ce que le Christ a fait pour l’aveugle ; car voulant le guérir de sa cécité, il a employé un moyen qui devait l’augmenter : il l’a frotté avec de la boue. Et comme il a guéri un aveugle avec de la boue, de même il s’est attiré le monde entier par la croix : par la croix qui ajoutait au scandale, au lieu de le faire disparaître. Ainsi avait-il déjà procédé dans la création, en opposant les contraires aux contraires. Il a donné le sable pour borne à la mer, la faiblesse à la force ; il a établi la terre sur l’eau, le solide et le dense sur le mou et le liquide. Par le moyen des prophètes, il a ramené le fer du fond de l’eau avec un peu de bois. Ainsi il s’est attiré le monde entier à l’aide de la croix. Comme l’eau porte la terre, la croix porte le monde. C’est la preuve d’une grande puissance et d’une grande sagesse que de persuader par les contraires. La croix semble être un objet de scandale, et, loin de scandaliser, elle attire.

À cette pensée, Paul émerveillé s’écrie que “ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage que les hommes, et que ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes”. Cette folie, cette faiblesse, non réelle mais apparente, dont il parle ici, c’est la croix, et il répond dans leur sens. Car ce que les philosophes n’ont pu faire avec leurs raisonnements, cette prétendue folie l’a fait. Lequel est le plus sage de celui qui convainc la multitude, ou de celui qui ne persuade que quelques hommes, ou plutôt personne ? de celui qui persuade sur les sujets les plus importants, ou de celui qui persuade sur des questions inutiles ? Combien Platon ne s’est-il pas donné de peine sur la ligne, sur l’angle, sur le point, sur les nombres pairs et impairs, sur les quantités égales et inégales, et autres toiles d’araignées semblables (car tout cela est plus inutile pour la vie que des toiles d’araignées) ? Et il est mort sans en avoir tiré aucun profit, ni petit ni grand. Combien n’a-t-il pas pris de peine pour prouver que l’âme est immortelle ? Et il est mort sans avoir rien dit de clair là-dessus, sans avoir convaincu un seul de ses auditeurs ! Et la croix prêchée par des ignorants a convaincu, a attiré à elle le monde entier, non en traitant des questions insignifiantes, mais en parlant de Dieu, de la vraie religion, de la règle évangélique, du jugement futur ; et elle a transformé en philosophes tous les hommes, des paysans, des ignorants. Voyez donc comme ce qui paraît folie et faiblesse en Dieu, est plus sage et plus fort que les hommes. Comment plus fort ? Parce que la croix a parcouru tout l’univers, (318) dominé tous les hommes par la force, et que quand des milliers s’efforçaient d’éteindre le nom du Crucifié, c’est le contraire qui est arrivé ; car ce nom a fleuri, a grandi de plus en plus, et ses ennemis se sont perdus, ils ont couru à leur ruine ; les vivants combattaient le mort, et n’ont rien pu contre lui. Donc, quand le Grec m’accuse de folie, il prouve lui-même son extrême folie ; quand je passe pour un insensé à ses yeux, je suis réellement plus sage que les sages ; quand il me reproche ma faiblesse, il fait preuve lui-même d’une plus grande faiblesse. Car les succès qu’ont obtenu, par la grâce de Dieu, des publicains, des pêcheurs ; les philosophes, les rhéteurs, les tyrans, le monde entier, malgré des peines infinies, n’ont pu même les rêver. Que n’a pas amené la croix ? La doctrine de l’immortalité de l’âme, de la résurrection du corps, du mépris des choses présentes, du désir des choses à venir. Des hommes, elle a fait des anges ; de toutes parts on voit des philosophes, et qui donnent des preuves de toute espèce de courage.

