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Dimanche du Jugement dernier

Homélie prononcée par Père Elisée le dimanche 11 février 2018 à la crypte.

Chers frères et sœurs !

Après nous avoir enseigné le désir de Zachée, l’humilité du publicain et la conversion du fils prodigue, la Parole de ce dernier dimanche de préparation au grand carême, nous interpelle, sans compromis, sur le moment le plus redoutable de notre existence à tous ; à savoir: le Jugement dernier.

Jugés par le Christ, le Roi de gloire, serons-nous maudits ou bénis, jetés dans la fournaise éternelle ou rendus dignes de la béatitude éternelle ?

Le message est clair, évident : au jour du Jugement il nous sera demandé compte d'une chose et d'une seule : de notre AMOUR les uns pour les autres. Et en cela, il n’y aura aucune ambiguïté dans les paroles du Christ.

Aucune ambiguïté non plus dans ces autres paroles de Saint Paul : "si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien [...] donnerais-je mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien." (1 Co XIII, 2-3).

Devant de telles paroles notre espérance défaille et, comme les disciples, nous sommes prêts à dire : "Mais alors, qui peut être sauvé ?" (Mc X, 26 ; Lc XVIII, 26).

Revenons à l'épitre du jour : "oserions-nous manger de la viande, au risque d'offenser la foi de nos frères ? ". Ne nous arrêtons pas maintenant à la question de manger de la viande ou non…  retenons seulement la conclusion : en péchant contre nos frères, en blessant leur conscience, c'est contre le Christ lui-même que nous péchons.

La leçon que nous donne Saint Paul est qu'en toute chose, en toute action et en toute pensée, nous ne sommes jamais seuls, mais toujours solidaires de nos frères et de tout être humain dans le Christ; "ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à Moi que vous l'avez fait ; ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait ".

Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes, pour notre confort matériel ni davantage pour le devenir de notre seule âme, pour notre seule survie dans l'au-delà.

Nous ne vivons qu'en dépendance les uns des autres …nous sommes les membres d’un seul corps ; et tous nous ne vivons qu'en fonction d'une seule Vie qui nous récapitule tous, …une seule tête, celle du Christ notre Dieu.

Chacun d'entre nous a reçu le don et la grâce de l'amour du Christ par le sacrement du baptême.

Dès lors, au Jugement dernier, c'est sur la mise à profit ou non de ce don d’amour,… que nous ayons aimé ou refusé d'aimer… qu'il nous sera demandé des comptes.

Si nous comprenons  que tout prochain est notre frère et que tout frère est en Christ autant que nous - et plus encore que nous s'il est humilié et désespéré -, alors soyons sans crainte, nous serons justifiés et le Jugement du Christ ne retiendra rien de nos péchés et de nos fautes.

Le tout est d’accepter que notre prochain ne soit pas comme nous souhaiterions qu’il soit, mais surtout d’accepter simplement ce qu’il est ; d’être aussi exigeant envers nous-mêmes que nous pouvons l’être envers notre prochain.

Dès lors, ensemble, en Eglise, les uns pour les  autres, nous prions « encore et encore » pour : "Une fin chrétienne, sans douleur, sans honte, paisible et notre justification devant son trône redoutable".

C’est ce que le Christ nous enseigne aujourd’hui, dans l’évangile de Saint Matthieu.

Il y a deux surprises dans cette scène, deux bouleversements par rapport à la vision traditionnelle du jugement final :

La première surprise est que celui qui préside le jugement n’est pas le Père, mais le Fils de l’homme, soit Jésus lui-même. Certes, le jugement est fait au nom du Père, puisque le Fils de l’homme dit : « Venez les bénis de mon Père ». Mais c’est bien le fils qui préside le jugement. C’est le « Fils de l’homme dans sa gloire », nous dit le texte ; il est même appelé aussi « le roi ». Mais c’est bien un homme, puisqu’il parle à la fin de « ces petits qui sont mes frères ». Il se met au même niveau que les hommes, et spécialement des lus humbles. Qui plus est, nous savons que ce « Fils de l’homme dans sa gloire » va être arrêté, condamné, subir la passion et mourir sur une croix comme un malfaiteur. Donc celui qui préside le jugement final est aussi celui qui a été victime d’un jugement injuste ; celui qui juge est aussi celui qui a été condamné comme criminel.

Mais derrière ce paradoxe, se cache une grande découverte : nous sommes jugés, non pas par un juge lointain et implacable, mais par un juge qui connaît l’âme humaine, les souffrances humaines, qui a même été victime d’une justice injuste. C’est pourquoi ce juge nous jugera plus avec miséricorde qu’avec rigueur ou sévérité.

La deuxième surprise de cette parabole du jugement final, c’est notre étonnement à l’audition du jugement. J’avais faim et vous m’avez donné à manger. J’avais soif et vous m’avez donné à boire… Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous donné à manger ? Avoir soif et t’avons donné à boire ? Réponse du Juge : Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! Le juge s’identifie donc à la victime, à la personne qui a subi une injustice ou une souffrance ! Or ce juge, c’est non seulement le Fils de l’homme, mais c’est aussi le Fils de Dieu, puisqu’il parle des « bénis de mon Père ».

En résumé on pourrait dire que, dans ce récit, les rôles sont complètement bouleversés : Dieu disparaît de son trône de Juge, mais il réapparaît dans les humbles de ce monde. La place de Dieu a totalement changé, et cela grâce à Jésus, qui a vécu personnellement le sort de l’humanité, avec ses souffrances et ses gestes de bonté.

La conséquence de cela, est que Dieu est descendu de son trône, pour que l’être humain dans sa fragilité soit élevé au rang de Dieu : tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait, dit Dieu par la bouche du Christ.

Autrement dit, Dieu peut être découvert à travers l’homme par la miséricorde ; et l’homme le plus insignifiant est élevé à la dignité divine, par la miséricorde de Dieu.

Mais qui dit miséricorde, dit aussi pardon

Et cette dimension du pardon est importante ! Ce même pardon que nous poserons les uns envers les autres la semaine prochaine ; ce pardon que nous devons vivre, ce pardon que nous donnerons, ce pardon que nous accepterons les uns des autres.

Amen !

Homélie prononcée par Père Boris le dimanche 22 février 2009 à la crypte.

Dimanche du Jugement dernier, du Carnaval, du dernier jour de viande Première épître aux Corinthiens VIII, 8 - IX, 2 - Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit,

De Dimanche en Dimanche, s’approche notre entrée en cette période bénie du Grand Carême et, aujourd’hui, l’Église nous rappelle la parabole du Jugement Dernier. C’est en effet une parabole et nous ne savons pas comment, en réalité, sera opéré ce Jugement.

Cette parabole est non seulement un enseignement sur le jugement de tous, la condamnation des pécheurs et la béatification des justes mais aussi un rappel que, dans ce jugement, c’est l’Amour qui est essentiel. En effet, d’une part c’est l’Amour de Dieu qui nous juge, et d’autre part c’est l’Amour de Dieu qui est béni par ceux qui font le bien, tandis qu’il est bafoué par ceux qui méprisent et ignorent les pauvres, les malades et tous ceux qui souffrent.

Dans cette parabole sur le jugement, deux sentences s’opposent et l’Évangile d’aujourd’hui nous apprend que le châtiment – si on doit l’appeler châtiment – est d’être éloigné de Dieu. À tous ceux qui font le mal, le Seigneur annonce « Allez-vous-en loin de Moi », comme un bannissement loin du Seigneur. Ainsi la véritable souffrance serait d’être pour toujours loin du Christ, car nous avons été créés à Son Image et notre vocation est de progresser vers Sa ressemblance.

Mais, pour la récompense comme pour le châtiment, nous entendons cette extraordinaire parole du Seigneur : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre Mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait, ce que vous n’aurez pas fait au plus petit d’entre Mes frères, c’est à Moi que vous ne l’aurez pas fait » Ici, le Seigneur affirme une identité. Elle signifie véritablement une présence réelle comme nous pouvons le dire dans le sacrement de l’Eucharistie. Dans le sacrement de l’Eucharistie, il est vrai qu’il y a la présence réelle du Seigneur dans le Pain et dans le Vin consacrés. Et n’oublions pas qu’il y a aussi la présence réelle dans le Corps du Christ que constitue l’Église tout entière. En effet, dans l’Eucharistie, nous communions véritablement au Seigneur et, par conséquent, devenons nous-mêmes Corps et Sang du Christ. Mais, aujourd’hui, il est question d’une autre identification. Une autre réalité s’impose à nous, le Seigneur S’identifie Lui-même au "plus petit ", au plus humble, au plus malheureux… Je dirais que le Seigneur S’identifie Lui-même, avant tout, à celui qui souffre, c’est-à-dire à celui qui est dans la détresse, le besoin, la solitude… à celui qui est malade, emprisonné, torturé… Et nous pensons souvent, en particulier dans l’ACAT, à tous ceux qui, torturés et plus généralement à tous ceux qui sont incarcérés et souffrent, que ce soit justement ou

injustement, car la souffrance est toujours, d’une manière ou d’une autre, une souffrance injuste.

Non seulement le Seigneur S’identifie Lui-même, mais encore Il désire que nous le sachions et que nous le vivions. Il veut que nous devenions peu à peu capables de Le discerner sous les traits émaciés, blafards ou tuméfiés du pauvre et du souffrant. Il veut que nous puissions, en dévisageant le malheureux, apercevoir le visage du Crucifié, découvrir le visage de Celui qui a pris sur Lui tous nos péchés et toutes nos misères, et reconnaître le visage de Celui qui S’est humilié pour nous sanctifier et nous diviniser.

Ainsi, cette entrée dans le Carême nous incite non pas seulement à prier, à jeûner, à participer aux offices, mais, avant tout, à aimer. Le Carême nous appelle à percevoir, penser, agir et vivre selon ce don divin qu’est l’amour. Pour ce faire, il nous faut demander d’acquérir de l’Esprit Saint ce don de miséricorde, de compassion et, en définitive, de présence véritable à ceux qui sont dans le besoin et peut-être n’osent même pas lever les yeux vers nous. Il y en a tellement autour de nous, nous pourrions aisément dresser de longues listes de tous ceux qui sont dans l’épreuve, non seulement ceux qui souffrent dans leur corps, mais aussi ceux qui souffrent dans leur âme. Dans l’entourage de chacun de nous, ceux qui sont dans le doute, la peine, le deuil et l’épreuve sont nombreux.

Alors, à mesure que nous apprenons à distinguer chez ces "petits", chez ces plus petits d’entre nos frères et nos sœurs, le visage du Christ, nous devenons capables de reconnaître le Seigneur jusqu’à Le découvrir aussi dans notre propre cœur. Dès lors, à mesure que nous découvrons le Seigneur dans notre propre cœur, nos yeux s’ouvrent à l’amour du prochain. Je pense que toute cette transformation de notre regard vis-à-vis du prochain comme de nous-mêmes est tout à fait essentielle pour notre vie et notre existence.