4. Mais, dira-t-on, beaucoup d’entre eux ont aussi méprisé la mort. Lesquels ? je vous prie. Est-ce celui qui a bu la ciguë ? Mais, si vous le voulez, je vous en trouverai des milliers de ce genre dans l’Eglise. Si, au sein de la persécution, il était permis de mourir en buvant la ciguë, tous seraient bien supérieurs à ce philosophe. Du reste, quand Socrate but la ciguë, il n’était pas libre de la boire ou de ne la pas boire : de gré ou de force, il devait la boire ; c’était donc un acte de nécessité et non de courage ; les brigands et les assassins, condamnés par les justes, subissent de plus grands supplices. Chez nous, c’est tout le contraire c’est de plein gré, librement, et non par force, que tant de martyrs ont souffert et, montré une vertu à toute épreuve. Rien d’étonnant à ce que ce philosophe ait bu la ciguë, étant forcé de la boire, et étant parvenu à l’extrême vieillesse ; car il déclara lui-même qu’il avait soixante-dix ans quand il méprisait ainsi la vie, si tant est que ce soit là du mépris ; ce que je n’admets pas, ni moi, ni personne. Mais montrez-m’en un qui ait soutenu courageusement les tortures pour la religion, comme je vous en montrerai des milliers sur tous les points du globe. Qui est-ce qui a supporté généreusement de se voir arracher les ongles ? fouiller les articulations ? déchirer le corps pièce à pièce ? arracher les os de la tête ? étendre sur le gril ? jeter dans la chaudière ? Ceux-là, montrez-les-moi. Mourir par la ciguë, c’est à peu près s’endormir ; on dit même que ce genre de mort est plus doux que le sommeil. Et quand même quelques-uns auraient subi de véritables épreuves, ils n’auraient encore aucun droit à nos louanges, car ils sont morts pour des motifs peu honorables : les uns pour avoir trahi des secrets, les autres pour avoir aspiré à la tyrannie, d’autres pour avoir été surpris dans des actions honteuses ; d’autres enfin, se sont livrés d’eux-mêmes sans but, sans motif, et comme au hasard.

Il n’en est pas ainsi chez nous. Aussi garde-t-on le silence sur le compte de ceux-là, tandis que la gloire de ceux-ci est dans tout son éclat et croît de jour en jour. C’est à cela que pensait Paul, quand il disait : Ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes. Car c’est là la preuve que la prédication est divine. Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leur vie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, qui n’avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur une place publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise ? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le monde entier ? Car, qu’ils fussent timides et lâches, c’est leur historien qui le dit, sans rien nier, sans chercher à dissimuler leurs défauts : ce qui est la plus grande preuve de véracité. Que dit-il donc ? Que dès que le Christ fut pris, ils s’enfuirent, malgré les nombreux miracles dont ils avaient été témoins, et que leur chef, qui était resté, renia son Maître. Comment donc ceux qui, du vivant du Christ, n’avaient pu soutenir l’assaut des Juifs, défieront-ils tout l’univers au combat, quand ce même Christ est mort, a été enseveli, n’est point ressuscité, selon vous, ne leur a point parlé, ne leur a point inspiré de courage ? Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes : Qu’est-ce que ceci ? Il n’a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait ? Vivant, il ne s’est pas aidé ; et mort, il nous tendrait la main ? Vivant, il n’a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul, nous soumettrions le monde entier ? Quoi de plus déraisonnable, je ne dis pas qu’une telle entreprise, mais qu’une telle pensée ? Il est donc évident que s’ils ne l’avaient pas vu ressuscité, s’ils n’avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ils n’eussent point joué un tel jeu. A supposer qu’ils eussent eu de nombreux amis, n’en auraient-ils pas fait aussitôt autant d’ennemis, en attaquant les anciennes coutumes, en déplaçant les bornes antiques ? Dès ce moment, ils se seraient attiré l’inimitié de tous, celle de leurs concitoyens comme celle des étrangers. Eussent-ils eu tous les droits possibles au respect par les avantages extérieurs, n’auraient-ils pas été pris en haine pour vouloir introduire de nouvelles moeurs ? Et au contraire, ils sont dénués de tout, et par cela seul, déjà exposés à la haine et au mépris universels.

Car de qui voulez-vous parler ? Des Juifs ? ils en étaient profondément haïs, à cause de ce qui s’était passé à l’égard de leur Maître. Des Grecs ? Ils n’en étaient pas moins détestés, et les Grecs le savent mieux que quiconque.
Pour avoir voulu instituer un nouveau gouvernement, ou plutôt réformer en quelque point celui qui existait, sans rien changer au culte des dieux, mais en substituant certaines pratiques à d’autres, Platon fut chassé de Sicile et courut le danger de mort. S’il a conservé la vie, il perdit du moins la liberté. Et si un barbare ne se fût montré meilleur que le tyran de Sicile, rien n’empêchait que le philosophe restât esclave toute sa vie sur une terre étrangère. Et pourtant les changements qui touchent au pouvoir royal n’ont pas l’importance de ceux qui touchent à l’ordre religieux ; ceux-ci troublent et agitent bien plus les hommes. En effet, dire qu’un tel ou un tel épousera une telle, ou que les gardes veilleront de telle ou telle façon, il n’y a pas là de quoi causer grande émotion, surtout quand la loi reste sur le papier et que le législateur se met peu en peine de l’appliquer. Mais dire que les objets du culte sont des démons et non des dieux, que le vrai Dieu c’est le Crucifié, vous savez assez quelle fureur, quelle accusation, quelle guerre cela a soulevées.

5. Chez les Grecs, Protagoras, pour avoir osé dire : “Je ne reconnais point de dieux”, et cela, non en parcourant et en doctrinant tout l’univers, mais dans une seule cité, courut les plus grands dangers. Diagoras de Milo et Théodore, surnommé l’athée, avaient de nombreux amis, ils étaient éloquents et admirés comme philosophes ; cependant tout cela ne leur servit à rien. Et le grand Socrate lui-même, qui les surpassait tous en philosophie, a bu la ciguë parce qu’il était soupçonné d’avoir quelque peu innové en matière de religion. Or, si un simple soupçon d’innovation a créé un tel danger à des philosophes, à des sages, à des hommes qui jouissaient d’ailleurs de la plus grande considération, au point que, loin de pouvoir établir leurs doctrines, ils ont été condamnés à la mort ou à l’exil : comment ne pas être frappé d’étonnement et d’admiration, en voyant le pêcheur opérer de tels prodiges dans le monde entier, réaliser ses projets et triompher des barbares et de tous les Grecs ?

Mais ceux-ci, direz-vous, n’introduisaient pas, comme ceux-là, des dieux étrangers. Et c’est précisément là le prodige à mes yeux ; une double, innovation :détruire les dieux qui existaient et prêcher le Crucifié. D’où leur est venue l’idée d’une telle prédication ? Où ont-ils puisé cette confiance dans le succès ? Quel précédent les y encourageait ? Tout le monde n’adorait-il pas les démons ? N’avait-on pas divinisé les éléments ? L’impiété n’avait-elle pas introduit des moeurs bien différentes ? Cependant ils ont attaqué et détruit tout cela ; en peu de temps, ils ont parcouru le monde entier, comme s’ils eussent eu des ailes, ne tenant compte ni des périls, ni de la mort, ni de la difficulté de l’entreprise, ni de leur petit nombre, ni de la multitude de leurs adversaires, ni de la richesse, ni de la puissance, ni de la science de leurs ennemis. Mais ils avaient un auxiliaire plus puissant que tout cela : la vertu du crucifié et du ressuscité. Il eût été moins étonnant qu’ils déclarassent au monde entier une guerre matérielle, au lieu de celle qu’ils lui ont réellement déclarée. Car, d’après les lois de la guerre, il est permis de se placer en face de l’ennemi, de s’emparer de ses terres, de se ranger en bataille, de saisir l’occasion d’attaquer et d’en venir aux mains. Ici, il n’en était pas de même : Les apôtres n’avaient point d’armée à eux ; ils étaient mêlés à leurs ennemis, et c’est ainsi qu’ils en triomphaient ; c’est dans cette situation qu’ils esquivaient leurs coups, qu’ils les domptaient et remportaient sur eux une éclatante victoire, suivant cette parole du prophète : “Tu règneras au milieu de tes ennemi”. (Psaume 109,2)
Car c’était là le prodige : Que leurs ennemis les tenant en leur pouvoir, et les jetant dans les prisons et dans les fers, non seulement ne pouvaient les vaincre, mais tombaient eux-mêmes à leurs pieds ; ceux qui flagellaient devant ceux qui étaient flagellés, ceux qui enchaînaient devant ceux qui étaient enchaînés, ceux qui persécutaient devant ceux qui étaient persécutés.

Nous disons tout cela aux Grecs et plus que cela encore : car ici la vérité surabonde. Si vous nous suivez dans ce sujet, nous vous apprendrons tous les détails de la lutte ; mais, en attendant, tenons bien à ces deux points capitaux : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts ? Et comment ces faibles, étant ce qu’ils étaient, auraient-ils formé une telle entreprise, s’ils n’avaient eu le secours divin ?