Et ce n’est pas tout, j’aimerais encore vous dire que ce "petit" qui se tient à nos portes comme le Lazare de la parabole du mauvais riche, ce pauvre qui est à terre au sens propre comme au sens figuré est aussi le Seigneur qui frappe à la porte de notre cœur. Même s’il garde les yeux baissés devant nous, le pauvre qui quémande un regard de notre part frappe à la porte de notre cœur. Hélas, bien souvent, notre cœur reste fermé. Notre cœur blindé est clos, car il est déjà rempli, comblé, envahi par tant de choses qui nous semblent nécessaires et essentielles. Comme si notre cœur n’était pas assez grand, nous n’avons plus de temps ni d’espace à donner au Seigneur Lui-même. Ainsi le Seigneur est, Lui aussi, comme le pauvre mendiant dehors qui frappe à la porte de notre cœur et qui nous adresse cette parole que nous trouvons dans l’Apocalypse « Voici, Je Me tiens à la porte, et Je frappe. Si quelqu’un entend Ma voix et ouvre la porte, J’entrerai chez lui, Je souperai Moi avec lui, et lui avec Moi .(...[i])» Ainsi, comme les Pères de l’Église n’hésitent pas à le dire, le Seigneur Se présente Lui-même comme un mendiant, un mendiant d’amour parce que mendier ce n’est pas seulement mendier le pain et le nécessaire, mendier c’est toujours véritablement demander un peu d’amour.

Par conséquent, dans cette parabole il y a non seulement l’identification du Christ à notre prochain qui souffre, mais il y a encore, parallèlement, un appel à imiter le Seigneur dans Son amour, à vivre de jour en jour l’Amour du Christ. Et, quand nous vivons cet Amour du Christ, nous grandissons. L’amour est inventif, l’amour est créateur, il nous enseigne, nous fait découvrir et sortir de nous-mêmes, parce qu’aimer ce n’est pas aimer pour soi-même, c’est aimer pour l’autre. Ainsi, le Seigneur Lui-même est à la racine de cet amour qui nous est donné et qui est grandi en nous par l’Esprit Saint.

Créés à l’Image du Seigneur, nous devons, nous-mêmes, grandir et croître dans la ressemblance. Cette ressemblance passe par l’humilité du Christ, par Sa Croix, Ses souffrances, Sa Passion et Sa mort et puis vient ensuite Sa Résurrection.

Que le Seigneur nous donne, dans le Carême qui s’annonce, d’apprendre à voir, à ouvrir notre cœur et à aimer.

Nous allons également apprendre à demander pardon les uns aux autres, non seulement à pardonner « Moi je pardonne… » mais à demander humblement pardon, à nous incliner, nous agenouiller, nous prosterner – fût-ce en esprit – devant tous ceux de notre entourage que nous côtoyons, de jour en jour, au fil de notre existence.

Que le Seigneur nous donne, dès aujourd’hui, cet apprentissage de la compassion, de la miséricorde et du véritable amour.

Qu’Il ouvre nos yeux et qu’Il nous apprenne à discerner en nos frères le Visage, l’Image et la Présence réelle du Christ.

[i] Cf. Apocalypse de saint Jean III, 20.

 

Homélie prononcée par le père Boris à la Crypte le 6 mars 2005.

Dimanche du carnaval - Dernier jour de viande

1 Corinthiens VIII, 8 - IX, 2

Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

Il faut rappeler que cette lecture de l’Évangile est, bien sûr, une parabole, dont nous devons nous efforcer de retirer le sens intérieur car elle a et gardera toute son actualité jusqu’à la fin de temps. Tous et chacun de nous sommes concernés quotidiennement et constamment par ces paroles de Jugement,

Oui ! Le Seigneur vient ici : « Quand le Fils de l’homme viendra dans la gloire entouré de ses saints anges Il s’assiéra sur le trône de Sa gloire », Il siégera sur un trône pour le jugement. Ce jugement se présente comme une séparation des brebis d’avec les boucs, comme une sélection, comme un tri. Mais il ne s’agit ni d’un tri arbitraire ni d’un tri opéré de l’extérieur. Ce n’est pas non plus un tri qui ne connaîtrait que la réalité historique de la vie de chacun de nous, ne considérant que la succession des événements de notre vie.

C’est aujourd’hui, ici et maintenant, que pour chacun de nous se tri s’opère. Ce tri n’est pas seulement un choix, une décision, un jugement établi par Dieu, c’est nous-mêmes qui portons la responsabilité et le fardeau de nos actes et qui, en définitive, disons au Seigneur "oui" ou "non", ou bien encore "ni oui ni non" comme des tièdes qui refusent de s’engager.

Dans l’histoire de la Chrétienté, cette parabole a, hélas, pesé très lourdement sur la conscience des chrétiens, mais aussi sur la conscience populaire, voire sur l’inconscient collectif. Il en a souvent émané l’image menaçante d’un Dieu qui juge avec rigueur et qui sanctionne avec sévérité. Combien souvent les prédicateurs étaient là pour bien inculquer aux fidèles cette crainte du jugement et par conséquent inspirer à leur auditoire cette peur des châtiments éternels et du feu inextinguible. Combien souvent les prédicateurs ont cru bon d’inspirer la terreur par l’évocation du Jugement Dernier pour nous encourager à faire le bien et pour nous faire fuir le péché. Quelles que soient leurs bonnes intentions, la crainte de la sanction ne doit pas passer au premier plan car il faut reconnaître que, dans cette triste perspective, le bien que nous faisons ne puise plus sa source dans l’amour. Dès lors, les bonnes oeuvres que nous accomplissons ne sont plus suscitées par la reconnaissance du Seigneur dans l’autre, mais par la crainte des souffrances et la terreur que nous inspire le châtiment.

Après avoir écarté cette image regrettable, il importe de pénétrer plus en profondeur dans cette parabole et porter notre attention sur ce mystère de l’identité du Christ avec les pauvres, les malheureux, les laissés-pour-compte.

Dans le mystère du Christ, nous pouvons en effet distinguer diverses modalités de Sa présence dans le monde, dans l’Église et dans les coeurs humains. Tout d’abord, le Christ a revêtu notre humanité et a vécu dans le monde. Puis, Il est ressuscité, fut élevé aux Cieux. Depuis, le Christ siège en tant que Dieu-homme à la droite du Père pour toujours, mais en même temps, comme Il nous l’a promis « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.  », le Christ est parmi nous dans le mystère de l’Église et dans la divine eucharistie.

Saint Paul illustre la Présence du Christ dans l’Église par différentes images, le Christ est parmi nous comme la tête de l’Église, le chef de l’Église et l’Époux de l’Église. Bien sûr, il y a aussi la Présence du Christ dans la liturgie, dans la Parole de Dieu et la Sainte Eucharistie. Tout d’abord, nous vivons sa Présence dans la Parole de Dieu telle que nous l’entendons dans l’Évangile parce que le partage de la Parole de l’Évangile est aussi une communion véritable à la Présence du Seigneur. Puis, nous faisons l’expérience de sa présence dans la divine communion eucharistique lorsque nous nous approchons du saint calice et nous recevons le Corps et le Sang du Christ. Comme le soulignait saint Nicolas Cabasilas, un grand auteur spirituel du XIVe siècle, dans la sainte eucharistie ce n’est pas nous qui assimilons le Christ à nous, mais c’est le Christ qui nous assimile à Lui-même.

Mais il est une autre manière encore par laquelle le Christ est avec nous jusqu’à la fin du monde. Le Christ s’identifie avec les plus pauvres et avec les plus malheureux. Ce n’est pas nous qui opérons cette identification dans un regard de pitié, le Christ ne nous demande pas si nous voulons que cette identité se fasse, le Christ fait Lui-même le choix de cette identité. Par conséquent, il ne s’agit pas de savoir si ces pauvres et malheureux ont la foi en Dieu, s’ils connaissent le Christ, s’ils ont un certificat de baptême, s’ils sont orthodoxes ou catholiques. Simplement ce sont des malheureux, des pauvres, des personnes qui souffrent dans leur âme ou dans leur chair. Je dirais que par prédilection le Seigneur choisit d’être avec eux, de s’unir à eux, d’être en communion avec eux. Le Seigneur pénètre tellement en eux qu’en définitive nous ne percevons plus qui est le pauvre et où est le Seigneur, c’est là le mystère de l’identification que nous enseigne la Parabole du Jugement Dernier.

Saint Jean Chrysostome, en particulier, a beaucoup parlé à ce sujet, il affirme deux présences réelles du Christ, deux mystères de la transformation du Christ : D’une part, sacramentellement, dans le Pain et le Vin devenant Corps et Sang du Christ et d’autre part dans le pauvre, dans le plus petit de nos frères. « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites, […] toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites ». C’est aussi une présence réelle car le Christ choisit d’être en eux.

Parfois, si l’Esprit Saint illumine notre propre coeur, si c’est à la lumière de l’Esprit que nous tournons notre regard sur ces pauvres et ces laissés-pour-compte, alors l’oeil de notre coeur devient capable de discerner le visage meurtri mais aussi glorieux du Christ

De jour en jour, il nous faut apprendre à percevoir cette identité car c’est de jour en jour que cette présence du Christ se réalise. Ainsi, c’est de jour en jour que le Jugement de Dieu s’accomplit en nous quand nous n’avons pas reconnu la venue du Christ, quand nous n’avons pas été sensibles à sa grande présence. Il n’y a pas, en effet, de plus grande présence du Christ que dans ceux auxquels Il veut s’identifier.

Saint Paul parle, lui aussi, de cela. Lorsque je prépare une prédication d’évangile, quand je m’interroge sur le lien entre l’épître et l’Évangile du jour, il m’arrive souvent d’être sensible à une consonance, à une résonance. Eh bien, aujourd’hui nous avons entendu une lecture à la fin du chapitre VIII de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Saint Paul met notamment en garde contre ceux qui fort de leurs certitudes et croyant qu’ils ont la connaissance peuvent se permettre de manger des aliments souillés par le sang des sacrifices offerts aux idoles. À cette occasion, saint Paul dit en substance « Moi, peut-être ai-je la connaissance et je ne crains rien même si je mange. Mais si je mange ces aliments souillés je blesserais, je scandaliserais ou j’induirais en erreur le pauvre. Par le fait même, ma liberté deviendrait une pierre d’achoppement pour les faibles ». Saint Paul est soucieux des faibles au point qu’il s’engage personnellement « et si véritablement ce que je fais est un scandale pour les faibles alors, plus jamais de tout ma vie je ne mangerais de viande sacrifiée aux idoles. Car, il vaut même mieux que je ne mange jamais de viande plutôt que soit scandalisé et que tombe ce faible pour lequel le Christ est mort. » Alors saint Paul conclut « En péchant de la sorte contre les frères, et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre le Christ. » Cela signifie que ce n’est pas seulement le bien que nous faisons au pauvre, au petit, au faible que nous faisons au Christ lui-même en eux, ce n’est pas seulement le bien que nous ne faisons pas que nous ne faisons pas au Christ, mais c’est aussi le mal que nous faisons. Quand nous suscitons la peine, le scandale, le trouble, quand nous risquons de faire tomber le pauvre, le petit, le faible, en tout cela nous portons atteinte au visage et au corps du Christ,

Et on peut dire ainsi que le Christ a porté en lui toutes nos blessures et toutes nos faiblesses, par conséquent nous devons veiller à ce que chaque mouvement de notre être soit un mouvement d’amour. Voilà pourquoi je reviens à ce que je disais au début au sujet des sentiments de crainte qui nous poussent à bien faire. L’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle que le bien-faire n’a aucune valeur devant le Seigneur si ce bien-faire ne jaillit pas d’un coeur compatissant.