6. Et maintenant, faisons ce qui dépend de nous : Que notre vie porte les fruits qu’elle doit porter des bonnes œuvres, et allumons autour de nous une grande ardeur pour la vertu. Il est écrit : “Vous êtes des flambeaux qui brillez au milieu du monde”. (Ph 2, 15)
Et Dieu nous destine à un plus noble usage que le soleil lui-même, que le ciel, que la terre et la mer ; à un usage d’autant plus grand que les choses spirituelles l’emportent davantage, sur les choses sensibles. Quand donc nous considérons le globe du soleil, et que nous admirons la beauté, le volume et l’éclat de cet astre, pensons qu’il y a en nous une lumière plus grande et meilleure, comme aussi de plus profondes ténèbres, si nous n’y veillons : car toute la terre est dans une nuit épaisse. Dissipons donc cette nuit, et mettons-y fin. Elle règne non seulement chez les hérétiques et chez les Grecs, mais aussi dans les croyances et dans la conduite d’un grand nombre d’entre nous. Car beaucoup ne croient pas à la résurrection, beaucoup s’appuient sur des horoscopes, beaucoup s’attachent à des observances superstitieuses, à des divinations, à des augures, à des présages ; d’autres recourent aux amulettes et aux enchantements. Nous combattrons ceux-là plus tard, quand nous en aurons fini avec les Grecs. En attendant, retenez bien ce que je vous ai dit : Combattez avec moi, attirons-les à nous et transformons-les par notre conduite. Je le répète toujours : Celui qui enseigne la philosophie doit d’abord en offrir le modèle en lui-même et se faire rechercher de ses auditeurs.

Faisons-nous donc rechercher des Grecs et concilions-nous leur bienveillance. Et cela arrivera, si nous sommes toujours prêts, non seulement à faire le bien, mais encore à souffrir le mal. Ne voyons-nous pas les enfants portés sur les bras de leurs pères, les frapper à la joue, et le père se prêter volontiers à satisfaire la colère de son fils, et se réjouir quand elle est satisfaite ? Eh bien ! suivons cet exemple : parlons aux Grecs comme des pères à leurs enfants. Et vraiment tous les Grecs sont des enfants ; quelques-uns des leurs l’ont dit Ce sont des enfants, il n’y a point de vieillard chez les Grecs. En effet, les enfants ne supportent de s’occuper de rien d’utile ; de même les Grecs veulent toujours jouer ; ils sont à terre, ils y rampent et ne songent qu’aux choses terrestres. Quand nous parlons aux enfants des choses nécessaires, ils ne comprennent pas notre langage et rient toujours ; ainsi les Grecs rient, quand nous leur parlons du royaume des cieux. Et comme souvent la salive, découlant de la bouche de l’enfant, souille sa nourriture et sa boisson ; ainsi les paroles qui tombent de la bouche des Grecs sont inutiles et impures ; si vous leur présentez la nourriture qui leur est nécessaire, ils vous accablent de malédictions ; ils ont besoin qu’on les porte. Si un enfant voit un voleur entrer et enlever ce qui est à la maison, bien loin de le repousser, il sourit au malfaiteur ; mais si vous lui prenez son petit panier, son sistre ou tout autre joujou, il en est vivement affecté, il s’irrite, il se déchire et frappe le sol du pied. Ainsi quand les Grecs voient le démon piller leur patrimoine, les biens nécessaires à leur subsistance, ils sourient et courent au-devant de lui comme au-devant d’un ami. Mais si on leur enlève une possession, la richesse ou quelque autre futilité de ce genre, ils se lamentent, ils se déchirent. Et comme l’enfant reste nu sans s’en douter et sans en rougir ; ainsi les Grecs se vautrant avec les fornicateurs et les adultères, outragent les lois de la nature, entretiennent de honteux commerces et ne songent pas à se convertir. Vous avez vivement approuvé, vous avez applaudi ; mais tout en applaudissant, prenez garde qu’on n’en dise autant de vous. Soyez donc tous des hommes, je vous en prie ; car, si nous sommes des enfants, comment leur apprendrons-nous à devenir des hommes ? Comment les retirerons-nous de leur puérile folie ? Soyons des hommes, pour parvenir à la mesure de l’âge déterminée par le Christ et obtenir les biens à venir par la grâce et la bonté.
Amen