Et ce coeur compatissant, véritable moteur de notre vie, nous est façonné par l’Esprit Saint. Le saint prophète Ézéchiel nous dit « J’ôterai de leur corps le coeur de pierre, et je leur donnerai un coeur de chair » c’est-à-dire un coeur vivant, animé, brûlant. C’est l’Esprit Saint qui transforme notre propre coeur en un coeur sensible et palpitant. L’Esprit Saint nous ouvre les yeux pour nous rendre aptes à voir la tristesse et le malheur des autres, l’Esprit Saint nous insuffle la force véritable, c’est-à-dire la force d’aimer. Quand notre coeur profond est transformé par l’amour de Dieu alors tout ce que nous ferons jaillira de là, tous nos actes seront des élans d’amour. Animés de la force intérieure de l’amour, dotés d’un coeur de chair, tout ce que nous faisons devient geste d’amour, de douceur, de tendresse, de pardon et de consolation.

De jour en jour, il nous faut veiller à offrir notre coeur et nos yeux à l’action de l’Esprit Saint. De jour en jour, car le Seigneur nous dit « Maintenant est venu le Jugement de ce monde  ». Oui ! C’est maintenant. Aujourd’hui, maintenant, à cet instant même – et jour après jour – le jugement de Dieu s’accomplit sur chacun de nous.

Je rappellerais enfin cette parole du Seigneur : « Celui qui écoute ma parole, et qui croit à Celui qui m’a envoyé ne verra pas de jugement, il est déjà passé de la mort à la vie  ». Ainsi cette parabole du Jugement nous entraîne au-delà d’elle-même en soulignant la nécessité et l’urgence d’une intériorisation. Elle nous exhorte à approfondir dès maintenant le mystère même de l’amour et le mystère même du Christ qui est là parmi nous aujourd’hui.

Amen.

Père Boris

Cf. évangile selon saint Matthieu XXVIII, 20.

Cf. évangile selon saint Jean XXII, 31.

Cf. évangile selon saint Jean V, 24.

 

Homélie prononcée à la Crypte par le Père René le 7 mars 1994.

Dimanche du Carnaval - Dernier jour de viande

1 Corinthiens VIII, 8 - IX, 2

Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46

         Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

C'est une tâche bien périlleuse pour nous tous que d'aborder la parabole du Jugement Dernier. Le message est clair, évident : au jour du Jugement il nous sera demandé compte d'une chose et d'une seule : de notre amour les uns pour les autres. Aucune ambiguïté dans les paroles du Christ. Aucune ambiguïté non plus dans celles de l'Apôtre : "si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien [...] donnerais-je mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien." (1 Co XIII, 2-3). Devant de telles paroles notre espérance défaille et, comme les disciples, nous sommes prêts à dire : "Mais alors, qui peut être sauvé ?" (Mc X, 26 ; Lc XVIII, 26)

Revenons à l'Apôtre du jour, que nous écoutons souvent trop distraitement. Ses paroles ne paraissent concerner que le Carême qui vient : oserions-nous manger de la viande, au risque d'offenser la foi de nos frères ? Peu importe que le problème ait été autre pour saint Paul et ses contemporains que pour nous ; retenons seulement la conclusion : en péchant contre nos frères, en blessant leur conscience, c'est contre le Christ lui-même que nous péchons. Saint Paul dit encore : "ne va pas avec ton aliment faire périr celui pour qui le Christ est mort." Au reste de quel aliment s'agit-il ? Car, dit toujours saint Paul, le règne de Dieu n'est pas une affaire de boisson ou de nourriture ; il est justice et paix dans l'Esprit Saint. C'est pourquoi, si notre conduite peut causer en quoi que ce soit la chute, et pire encore la mort de nos frères voire de toute personne au monde, de quelle fidélité témoignons-nous pour la grâce reçue  ! Le Christ, Lui, a donné Sa vie pour nous et nous irions compromettre Son œuvre de salut  !

La leçon de l'Apôtre est qu'en toutes choses, action et pensée, nous ne sommes jamais seuls, mais toujours solidaires de nos frères et de tout être humain dans le Christ. Le fondement de cette solidarité repose sur notre solidarité avec le Christ qui nous récapitule tous, ainsi que Jésus l'affirme Lui-même : "Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ; ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait."

Saint Paul avait une conscience aiguë de cette appartenance des hommes - qui sont le Corps du Christ sur terre - au Christ céleste. Quand sous le nom de Saül il menait, comme il le dit, une persécution effrénée contre les chrétiens, Jésus lui apparut dans l'éblouissement du chemin de Damas. "Qui es-tu, Seigneur ? interrogea Saül - Je suis ce Jésus que tu persécutes.", répondit le Christ. L'expérience de Paul lui permit de découvrir l'union sans séparation entre le Christ glorieux et ses frères sur terre, révélation certainement à l'origine de sa réflexion sur l'Église du Christ dans le monde.

Mais saint Paul nous apprend plus encore. Saint Paul n'a pas eu de remords de sa conduite passée, remords qui n'eut été qu'une attitude psychologique négative, stérile et destructrice. Il en a eu le repentir qui est tout autre, c'est-à-dire la résolution catégorique d'abandonner les erreurs passées, d'en prendre le contre-pied et de s'engager dans la voie nouvelle de Celui qu'il persécutait jusqu'alors dans la personne de Ses frères.

Dès lors saint Paul s'est fait l'apôtre totalement adonné au Seigneur, parcourant le monde pour lui adjoindre une multitude de frères, multipliant les Églises du Seigneur, malgré les peines, les tribulations et, à son tour, les persécutions reçues pour le Christ. Saint Paul a retourné sa faute en œuvre pour le Seigneur ; il se considérait comme le premier des pécheurs, pour que la grâce du Seigneur surabonde en lui et dans le monde. Au point qu'au soir de sa vie, face au jugement qui l'attendait, Paul osait confesser : "Le moment de mon départ est venu ; j'ai combattu jusqu'au bout le bon combat ; j'ai achevé ma course ; j'ai gardé la foi. Et maintenant voici qu'est préparée pour moi la couronne de justice qu'en retour le Seigneur me donnera en ce Jour-là, lui le juste Juge, non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront attendu avec amour son apparition."

Voici comment il nous faut, nous aussi, attendre la venue du Jugement Dernier. Oui  ! en péchant contre nos frères, comme le dit saint Paul, nous péchons contre le Christ. Nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes qu'en Christ, auquel, comme nous, tout homme participe, chrétien ou non. Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes, pour notre confort matériel ni davantage pour le devenir de notre seule âme, pour notre seule survie dans l'au-delà. Nous ne vivons qu'en dépendance les uns des autres ; et tous nous ne vivons qu'en fonction d'une seule Vie qui nous récapitule tous, celle du Christ notre grand Dieu.

C'est sous l'angle de l'amour qu'il faut nous considérer. Au soir de notre vie, c'est sur l'amour qu'il nous sera demandé des comptes. L'exemple de saint Paul prouve que tout est toujours possible. Le Jugement du Christ ne retient rien de nos péchés, de nos fautes, de nos crimes, de l'infirmité de nos cœurs, si nous comprenons que tout prochain est notre frère et que tout frère est en Christ autant que nous - et plus encore que nous s'il est pauvre, souffrant, humilié, désespéré -.

Il n'y a rien, absolument rien à redouter du Jugement Dernier, si nous acceptons dès aujourd'hui de nous oublier nous-mêmes pour nous centrer en vérité en Jésus-Christ, c'est-à-dire sur la personne de tous nos frères, dans le mystère de la communion des Saints et de la récapitulation du monde entier dans le Christ Jésus.

En péchant contre vos frères c’est contre le Christ que vous péchez

Première lettre de Paul aux Corinthiens

Chapitre VIII verset 8 à Chapitre IX verset 2

En péchant contre vos frères c’est contre le Christ que vous péchez

8,8 Ce n’est pas un aliment, certes, qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins ; et si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus.

9 Mais prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasions de chute.

10 Si en effet quelqu’un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d’idoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles ?

11 Et ta science alors va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort !

12 En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, c’est contre le Christ que vous péchez.

13 C’est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère.

9,1 Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N’ai-je donc pas vu Jésus, notre Seigneur ? N’êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur ?

2 Si pour d’autres je ne suis pas apôtre, pour vous du moins je le suis ; car c’est vous qui, dans le Seigneur, êtes le sceau de mon apostolat.

LA CRÉATION DANS LA GENÈSE

LA CRÉATION DANS LA GENÈSE

Diacre Dominique BEAUFILS 

Lire la Genèse

La genèse n’est pas un livre historique, mais un livre prophétique. Qu’est-ce que cela signifie ? La tradition attribue la genèse, comme tout le pentateuque, au saint prophète Moïse. Sans nous attarder sur les diverses sources[i] ni les différents auteurs[ii] allégués par des recherches plus philologiques que théologiques, nous garderons cette tradition de Moïse auteur du pentateuque. Il nous faut alors considérer Moïse comme le transcripteur, parce que l’auteur réel du texte prophétique est Celui « Qui a parlé par les prophètes », c’est-à-dire l’Esprit-Saint. Saint Jean Chrysostome dit[iii] : « Considérez… ce qu’il y a d’admirable et d’éminent dans la mission de ce prophète. Tous les autres ont annoncé les choses qui devaient arriver ou longtemps ou bientôt après eux ; tandis que celui-là, guidé par la main toute-puissante du Seigneur, nous a retracé les œuvres du Seigneur Lui-même, et cela, bien des générations s’étant écoulées entre ces évènements et sa naissance… Nous comprenons pourquoi l’Esprit Saint lui dicte de pareilles expressions. » Nous devons donc considérer que la genèse, comme tout le pentateuque, et, in fine, toute la Bible, est une expression de la Vérité divine par la révélation, car, à travers les mots humains, c’est Dieu Lui-même Qui Se révèle.

Nous ne ferons pas une étude systématique des récits de la création, mais nous insisterons sur quelques points importants, souvent méconnus et sur quelques imprécisions liées à une traduction parfois trop approximative.