Commentaire patristique sur la multiplication des pains par saint Ephrem le Syrien

La multiplication des pains

Au désert, notre Seigneur a multiplié le pain, et à Cana il a changé l’eau en vin. Il a habitué ainsi la bouche de ses disciples à son pain et à son vin, jusqu’au temps où il leur donnerait son corps et son sang. Il leur a fait goûter un pain et un vin transitoires pour exciter en eux le désir de son corps et de son sang vivifiants. Il leur a donné ces petites choses généreusement, pour qu’ils sachent que son don suprême serait gratuit. Il les leur a données gratuitement, bien qu’ils auraient pu les lui acheter, afin qu’ils sachent qu’on ne leur demanderait pas de payer une chose inestimable : car, s’ils pouvaient payer le prix du pain et du vin, ils ne pourraient pas payer son corps et son sang.

Non seulement il nous a comblés gratuitement de ses dons, mais encore il nous a traités avec affection. Car il nous a donné ces petites choses gratuitement pour nous attirer, afin que nous venions à lui et recevions gratuitement ce bien si grand qu’est l’eucharistie. Ces petites portions de pain et de vin qu’il a données étaient douces à la bouche, mais le don de son corps et de son sang est utile à l’esprit. Il nous a attirés par ces aliments agréables au palais afin de nous entraîner vers ce qui donne la vie à nos âmes…

L’œuvre du Seigneur atteint tout : en un clin d’œil, il a multiplié un peu de pain. Ce que les hommes font et transforment en dix mois de travail, ses dix doigts l’ont fait en un instant… D’une petite quantité
de pain est née une multitude de pains ; il en a été comme lors de la première bénédiction : “Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre” (Gn 1,28).

Commentaire de saint Romanos le Mélode – Marie Madeleine, envoyée annoncer la résurrection

Saint Romanos le Mélode (?-vers 560), compositeur d’hymnes
Hymne 40 (trad. SC 128, p. 397s rev.)

Marie Madeleine, envoyée annoncer la résurrection

Celui qui sonde les coeurs et les reins (Ps 7,10), sachant que Marie reconnaîtrait sa voix, appelait son agneau en vrai pasteur (Jn 10,4) disant : « Marie ! » Elle dit aussitôt : « Oui, c’est bien mon bon pasteur qui m’appelle pour me compter désormais avec les quatre-vingt-dix-neuf brebis (Lc 15,4). Je vois derrière lui des légions de saints, des armées de justes… Je sais bien qui il est, celui qui m’appelle ; je l’avais dit, c’est mon Seigneur, c’est celui qui offre aux hommes déchus la résurrection ». Emportée par la ferveur de l’amour, la jeune femme voulut saisir celui qui remplit toute la création… Mais le Créateur…l’éleva vers le monde divin en disant : « Ne me touche pas ; me prendrais-tu seulement pour un mortel ? Je suis Dieu, ne me touche pas… Lève là-haut tes yeux et regarde le monde céleste ; c’est là que tu dois me chercher. Car je monte vers mon Père, que je n’ai pas quitté. J’ai toujours été en même temps que lui, je partage son trône, je reçois le même honneur, moi qui offre aux hommes déchus la résurrection. « Que ta langue désormais proclame ces choses et les explique aux fils du Royaume qui attendent que je m’éveille, moi, le Vivant. Va vite, Marie, rassemble mes disciples. J’ai en toi une trompette à la voix puissante ; sonne un chant de paix aux oreilles craintives de mes amis cachés, éveille-les tous comme d’un sommeil, afin qu’ils viennent à ma rencontre. Va dire : ‘ L’époux s’est éveillé, sortant de la tombe. Apôtres, chassez la tristesse mortelle, car il s’est levé, celui qui offre aux hommes déchus la résurrection ’ »… Marie s’exclame : « Tout d’un coup mon deuil s’est changé en liesse, tout m’est devenu joie et allégresse. Je n’hésite pas à le dire : j’ai reçu la même gloire que Moïse (Ex 33,18s). J’ai vu, oui, j’ai vu, non sur la montagne, mais dans le sépulcre, voilé non par la nuée, mais par un corps, le maître des êtres incorporels et des nuées, leur maître hier, maintenant et à jamais. Il m’a dit : ‘ Marie, hâte-toi ! Comme une colombe portant un rameau d’olivier, va annoncer la bonne nouvelle aux descendants de Noé (Gn 8,11). Dis-leur que la mort est détruite et qu’il est ressuscité, celui qui offre aux hommes déchus la résurrection ’ ».