Étant un livre prophétique, la genèse ne peut être lue et comprise à la lettre, mais comme un langage symbolique exprimant une vérité inexprimable, infinie et hors du temps. La prophétie génétique de Moïse exprime le mystère de la création. Inexprimable, car le mystère ne s’explique pas : il se contemple dans la foi. « Ce n’est que par la foi que nous pouvons comprendre que le monde a été créé par une Parole de Dieu », affirme Saint Paul aux Hébreux (Hb 11,3). Infinie, car elle dépasse totalement le simple récit de la création, et se retrouve dans les paroles des prophètes, dans la vie du Christ, dans le livre de l’Apocalypse ; et sa Vérité se retrouve dans la vie de l’Église, et c’est cette Vérité que nous vivons aujourd’hui. Hors du temps, car elle se situe autant dans l’éternité divine que dans le temps terrestre des sept jours, dans le kairos (καιρός) divin que dans le « cronoV  » terrestre, qui coexistent sans confusion ni séparation.

Lire le livre de la genèse tend souvent à focaliser notre attention plus sur la création elle-même que sur le Créateur. C’est aussi le risque d’une lecture littérale que de nous faire oublier que le Créateur est Dieu unique en nature et en trois hypostases, chacune participant à cette œuvre commune tout en ayant son rôle propre, ce qui revient à dire que la création est une liturgie céleste. Nous avons donc, dès la création du monde, l’archétype de cette liturgie céleste que l’Église concélèbre avec la divine Trinité, le monde angélique et les saints, en même temps sur l’autel terrestre et sur l’autel d’en haut.

Création trinitaire.

« Dans le principe, Dieu fit… » Ce Dieu Qui crée est le Dieu trinitaire, Père Fils et Saint-Esprit. Il est intéressant de noter que, dans le texte massorétique, Dieu, « Elohim », est un pluriel, la désinence « -im » exprimant le pluriel, mais le verbe créer est au singulier. Nous y voyons clairement l’annonce d’un Dieu unique en trois personnes.[iv]

Saint Cyrille d’Alexandrie dit que « Dieu le Père fait tout par le Fils et dans l’Esprit ». La création est l’œuvre du Dieu unique en Trois Personnes. Saint Irénée de Lyon précise en disant que Dieu a tout créé par Ses deux mains qui sont le Verbe et l’Esprit : Le Père conçoit, le Verbe crée, l’Esprit organise et donne la vie, en comprenant qu’organiser est également une façon de donner vie. Saint Basile exprime cela en parlant du Père comme « cause primitive », du Fils comme « cause créatrice », et de l’Esprit Saint comme « cause perfective ». Nous retrouvons cette vérité dans le Psaume 32,6 : « Par le Verbe du Seigneur les cieux ont été faits, et dans le souffle de Sa bouche est toute leur puissance ».

Lorsque le texte sacré annonce : « Dieu dit… », il exprime le Verbe « par Qui tout a été fait… », comme l’affirme le Symbole de Foi. Dans « l’Esprit de Dieu planait sur les eaux », nous avons la préfiguration du rapport entre les eaux et l’Esprit Saint, comme nous le retrouvons au début du second récit de la création (Gn 2,6) : « une source montait de la terre et arrosait toute la surface de la terre. » Dieu façonnera l’homme avec cette terre fécondée par l’eau. Nous le retrouverons dans de nombreux passages de l’Évangile, comme l’eau dont Jésus dit à la Samaritaine qu’« elle deviendra source jaillissant en vie éternelle » ; comme cette eau dont Jésus dit, le dernier jour de la fête : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive, celui qui croit en Moi. De son sein couleront des fleuves d’eau vive », et Saint Jean précise : « Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui ». En disant que « l’Esprit de Dieu planait sur les eaux », l’écriture sainte montre, dit Saint Jean Chrysostome, qu’« en elles réside l’énergie qui donne la vie, la puissance d’action et de vie de l’Esprit. »[v] Le symbole de foi confirme cela en appelant l’Esprit Saint « zwopoion », littéralement « qui crée la vie ».

Les deux premiers versets de la genèse annoncent donc la divine Trinité : Dieu le Père fit le ciel et la terre ; « Dieu dit » manifeste le Verbe de Dieu ; « l’Esprit de Dieu planait sur les eaux » manifeste l’Esprit Saint. Tout ce qui va suivre, ancien et nouveau testaments, de l’origine à la fin des temps – à l’eschaton – est une théologie trinitaire.

« Au commencement » : Acception de « Beréshit », « En arch ».

Souvent traduit par « commencement », (archè) « arch » signifie, en réalité, plus que le simple commencement. (Archè) « arch » traduit aussi et, pourrions-nous dire ici, surtout, le principe, le fondement, d’où l’origine au sens de la causalité plus encore qu’au sens temporel. « Dans le principe, Dieu créa… » signifie que Dieu préexiste à la création. Le ciel et la terre n’ont pas toujours existé, mais Dieu, Qui a tout créé, existe de toute éternité. Nous sommes dans l’éternité de Dieu, qui, elle, ne connaît pas de « commencement », car le temps n’est pas encore créé : il sera créé simultanément à toute la création, car, comme nous le verrons plus loin, l’acte créateur est le fait d’un jour « unique ». En ce sens, « arch  » n’a pas une acception purement temporelle, mais une implication temporo spatiale.

Le Verbe de Dieu, Qui a tout créé, est le « principe » de la création. C’est le sens de ce que Saint Paul écrit aux Colossiens (1,16,17) « en Lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre… Tout est créé par Lui et pour Lui, et Il est Lui, par-devant tout… » et nous voyons que ce « principe » qu’est le Christ est en même temps « la tête du corps, qui est l’Église ». C’est aussi ce qu’affirme l’Apocalypse : « Ainsi parle… le Principe (h arch) de la création de Dieu… » (Ap 3,14)  Nous entrevoyons déjà que (archè) « arch » n’est pas un début, mais inclue la vie de l’Église.

Si nous comprenons que c’est le même Esprit Saint Qui porte la révélation à travers Moïse et Qui porte la révélation à travers les évangélistes, nous serons frappés par l’identité des terme dans le premier verset de la genèse comme dans le premier verset du prologue de Saint Jean : « Dans le principe (en arch) Dieu fit… » au début de la genèse ; « dans le principe (en arch) était le Verbe », au début du prologue. Notons que le texte latin est en parfaite correspondance, qui dit : « in principio erat Verbum », « principium » signifiant en particulier le « fondement », l’« origine ».

Cette identité entre le début de la genèse et de l’Évangile de Saint Jean n’est pas un hasard, mais la manifestation de ce que Dieu a tout créé par le Verbe. Le « Dieu dit », de Gn 1,3, trouve son expression dans « tout fut par Lui et rien de ce qui fut ne fut sans lui » de Jn 1,3. Le Verbe préexistait à la création. Nous venons de le voir dans la nature trinitaire de la création. Cette préexistence s’exprime dans le premier verset du prologue : « le Verbe était Dieu » (« kai QeoV hn o LogoV »). C’est aussi ce qui ressortira clairement de Jn 17,5 : « Père, glorifie-Moi …de cette gloire que J’avais auprès de Toi avant que le monde fut. »

La création de l’homme était déjà de toute éternité dans la volonté divine. C’est ce qui ressort clairement de Eph 1,4 : « Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et sans reproche devant Lui dans l’amour. » La création de l’homme n’est pas liée au temps. « en arch » concerne le « principe », le fondement de la création, et non le « commencement ».

Mais allons plus loin : Comprendre « arch » comme « principe » permet de ne pas limiter l’œuvre du Verbe à une origine, mais de l’étendre à l’éternité. Car le Verbe n’est pas seulement « arch », principe, Il est « arch kai teloV » (Ap 21,6), c’est-à-dire le principe et la finalité, le fondement et l’accomplissement, comme cela est exprimé également par l’« a » et l’« w », (Ap 1,8), par « o prwtoV kai o escatoV »[vi] (Ap 1,17) « le premier », c’est-à dire Celui avant lequel il n’y a rien et « le dernier » ou l’ « extrême », c’est-à-dire Celui après lequel il n’y a plus rien. Nous sommes hors du temps des sept jours, du « cronoV » terrestre, nous sommes dans le « kairoV » divin, qui est le « jour unique », le « présent éternel »[vii]. Et nous verrons, lorsque nous parlerons du rôle de l’homme, que cette création ne se termine pas, c’est-à-dire n’atteint pas sa perfection, à la fin du sixième jour, mais évolue jusqu’à la fin des temps. C’est le sens de Gn 2,3 : « Et Dieu bénit le septième jour et le consacra, parce qu’en ce jour, Il S’était reposé de toutes Ses œuvres, celles que Dieu avait commencé de faire » (wn hrxato o qeoV poihsai ).

Cela signifie que Le Christ est le principe de la création, de l’ arch qu’au teloV, donc que la création ne se limite pas aux six jours, mais évolue du principe à l’accomplissement, qui sont en Christ. Cela implique également que la création connaîtra une fin, un accomplissement eschatologique, et que le Verbe, Qui était avant, sera toujours après elle. C’est le sens de Mt 24,35 : « Le ciel et la terre passeront, Mes Paroles ne passeront pas ». Au sein du kairoV divin, la fin des temps sera en réalité la fin du temps ouvrant l’entrée dans l’éternité temporo-spatiale de la Vie éternelle dans le Royaume des Cieux.

Jour unique. «  kairoV »    « cronoV »

Nous disions que la création était le fait d’un jour unique. Ce jour unique est exprimé par Gn 1,5 « il y eut un soir, il y eut un matin, jour unique ». Pourquoi jour « unique » ? Dans « hmera mia », mia n’est pas un nombre ordinal mais cardinal, qui exprime l’unicité : « jour un » et non pas « jour premier », qui ne s’exprimerait pas par « hmera mia », mais par l’adjectif ordinal « hmera prwth ». C’est donc bien un jour « unique ». Et ce « jour unique » n’est pas encore le temps : « Car – écrit Saint Basile de Césarée – de même que le commencement du chemin n’est pas encore un chemin ni celui de la maison pas encore une maison, ainsi le commencement du temps n’est pas encore un temps : il n’en est pas même la plus petite partie. »[viii]

Alors, pourquoi, dans la suite du récit, parle-t-on de « deuxième », « troisième »… jour jusqu’au « sixième » jour, précédant le « septième », jour du repos de Dieu ? Parce qu’il est introduit une chronologie dans l’ordre de la création au sein de l’unité du kairoV divin, de l’éternité du « jour unique », chronologie qui est l’archétype du cronoV ou temps des sept jours au sein du temps divin de l’éternité. St. Jean Chrysostome[ix] dit qu’ « il existe une différence profonde entre le premier jour et les suivants : le premier jour, Dieu tira tout du néant ; à partir du deuxième jour, Il ne tira plus rien du néant, Il se contenta de modifier comme Il l’entendait les éléments créés le premier jour… Le premier jour donc, le Seigneur créa la matière de la création ; les autres jours, Il leur donna leur forme et leur parure. » Le « premier » jour est le jour « unique » parce que Dieu crée, de façon encore informe, tout ce qui, ensuite, sera ordonné. Ce « premier » jour est « jour unique » parce qu’il est celui de l’émergence à l’état brut de le totalité de la création.