Commentaire de saint Cyrille de Jérusalem : Celui que mon cœur aime

Commentaire du jour

Saint Cyrille de Jérusalem (313-350), évêque de Jérusalem et docteur de l’Eglise
Catéchèse baptismale n° 14 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 204 ; cf Eds. du Soleil Levant, p. 305)

« Près du lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans ce jardin un tombeau neuf… C’est là qu’ils déposèrent Jésus » (Jn 19,41-42)

En quelle saison se réveille le Sauveur ? Dans le Cantique des Cantiques il est dit : « L’hiver est passé, la pluie a cessé, les fleurs
ont apparu sur notre terre…» (2,11-12). Est-ce que la terre n’est pas actuellement pleine de fleurs…? Comme le mois d’avril est arrivé, c’est désormais le printemps. Or, c’est en cette saison, c’est en ce premier mois du calendrier hébraïque, que l’on célèbre la Pâque, autrefois en symbole, maintenant en réalité…

Un jardin fut le lieu de la sépulture du Seigneur… Et que va dire celui qui est enseveli dans le jardin ? « J’ai récolté ma myrrhe avec mes aromates, la myrrhe et l’aloès avec tous les parfums » (Ct 5,1;4,14), car tout cela symbolise la sépulture. Les évangiles disent aussi : « Les femmes vinrent au tombeau apportant les aromates qu’elles avaient préparés » (Lc 24,1)…

Car, avant d’entrer dans la chambre haute en traversant les portes closes, l’Époux et le médecin des âmes avait été cherché par des femmes au coeur fort. Les saintes femmes vinrent au tombeau, et elles cherchaient celui qui était ressuscité… Marie vint, selon l’évangile, se mit à chercher et ne trouva pas, puis elle recueillit le message des anges et enfin elle vit le Christ. Ces circonstances avaient-elles été décrites elles aussi? Oui, car Marie dit dans le Cantique : « Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon coeur aime » (3,1)… « Marie, dit l’évangile, vint alors qu’il faisait encore nuit. » (Jn 20,1) « La nuit, je l’ai cherché ; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé. » Et dans l’évangile Marie dit : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l’ont mis. » Mais les anges survinrent alors : « Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? » (Lc 24,5)… Marie ne le reconnaissait pas, et c’est en son nom que le Cantique des Cantiques disait : « N’avez-vous pas vu celui que mon coeur aime ? » « À peine avais-je croisé les gardes (il s’agit des deux anges), aint Cyrille de JérusalemJe l’ai saisi et ne l’ai pas lâché. » (3,3-4)

Basile de Séleucie : Nous avons vu le Seigneur

Commentaire du jour

Basile de Séleucie (?-v. 468), évêque
Sermon pour la résurrection (trad. Brésard, 2000 ans B, p. 128 rev.)

« Nous avons vu le Seigneur »

Cachés dans une maison, les apôtres voient le Christ ; il entre, toutes portes closes. Mais Thomas, absent alors…, bouche ses oreilles et veut ouvrir ses yeux… Il laisse éclater son incrédulité, espérant ainsi que son désir sera exaucé. « Mes doutes ne disparaîtront qu’à sa vue, dit-il. Je mettrai mon doigt dans les marques des clous, et j’étreindrai ce Seigneur que je désire tant. Qu’il blâme mon manque de foi, mais qu’il me comble de sa vue. Maintenant je suis incroyant, mais lorsque je le verrai, je croirai. Je croirai lorsque je le serrerai dans les bras et le contemplerai. Je veux voir ces mains trouées, qui ont guéri les mains malfaisantes d’Adam. Je veux voir ce flanc, qui a chassé la mort du flanc de l’homme. Je veux être le propre témoin du Seigneur et le témoignage d’autrui ne me suffit pas. Vos récits exaspèrent mon impatience. L’heureuse nouvelle que vous apportez ne fait qu’aviver mon trouble. Je ne guérirai de ce mal, que si je touche le remède de mes mains. »

Le Seigneur réapparaît et dissipe à la fois la tristesse et le doute de son disciple. Que dis-je ? Il ne dissipe pas son doute, il comble son attente. Il entre, toutes portes closes.

Top