Il y a simultanément création du monde et création du temps. C’est en ce jour unique qu’est créée la lumière, et que la lumière est séparée des ténèbres, générant le jour et la nuit, c’est-à-dire les déterminants du temps. C’est dans ce temps que tout recevra alors la vie. C’est à partir de ce moment qu’on ne parlera plus de « jour unique », mais de deuxième, troisième etc… jours. Il y a, dans la création, un lien indissociable entre l’espace et le temps qui, pour Saint Grégoire de Nysse, sont le cadre de tout ce qui allait être créé. C’est pourquoi chaque élément spatial de la création s’accompagne de l’élément temporel : « il y eut un soir, il y eut un matin… » Et Vladimir Lossky établit un parallèle entre le rapport du temps à l’éternité et la création ex nihilo.[x]

Cet espace et ce temps sont l’archétype de l’espace et du temps de l’Église. Rappelons ce que nous avions dit sur la liturgie du temps et de l’espace : L’espace de l’Église est le Corps du Christ, non seulement cet espace liturgique quantifiable et limité par les murs et la coupole, mais ce Corps illimité dont tous les fidèles sont membres, et dont le Christ est la tête. Le temps divin, le καιρός, temps a-dimensionnel, le présent éternel, dans lequel toute l’économie divine est manifestée : « La Vierge aujourd’hui met au monde celui qui surpasse la substance »; « Jour de la résurrection, peuple rayonnons de joie… » ; « En ce jour, le feu du Paraclet descend sur terre sous forme de langues de feu… » Dans cet espace-temps, le « χρόνος » se situe au sein du « καιρός » : il est intégré dans le καιρός divin et transfiguré par lui. Le temps liturgique est donc en même temps ce temps terrestre des sept jours sanctifié par le Christ, et le temps divin du présent éternel. Il est à la fois kairos (καιρός) parce que le Christ est Vrai Dieu et (chronos) χρόνος parce que le Christ est vrai homme, de la même façon que l’espace de l’Église est en même temps espace terrestre parce que le Christ est pleinement homme et immensité céleste parce que le Christ est pleinement Dieu.

Lorsque le texte sacré dit : « il y eut un soir, il y eut un matin », il préfigure ce qui sera le temps liturgique de l’Église. Et nous savons que la journée liturgique commence le soir avec les vêpres, et non le matin avec les matines. Dieu est créateur du temps et de l’Espace : du temps terrestre, du (chronos) χρόνος terrestre au sein du kairos (καιρός) divin, de l’espace terrestre au sein de l’infini divin.« n’a pas été créé dans le temps, mais avec le temps ».r

La Lumière

La première chose qui est créée est la lumière : « Dieu dit ‘qu’il y ait de la lumière’, et il y eut de la lumière. Et Dieu vit que la lumière était bonne. » (Gn 1,3) Il ne faut pas voir dans la lumière créée un équivalent de la Lumière incréée du Christ, de Laquelle le texte sacré n’aurait pas pu dire qu’elle « était bonne ». Dieu créée la lumière qui va marquer le jour et la nuit, et qui se reflètera sur les luminaires : « Qu’il y ait des luminaires dans le firmament du ciel pour l’illumination de la terre, pour faire une séparation entre le jour et entre la nuit… et qu’ils demeurent pour l’illumination dans le firmament du ciel afin de luire sur la terre » (Gn 1,14-15) Ces luminaires ne sont pas la lumière. Saint Jean Damascène précise que, « sur ces luminaires, Dieu fit retomber en quelque sorte cette lumière créée la première… Le luminaire n’est pas, en effet, la lumière, mais le réceptacle de la lumière. »[xi]

Cette lumière du jour, reflétée par le soleil, est en alternance avec l’obscurité de la nuit, éclairée par la lune et les étoiles. Elle éclaire les hommes, mais ne les « illumine » pas. Lorsque le prologue de Saint Jean (1,9) dit : « Le Verbe était la vraie Lumière qui, venant dans le monde, illumine tous les hommes… », il affirme ce qui est clairement exprimé par le Saint Prophète Isaïe (9,1) :  « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande Lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi… ».

Cette lumière du jour est « bonne », mais elle ne donne pas la vie, alors que le prologue (1,4) révèle une identité entre la Lumière du Christ et la Vie : « En Lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes. » C’est ce que confirme le Christ Lui-même en disant : « Je suis la Lumière du monde. Celui qui vient à Ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la Lumière qui conduit à la Vie. » (Jn 8,12)

La lumière du Christ n’est pas en alternance avec la nuit. Elle est absolue et inaltérable : «  la Lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres l’ont pas supplantée[xii]… » (Jn 1,5) Cette lumière incréée du Christ est sans commune mesure avec la lumière créée. C’est la Lumière du Christ transfiguré, la lumière dans laquelle Pierre, Jacques et Jean ont vu le Christ lors de la Transfiguration.

«  Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre ».

Les pères de l’Église insistent sur le fait que « le ciel et la terre » du « jour unique » ont une signification purement symbolique. Le « ciel » n’est pas le ciel tel que nous le contemplons ; la « terre » n’est pas la terre telle que nous la connaissons, car le récit nous montre bien que le ciel a été créé le deuxième jour, et la terre le troisième. La « terre » primitive est la masse cosmique contenant la matière de tout ce qui sera créé pendant les six jours. La signification du « ciel » primitif est le monde spirituel, les sphères angéliques. Ainsi, écrit Vladimir Lossky, « le ciel, c’est toute l’immensité des mondes spirituels qui enveloppent notre être terrestre, les innombrables sphères angéliques »[xiii]. Et Saint Basile de Césarée précise : « il y eut… avant même que le monde fut, quelque chose qu’il est possible à notre intelligence de contempler… C’était, avant la genèse du monde, une condition qui convenait aux puissances célestes : dépassant notre catégorie du temps, éternelle, perpétuelle… Des œuvres que le Créateur et l’artisan de toutes choses avait accomplies : Une lumière spirituelle propre à la félicité de ceux qui aiment le Seigneur, les natures raisonnables et invisibles, tout l’ordre des créatures spirituelles qui passent notre entendement et dont nous ne pourrions même découvrir le nom. »[xiv]

Dire que le « ciel » primitif représente le monde spirituel, le monde angélique, c’est donc affirmer la préexistence du monde angélique sur le reste de la création. Saint Justin de Tchélié[xv] écrit, citant Jb.38,7 : « Que le monde spirituel invisible ait existé avant le monde visible, la Sainte Révélation en témoigne : Lorsque furent créées les étoiles, dit le Seigneur, tous Mes Anges applaudirent à grands cris ». Le Christ, le Verbe de Dieu est également le principe de la création du monde angélique, comme l’affirme le saint apôtre Paul aux Colossiens (1,16) : « en Lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles… » Il est remarquable de noter que les récits de la création se limitent à ce seul premier verset pour évoquer le monde angélique, le monde spirituel, et se consacrent essentiellement à l’espace terrestre, parce que – écrit Vladimir Lossky – « les mystères de l’économie divine se déroulent sur la terre et c’est pourquoi la Bible veut nous attacher à la terre »[xvi].

Lorsque l’ancien comme le nouveau Testament évoquent le rôle des anges à de nombreuses reprises, ils le font en tant que Messagers du Seigneur. Mais la première manifestation est celle de l’ange déchu, Satan, qui a pris la forme du serpent – image de la sagesse – et, par son mensonge, introduira la mort dans l’humanité. La déchéance de ces anges n’est pratiquement pas évoquée dans la Bible. Il y est fait une allusion en Gn.6,2 : « apercevant les filles des hommes, les fils de Dieu – encore traduit par ‘les anges de Dieu [xvii]’ –  virent qu’elles étaient belles et ils prirent pour eux des femmes parmi toutes celles qu’ils avaient choisies. » Ailleurs, deux passages prophétiques sont relativement explicites au sujet de la chute des anges : Is.14,12-15 : « Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant… Comment as-tu été précipité à terre… toi qui disais… je siégerai sur la montagne de l’Assemblée divine… Mais tu as dû descendre sous terre au plus profond de la fosse. » Également Ez.28,14-19 : « Tu étais un chérubin étincelant, le protecteur que J’avais établi, tu étais sur la montagne sainte de Dieu… Ta conduite fut parfaite depuis le jour de ta création jusqu’à ce qu’on découvre en toi la perversité …Aussi… toi le chérubin protecteur, Je vais t’expulser du milieu des charbons ardents… Tous ceux d’entre les peuples qui te connaissent seront dans la stupeur à cause de toi ; tu deviendras un objet d’épouvante. » Saint Jean Damascène évoque également leur possibilité de déchéance : « Leur sainteté vient non de l’essence mais du dehors, du Saint-Esprit… Ils sont difficilement portés au mal, mais non à l’abri de son atteinte. »[xviii]

Dire que la terre primitive représente cette masse cosmique contenant la matière de toute la création, c’est aussi affirmer que la matière est créée ex nihilo – à partir de rien –, donc que toute la création est faite ex nihilo, toute la création, en particulier l’homme créé à partir de la terre, comme nous le montre le deuxième récit de la création. Cette notion de création ex nihilo est exprimée pour la première fois en 2M.7,28, par cette mère exhortant son fils au martyre : « Regarde le ciel et la terre et, voyant tout ce qui s’y trouve, tu comprendras que Dieu les a créés à partir de rien. » Et l’anaphore de la liturgie de Saint Jean Chrysostome nous rappelle :« Du néant, Tu nous as amenés à l’être… »

Saint Irénée de Lyon dit que « Dieu… alors que rien n’était, fait jaillir dans l’existence le matériau nécessaire à sa création »[xix]. Parler de création ex nihilo signifie que Dieu a fait apparaître quelque chose de nouveau, qui n’est pas de matière divine, totalement autre que la divinité. Il existe donc une altérité de nature entre Dieu trinitaire et la création toute entière. Saint Jean Damascène[xx] écrit que « la création et l’œuvre viennent de l’extérieur et non de l’essence du créateur et auteur, et le créé et l’œuvré ne sont en rien semblables à l’engendré ». Pour ce qui est de l’homme, il y a donc une nature, une essence humaine différente de la nature, de l’essence divine. Cette nature humaine a été assumée par l’Engendré, le Verbe de Dieu qui, par Son incarnation, l’a unie à la nature divine, parce qu’Il est consubstantiel au Père. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous traiterons de la création de l’homme.

Le jardin d’Eden

Il est l’image du Royaume des Cieux. Dieu créée le jardin d’Eden au levant et y place l’homme qu’Il avait façonné. L’Eden est traduit par « délices ». L’origine est possiblement en edw, manger, se nourrir. Or on peut se nourrir de « tout arbre plaisant à voir et bon comme nourriture » (Gn 2,9), mais on peut aussi se nourrir de la Parole de Dieu. N’oublions pas que le levant « anatolaV » est l’Orient, le Christ, Verbe de Dieu – comme le chante le tropaire de la Nativité – et le Verbe de Dieu est la nourriture qui donne la Vie. « Celui qui mange Ma chair et boit Mon sang a la Vie éternelle », dit le Christ en Jn 6,54. Et la Parole du Christ est une nourriture, comme Son Corps et Son Sang. C’est la signification du « petit livre ouvert » de l’Apocalypse dont l’ange dit : « prends et mange-le… » (Ap 10,9)

De l’Eden sort un fleuve qui se sépare en quatre bras pour arroser le jardin. Ces quatre bras sont le Tigre et l’Euphrate, délimitant la Mésopotamie, et le Phisôn et le Géon, qui restent inconnus. Certains pères de l’Église, dont Saint Jean Chrysostome, Théophile d’Antioche, Eusèbe de Césarée… les assimilent respectivement au Gange et au Nil. La réalité géographique de ces eaux reste aléatoire et, finalement ne nous intéresse pas au regard de leur vérité théologique : Ce fleuve qui sort de l’Eden est la Parole du Christ, porteuse de l’Esprit Saint Qui le partage en quatre bras qui sont les quatre Evangiles. On comprend que les quatre Evangiles ont une source unique : le Christ, Verbe de Dieu porteur de l’Esprit Saint, et un but unique : le Royaume des Cieux, qui est ce jardin où Dieu « prit » l’homme et le « mit », pour qu’il le travaille et le garde. C’est ce milieu trinitaire, qui est proposé à l’homme que le Seigneur a investi du rôle de co-créateur.

L’évocation de ce fleuve qui se divise en quatre bras montre l’immensité du jardin d’Eden. Pourquoi cette immensité alors qu’Adam était encore seul ? Saint Jean Chrysostome dit que « Dieu, dans Ses œuvres, a égard non seulement aux besoins présents, mais aux besoins à venir »,[xxi]montrant que le jardin était, en fait, « destiné à l’humanité entière : patriarches, prophètes, apôtres, évangélistes, martyrs, confesseurs, saints, fidèles, personnes vivant dans la piété, tous les justes, et que le premier introduit par le Christ Lui-même a été le bon larron. » [xxii]

Dieu place donc dans le jardin d’Eden « l’homme qu’Il avait façonné ». Il mit dans le jardin trois sortes d’arbres : les arbres destinés à la nourriture de l’homme, et, au milieu du jardin, l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Notons que tout arbre destiné à la nourriture était « plaisant à voir et bon comme nourriture », comme la femme jugera de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qu’il était « bon comme nourriture, beau à voir et plaisant à observer. » Dieu avait donné « toute herbe verte » comme nourriture aux animaux, et à l’homme toute « herbe ensemençante » et « tout arbre qui a en lui un fruit de semence ensemençante ». (Gn 1,29)

Ainsi, dit Saint Justin de Tchélié, « le Paradis où vivaient les premiers hommes était matériel et spirituel : matériel pour le corps, comme habitat bienheureux et béni, et spirituel pour l’âme, comme état de bienheureuse communion avec Dieu et de contemplation spirituelle de la création. »[xxiii] C’est pour cela qu’Adam et Ève étaient nus et n’avaient pas honte, parce que, dit Saint Jean Chrysostome, « ils n’avaient pas conscience de leur nudité ; en réalité, même, ils n’étaient pas nus, puisque la Gloire céleste leur était un splendide vêtement… »[xxiv]

Avec les arbres de Vie et de la connaissance du bien et du mal, nous avons la manifestation de la liberté totale de l’homme : Il est libre parce que créé à l’Image de Dieu, nous reviendrons sur ce point ; il est libre parce que Dieu lui propose les deux arbres pour exercer sa liberté ; il est totalement libre parce que Dieu l’avertit des conséquences de son choix. Ce n’est pas la menace d’un châtiment, mais l’avertissement aimant de la nature mortelle de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. C’est en toute connaissance de cause, dans la plénitude de sa liberté, que l’homme subira les conséquences naturelles de son choix. Remarquons en passant que cet avertissement a été donné par Dieu avant que la femme fût créée. Remarquons également que c’est le même choix qu’aujourd’hui chacun de nous doit faire. Le nouvel arbre de Vie, planté au milieu de l’Église, c’est la communion au Corps et au Sang du Christ. L’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est, in fine, la vie du monde. Elle est une réalité présente parce que nous sommes dans le monde, comme l’arbre fatal était dans le jardin d’Eden ; mais nous ne devons pas manger son fruit, parce que nous ne sommes pas du monde.

Revenons sur la nourriture que Dieu donne à l’homme dans le jardin d’Eden. « Voici, Je vous ai donné toute herbe ensemençante, semant semence, qui est au-dessus de toute la terre, et tout arbre qui a en lui un fruit de semence ensemençante. Ce sera pour votre nourriture. » (Gn 1,29) L’« herbe verte » sera la nourriture des animaux (Gn 1,30). Ces arbres sont, dans le second récit, ceux que « Dieu fit encore lever de la terre tout arbre plaisant à voir et bon comme nourriture… » (Gn 2,9) En d’autre termes, Dieu donne à l’homme comme nourriture toutes graines, toutes céréales, toute plante, tous légumes, tous fruits… produits par la terre. Il a donné à l’homme en nourriture tout ce que la terre produisait de noble, et en abondance, puisque c’était une nourriture renouvelable, car portant semence et ensemençante.

Cela aussi, Dieu vit que c’était très bon. Cette nourriture, c’est celle que l’Église nous recommande dans les périodes de jeûne et de carêmes. Elle ne correspond pas à une restriction, a fortiori à une frustration, mais elle est la plénitude de ce que le Seigneur considérait comme idéal pour l’homme. Gravons cela dans notre conscience : la nourriture des carêmes et des jours de jeûne n’est autre que celle que Dieu Lui-même a trouvé bon de donner à l’homme. Elle est celle du jardin d’Eden, celle du Royaume des Cieux, qui ne comptait pas la nourriture animale, que Dieu concéda après le déluge, comme seconde alliance avec l’humanité déchue.

La création de l’homme.

 Avant d’aborder la création de l’homme, il nous faut revenir sur un terme, qui est celui d’« âme vivante ». Que doit-on entendre par ces « âmes vivantes » ?

Après avoir tout créé sur une simple Parole – « Dieu dit… et il en fut ainsi » – Dieu crée selon le même mode, les cinquième et sixième jours, les « âmes vivantes » – yucwn zwswn – que sont les reptiles, les volatiles, les cétacés… puis les reptiles et les bêtes sauvages. Pourquoi ce terme d’ « âmes vivantes » alors que ce caractère d’ « âmes vivantes » est lié uniquement à l’animation qui relève du créé. Il nous faut donc séparer deux acceptions totalement différentes du même terme d’ « âme vivante ». D’un côté celle qui relève purement de la terre, dont Dieu dit : « que la terre fasse sortir l’âme vivante… », et cette « âme vivante » est le résultat d’une organisation de la matière brute de la terre ; de l’autre côté, celle qui relève du pneuma divin, de l’Esprit Saint : « Dieu… souffla sur sa face un souffle de vie – pnohn zwhV – et l’homme devint une âme vivante – yuchn zwsan -.

Citant Isaïe 57,16 « l’Esprit sortira d’auprès de Moi, et tout souffle, c’est Moi Qui l’ai fait », Saint Irénée de Lyon précise que « le prophète range de la sorte l’Esprit dans la sphère propre à Dieu, l’Esprit que Dieu a répandu sur le genre humain selon l’adoption filiale ; mais il situe l’animation dans la sphère commune à la création, montrant ainsi que cette animation relève du domaine des choses faites. »[xxv] Saint Grégoire de Nysse, quant à lui, montre également qu’il existe un flou sur la signification du mot grec « yuchV » : « ce qui est sur, c’est qu’il ne s’agit pas véritablement d’une âme, mais d’une sorte d’énergie vitale, et que la dénomination d’âme a entraîné une confusion des deux. »[xxvi]

C’est bien le pneuma divin qui est impliqué dans la création de l’homme. Elle fait appel au Conseil trinitaire : « faisons l’homme… ». Le pluriel n’est pas ici un pluriel de majesté, car il aurait été utilisé depuis le début du récit, mais de pluralité, concernant les trois hypostases de la divine Trinité. Saint Basile demande : « Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas dit ‘crée’, mais ‘créons l’homme’… Il veut que tu saches que le Père a créé par le Fils, et que le Fils a créé par la volonté du Père, et que tu glorifies le Père dans le Fils et le Fils dans le Saint-Esprit. »[xxvii] Dieu ne fait pas sortir l’homme de la terre, mais, comme nous l’apprenons par le second récit, Il prend Lui-même de la terre et le façonne avec Ses deux mains qui, sont, comme nous l’avons déjà rappelé, le Verbe et l’Esprit. C’est ainsi que Job s’écrie vers Dieu : « Tes Mains m’ont façonné, elles m’ont créé ; et Tu voudrais me détruire ! » (Jb.10,8) et que le Ps 118,73 chante : « Tes Mains m’ont créé et façonné ; donne-moi l’intelligence et j’apprendrai Tes commandements. » L’homme est créé, façonné par les Mains de Dieu, Qui souffle sur sa face le Souffle de Vie qu’est l’Esprit, car le « pneuma zwhV » qui sort de la bouche de Dieu ne peut être que l’Esprit-Saint. L’homme que Dieu façonne devient une « âme vivante » en recevant ce souffle de vie, ce qui signifie que l’ « âme vivante » est ici le fruit de la création par le Verbe, et du souffle de l’Esprit, selon la volonté du Père.

Si nous revenons au premier récit. « Dieu dit ‘faisons un homme à notre Image comme à notre ressemblance’…Et Dieu fit l’homme, selon l’Image de Dieu Il le fit, mâle et femelle Il les fit. » (Gn 1,26-27) On constate que le projet était « à l’Image et à la ressemblance », et que la réalisation est seulement « à l’Image ». Pourquoi ? Parce que, si l’Image est ontologique, c’est-à-dire constitutionnelle, donc acquise, définitive et immuable, même si le péché la rend opaque au point qu’on ne puisse qu’à peine la deviner sous l’opacité de nos tuniques de peau, la ressemblance, quant à elle, est le but que Dieu laisse à la libre volonté de l’homme, et vers lequel il doit tendre. L’Image est l’archétype de la création, la ressemblance est son accomplissement, c’est-à-dire le but de la vie chrétienne. C’est elle que l’homme cherchera toute sa vie à approcher, mais c’est le Christ Lui Seul Qui la donne. Et, pour Vladimir Lossky, « la création selon l’Image et la Ressemblance implique donc l’idée de participation à l’Être divin, d’une communion avec Dieu. C’est-à-dire qu’elle suppose la Grâce. »[xxviii]

L’Image, c’est aussi le Christ incarné, dont Saint Paul dit aux Colossiens qu’« Il est l’Image du Dieu invisible… » (Col.1,15). Il nous faut ici apporter une précision sur l’Incarnation et son rapport avec la création et la chute. Dieu S’est incarné « pour nous, les hommes », affirme le symbole de foi. L’incarnation était de tout temps dans l’économie divine, sans qu’elle soit conditionnée par la chute de l’homme. La raison de l’incarnation du Verbe, c’est la déification de l’homme. « Dieu S’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu », disent Saint Irénée de Lyon et Saint Athanase d’Alexandrie, et, à leur suite, d’autres Pères de l’Église. Contrairement à la « felix culpa » du bienheureux Augustin[xxix], ce n’est pas la chute qui a entraîné l’incarnation, car, écrit Paul Evdokimov, « si l’incarnation était déterminée par la chute, ce serait Satan, le mal, qui la conditionnerait. »[xxx]

Le projet divin de déification de l’homme n’a pas été aboli par le péché et la chute, mais ils ont déterminé une « phase » nouvelle, qui est la rédemption. Dieu S’incarnant « pour nous, hommes » S’incarne pour la déification. S’incarnant « pour notre salut », Il S’incarne pour la rédemption. Mais c’est la chute qui a déterminé son temps au sein de l’économie du salut, comme le dit bien la prière eucharistique de la divine Liturgie de Saint Basile : « et lorsque la plénitude des temps fut venue, Tu nous as parlé par Ton Fils Lui-même… Il est apparu sur terre et a vécu parmi les hommes… Se conformant à notre corps de faiblesse pour nous rendre conformes à l’Image de Sa gloire. »

La création à l’Image de Dieu a une autre implication : la liberté, condition de l’évolution vers la ressemblance. Nous avons déjà parlé de la plénitude de la liberté, qui implique l’ontologie, le choix et l’avertissement des conséquences. La liberté ontologique est liée au fait que l’homme est l’apogée de la création, destiné à l’amener à son accomplissement en en étant le Seigneur et en régnant sur elle. Dieu ne l’a pas fait esclave, mais seigneur, ce qui implique la plénitude de sa liberté. L’Amour de Dieu attend de l’homme une réponse d’amour. Et cette réponse d’amour ne peut être automatique, mais volontaire et le fruit de la plénitude de sa liberté. Le « oui » de l’homme n’a de valeur que parce qu’il peut aussi dire « non ». C’est la raison pour laquelle l’orthodoxie ne peut accepter le dogme catholique romain de l’ « immaculée conception » de la Vierge Marie, qui lui supprime de fait la possibilité de dire « non », et, en quelque sorte, fait de son « fiat » une réponse obligatoire parce qu’elle n’a pas d’autre choix.

Si l’expression première de la liberté, dans le jardin d’Eden, est le choix entre l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’expression première de la liberté, dans l’Église, est la réponse aux questions qui précèdent le baptême : « Renonces-tu à Satan… As-tu renoncé à Satan… Te joins-tu au Christ… T’es-tu joint au Christ ? » Et cette question nous reposera toute notre vie, quotidiennement, celle du choix entre l’arbre de Vie et celui de la connaissance du bien et du mal. Cette question, ce n’est pas seulement lors des baptêmes et au baptisé, que nous nous la posons, c’est chaque jour de notre vie et à nous mêmes. Cette liberté que Dieu a donnée à l’homme, Il doit en tenir compte quelles qu’en soient les conséquences. Vladimir Lossky écrit que « Dieu devient impuissant devant la liberté humaine ; il ne peut violer celle-ci puisqu’elle procède de Sa toute-puissance »[xxxi].

« Et Dieu fit l’homme, à l’Image de Dieu Il le fit, mâle et femelle Il les fit ». Le caractère mâle et femelle n’est pas surajouté à la création, mais il en est un élément constitutif. Il y a un rapprochement très net entre la création « mâle et femelle » et l’Image de Dieu. AnqrwpoV, l’homme au sens générique du terme, est l’essence, la nature, l’ « ousia » ; arsen kai qhlu, mâle et femelle, homme et femme, sont les hypostases. L’homme est donc une nature en deux hypostases, à l’image des trois hypostases de la divine Trinité, mais à la différence qu’il y a là, non pas une triade, mais une dyade. Or, une dyade peut être soit l’union de deux personnes, c’est-à-dire de deux êtres de communion, deux être « ecclésiaux », selon l’expression de Monseigneur Jean de Pergame, soit la coexistence de deux monades, deux individus, c’est-à-dire, étymologiquement, de deux êtres tellement divisés qu’ils ne peuvent se diviser plus.

Pour être réellement à l’Image de la divine Trinité, il est nécessaire que la dyade soit complétée par un troisième terme. Vladimir Lossky montre que ce troisième terme est la relation de la dyade homme-femme avec Dieu. Et, « par rapport à Dieu, la relation dyadique doit nécessairement être dépassée dans la relation au prochain [xxxii] », faisant de l’amour du prochain un commandement aussi important que l’Amour de Dieu, comme l’affirme nettement le Christ en Mt 22,37-39 : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Ce second commandement est tout aussi important parce qu’il place l’amour du prochain en relation avec l’Amour de Dieu, comme une image de la périchorèse d’Amour de la divine Trinité : « En vérité, Je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont Mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait ». (Mt 25,40) Et la première épître de Saint Jean enjoint que « celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. » (1 Jn 4,21) C’est aussi la raison pour laquelle le Christ dit que, « qui aime son père, sa mère …son fils ou sa fille plus que Moi n’est pas digne de Moi ». (Mt 10,37) L’union en Dieu de la dyade homme-femme – qui se concrétise dans le mariage – en fait « une seule chair ». Et le saint apôtre Paul insiste en affirmant : « Ce mystère est grand : Je déclare qu’il concerne le Christ et l’Église. » (Eph 5,32) Nous reviendrons sur l’importance de cela en parlant de la création de la femme.

« Mâle et femelle Il les fit » annonce aussi la création de la sexualité. Pour Saint Grégoire de Nysse[xxxiii], Dieu a créé les sexes en prévision du nouvel état de l’homme et de la femme après le péché et la chute, en sachant que cette distinction des sexes ne présumait en rien l’avenir. On se trouve dans un cas tout-à-fait différent que ce que nous avons dit sur l’incarnation. Si l’incarnation du Verbe de Dieu ne peut être liée à la chute, donc au mal, pour ce qui concerne la procréation sexuée, c’est l’homme qui est impliqué par sa propre décision, et le péché. S’il n’a aucune prise sur l’incarnation du Verbe, il est pleinement à l’origine du mode de reproduction de l’être humain. Mais, encore une fois, il ne s’agit que d’une éventualité, et Vladimir Lossky insiste en disant que « tel passager qui se voit attribuer une ceinture de sauvetage, n’est nullement incité pour autant à se jeter dans la mer. »[xxxiv]

Il ne faut jamais oublier, lorsque l’on parle de sexualité, qu’après l’avoir conçue dans la création mâle-femelle, « Dieu vit toutes les choses qu’Il avait faites – sexualité y compris – elles étaient très bonnes » (Gn 1,31). La sexualité n’est pas liée au mal – « Tous deux étaient nus… et ils n’avaient pas honte » – mais est créée et bénie par Dieu : « Dieu les bénit en ces termes : Croissez et multipliez-vous et remplissez la terre… » (Gn 1,28) Le mal n’est pas dans la sexualité, mais dans sa mésutilisation. La sexualité était sainte et bénie avant la chute parce qu’Adam et Ève étaient couverts par l’innocence et la pureté. « Ils n’avaient pas conscience de leur nudité – écrit Saint Jean Chrysostome – ; en réalité, même, ils n’étaient pas nus, puisque la gloire céleste leur était un splendide vêtement ».[xxxv] Avec le péché, ils découvrent qu’ils étaient nus, parce que la nudité est entrée dans le domaine du péché et a généré la convoitise qui détournera Ève de sa vocation première en la poussant vers son mari. La séparation d’Adam et Ève d’avec Dieu a initié le recours à la reproduction sexuée ; elle a introduit la mort dans le monde : deux conséquences du péché. Mais cela ne justifie pas de relier sexualité et mort comme responsable l’une de l’autre. Leur seul lien est leur cause commune : le péché.

Pourquoi deux récits de la création ?

Certains allèguent (à juste titre) des époques et des auteurs différents de textes qui ont été ultérieurement réunis selon cet ordre. Dans ce cas, nous sommes dans une construction littéraire humaine et artificielle. En réalité, si nous revenons sur le véritable auteur, l’Esprit Saint, et la véritable finalité, la révélation divine, nous comprenons que l’Esprit Saint ne fait rien au hasard. Les deux récits ne sont pas deux versions différentes et juxtaposées, mais deux aspects complémentaires d’une même Vérité.

Dans le premier récit, Dieu crée l’homme comme dernier élément de la création. Tout est créé avant l’homme parce que tout est préparé pour l’homme. Et l’homme est l’apogée de la création. Tout est préparé pour que l’homme en soit d’emblée le Seigneur et règne. Mais il règne sur une création qui est à son origine et doit évoluer vers son accomplissement : arch eiV teloV. Ce règne a donc pour finalité non l’exploitation d’un bien, mais l’accompagnement dans une évolution perfectionnante de ce qui lui a été confié par Dieu. C’est le principe qui sera rappelé par le Christ avec la parabole des talents.

Dans le second récit, l’homme est le premier élément créé. Il est créé à partir de la terre, cette terre créée ex nihilo le jour unique, et fécondée par l’eau de l’Esprit Saint. L’homme est ici le principe de la création tout en en restant l’apogée. Dieu planta ensuite – dans la terre – le jardin d’Eden et fit lever de la terre tout arbre… La vie végétale était déjà préexistante, car Dieu… « fit le ciel et la terre et toute verdure des champs avant qu’elle ne vienne sur terre, et toute herbe des champs avant qu’elle ne lève. » (Gn 2,4-5) Et elle prend vie lorsque la terre est fécondée par cette source de l’Esprit Saint qui « montait de la terre et arrosait toute la surface de la terre » (Gn 2,6). Puis « Dieu façonna encore à partir de la terre tous les animaux sauvages des champs et tous les volatiles du ciel… » (Gn 2,19)

Si le premier récit montre le caractère instantané de la création de l’homme, le second indique une chronologie entre le modelage du corps et l’insufflation de l’âme. Cette chronologie n’est pas réelle, mais purement didactique. Saint Jean Damascène affirme nettement que Dieu « a modelé le corps en même temps que l’âme et non celui-là d’abord et celle-ci ensuite… »[xxxvi]. Saint Grégoire Palamas parle dans le même sens : « Le nom de l’homme n’est pas appliqué à l’âme ou au corps séparément, mais à tous deux ensemble, car ensemble ils ont été créés à l’Image de Dieu. » [xxxvii] On ne peut donc plus dire que l’homme a une âme, mais que l’homme est une âme, une âme incarnée. De même on ne peut plus dire que l’homme a une chair, mais est chair animée. L’homme est donc une unité ontologique. Cela a une conséquence pratique importante et quotidienne : la maladie est – surtout de nos jours – considérée comme une sorte de parasite qui altère le corps et dont il faut le débarrasser. On court trop souvent à l’échec thérapeutique en méconnaissant que, dans la réalité, ce n’est pas uniquement le corps, mais c’est l’être tout entier, dans son unité, qui est malade, et qu’on ne peut guérir l’être en soignant uniquement le « soma » et en délaissant le « yuch ». Cette unité « psycho-somatique » reste pourtant essentielle dans la compréhension de l’être et de sa maladie, donc dans la thérapeutique. Si l’atteinte somatique a un retentissement psychique évident, une atteinte psychique est souvent déterminante sur l’état de santé du corps. Toute la pathologie psycho-somatique en témoigne.

Cette dichotomie de l’homme – que l’on retrouve même dans certains milieux théologiques orthodoxes – entre le corps façonné et l’âme insufflée, pose la question de l’ « animation » de l’être, et a comme conséquence l’émergence d’une problématique insoluble : Celle de la date de l’animation. Cette question, qui se pose depuis les temps les plus reculés n’a pas trouvé aujourd’hui de réponse. Pourquoi ? Parce qu’une problématique fausse ne peut pas avoir de réponse. Rappelons que trois théories s’affrontaient. La préexistence de l’âme, prônée par Origène, impliquant une forme de métempsychose qui l’a fait condamner. L’animation secondaire, en particulier chez Saint Clément d’Alexandrie, qui, à la suite d’Aristote, situe l’animation à 40 jours chez le garçon et 80 chez la fille, reprenant en cela le temps d’impureté de la femme accouchée en Lv. 12,1-5. Tertullien, quant à lui, parle d’être humain « potentiel », notion encore très en faveur aujourd’hui par le flou qu’il génère. Saint Basile et son frère, Saint Grégoire de Nysse, repris plus tard par Saint Maxime le Confesseur, plaident pour une animation contemporaine de la conception.

Cette problématique de l’animation, qui est restée jusqu’à nos jours dans le domaine de la philosophie, peut-être plus que de la théologie, prend actuellement une importance pratique majeure. Sans développer les questions, nous comprenons qu’elle va influer sur ce qu’on peut appeler le « statut de l’embryon » : A partir de quelle date peut-on considérer que l’embryon est un être humain ? Cela représente un élément décisionnel essentiel sur tout ce qui est, entre autres, de l’aide médicale à la procréation. Cela justifierait la notion erronée de « pré-embryon », qui autorise tant de dérives inacceptables ; cela entrainerait dans son sillage toute l’éthique concernant l’avortement, les formes abortives de contraception, les embryons surnuméraires, la recherche sur l’embryon, le diagnostic préimplantatoire avec, en particulier la notion de « bébé-médicament »…et le nombre de question ne cesse de s’accroître.

Il est donc essentiel que l’Église affirme cette Vérité, génétique autant que biblique que, dès la syngamie, c’est-à-dire la fécondation de l’ovule maternel par le spermatozoïde paternel, il y a un être vivant, humain et unique, aimé de Dieu, appelé à la Vie éternelle et à la déification pour laquelle Dieu S’est fait homme. Citons cet admirable phrase de Saint Basile, exprimée quinze siècles[xxxviii] avant que l’on ait la moindre notion de génétique : « En rapport avec la constitution première introduite dans la matrice, y ont été déposées également les raisons de la croissance. Car, après cela, ce que l’âge apporte en supplément n’est pas nouveau : Les substances introduites chez la mère reçoivent en même temps les éléments qui les rendent aptes à la croissance. »[xxxix]

Le rôle de l’homme dans la création.[xl]

Nous voyons qu’en Gn 1, 28, après avoir créé l’homme et la femme, « Dieu les bénit en ces termes : ‘croissez et multipliez-vous, remplissez la terre et dominez-la ; commandez aux poissons de la mer et aux oiseaux du ciel, à tous les bestiaux, à toute la terre et à tous les reptiles rampant sur la terre.’ »

Les ordres de dominer et de commander peuvent être interprétés comme une autorité brutale d’un homme tout-puissant sur un monde qui lui serait soumis et qu’il pourrait exploiter. Il ne faut malheureusement pas chercher bien loin pour constater que tel est le comportement de l’homme contemporain vis-à-vis de la création. « Commander » à toutes les créatures animales est dans la conception divine de la création de l’homme : Lorsque Dieu dit : « Faisons un homme à notre Image comme à notre ressemblance, et qu’il commande… » (Gn 1,26), « qu’il commande… » n’est pas un droit, mais une délégation donnée à l’homme, et cette délégation est une conséquence de sa création à l’Image divine, et sera mise en œuvre lorsque Dieu dira : « Croissez et multipliez, remplissez la terre et dominez-la, et commandez aux poissons de la mer… » (Gn 1,28)

En réalité, « dominez » est exprimé par katakurieusate, impératif pluriel de katakurieuw, qui signifie exactement « être le Seigneur », ou « être le maître ». Notons en outre que le radical « kata », signifiant « de haut en bas », implique également la notion de kénose, à l’image de la kénose divine. « katakurieusate » trouve la plénitude de son acception dans Ph.2,6-8 : « Lui, de condition divine (kurioV)…S’est abaissé (kata), devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ». Lorsque Dieu enjoint : « katakurieusate  », il demande à l’homme d’être conforme à l’Image du Dieu invisible, c’est-à-dire du Verbe.

« Commandez », que l’on voit également traduit par « soumettez », est exprimé par arcete, impératif de arceuw, qui signifie « régner sur… », comme on le retrouve dans les terme « monarchie » ou « anarchie ». On comprend alors qu’il n’est plus question d’une domination au sens de l’exploitation et de l’imposition autoritaire d’une volonté humaine, mais d’une royauté. Cette royauté se traduira dans le second récit de la création par le fait que Dieu « amena (tous les animaux) à Adam pour voir comment il les appellerait… » (Gn 2,19). Or, qu’est-ce que le nom ? Le nom est ce qui définit l’être dans son essence et sa singularité, le fait sortir de l’anonymat et, ainsi, lui donne son existence dans le monde. Pour ce qui est de l’être humain, le nom est ce qui définit son unicité. Mais plus, le nom définit son existence en Dieu. Chaque chrétien reçoit un nom à son baptême, et ce nom manifeste son existence comme membre du Corps du Christ.[xli]

Nous disions que le fait de commander était une délégation donnée par Dieu. Mais Dieu reste le Maître, et le manifeste en ratifiant tous les noms donnés par Adam : « toute appellation qu’Adam donna à un être vivant, cela fut son nom. » (Gn 2,19) De la même façon, tant dans l’office de l’imposition du nom que dans le baptême, nous voyons que le nom est donné par l’homme : « que la lumière de Ton visage brille sur Ton serviteur N… » (office de l’imposition du nom) ; « appelle Ton serviteur N à Ta sainte illumination… » (Baptême). Et ce nom est ratifié par Dieu dans la triple immersion dans la mort et la résurrection du Christ : « Le serviteur de Dieu N. est baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »[xlii]

Gn 2, 15 : « Le Seigneur prit l’homme qu’Il avait façonné et Il le mit dans le jardin pour qu’il le travaille et le garde ». Le Seigneur prit est exprimé par elabe, aoriste de lambanw, qui signifie prendre dans ses mains, comme dans le récit de la sainte Cène : « prenez et mangez… », prendre avec soi, mais aussi – comme on le retrouve en particulier chez Sophocle et Xénophon – prendre « comme assistant ». Nous voyons là se définir parfaitement le rôle de co-créateur de l’homme. Le Seigneur le mit dans le jardin est exprimé par eqetw, aoriste irrégulier de tiqhmi, dont la signification est « instituer », mais aussi « consacrer ».

Ainsi, Dieu crée l’homme auquel il confère la royauté pour qu’il l’exerce sur toute la création, et le consacre comme co-créateur pour l’amener vers la perfection, parallèlement à sa propre progression vers la perfection, qui est la ressemblance à l’Image de Dieu. Et là, il nous faut rappeler que, lorsque Dieu crée l’homme, c’est, en réalité, l’humanité dans sa globalité et son unicité, qu’Il crée. Adam est le symbole de l’humanité toute entière et – dit Saint Grégoire de Nysse – « quand le texte dit que ‘Dieu créa l’homme’, le caractère indéterminé de la formule désigne l’ensemble du genre humain… Il n’y a aucune différence entre l’homme qui apparaît à la création du monde, et celui qui viendra à l’achèvement de l’univers : tous deux portent également l’Image de Dieu »[xliii]. On peut alors concevoir que le rôle de « co-créateur » qui est donné à Adam est, en réalité, donné à l’humanité tout entière.

 Pourquoi un « co-créateur » ?

Si nous revenons sur Gn 2,1-3 « Dieu acheva au sixième jour Ses œuvres qu’Il avait faites, et Il Se reposa le septième jour de toutes Ses œuvres qu’Il avait faites. Et Dieu bénit le septième jour et le consacra parce qu’en ce jour Il S’était reposé de toutes Ses œuvres, celles que Dieu avait commencé de faire ( wn hrxato o qeoV poihsai ). » Nous comprenons alors que, le septième jour, Dieu Se repose parce que l’acte créateur est achevé, mais la création ne fait que commencer.[xliv] Car, écrit Vladimir Lossky, « le monde est fait par Dieu afin d’être parfait par l’homme ».[xlv] C’est pourquoi « le Seigneur prit l’homme qu’Il avait façonné et Il le mit dans le jardin pour qu’il le travaille et le garde. » Le rôle donné par Dieu à l’homme est de travailler et garder la création. La travailler pour la faire évoluer vers la perfection, qui est son accomplissement ; la garder pour éviter qu’elle ne soit détériorée. Mener la création vers la perfection, c’est en même temps faire évoluer l’homme vers la ressemblance. « croissez… » « commandez aux bêtes sauvages… » fait partie de ce cheminement de toute la création vers sa perfection, son accomplissement.

Lorsque Dieu dit « croissez… », le terme « croissez » a une acception peut-être physique, mais surtout spirituelle. Lorsque le Christ affirme : « celui qui croit en Moi a la vie éternelle » (Jn 6,47), si l’on ajoute un accent circonflexe à « croît », on arrive à cette autre Vérité que la croissance en Christ est la condition pour avancer vers la ressemblance, et la ressemblance donnée par le Christ a comme issue la vie éternelle. Lorsque Dieu dit de « commander aux bêtes sauvages », Il nous délègue un pouvoir sur elles. Mais, en même temps, Il nous demande avant tout d’être maître de toutes les « nombreuses bêtes sauvages qui sont en nous » et qui sont toutes nos passions, comme l’écrit Saint Basile : « As-tu vraiment été créé maître des bêtes sauvages si, en commandant à celles de l’extérieur, tu laisses celles du dedans sans les maîtriser ? »[xlvi]

La création de la femme

 Pourquoi Dieu a-t-Il créé la femme ? Est-ce pour être féconds, multiplier et emplir la terre, comme cela leur est demandé en Gn 1,28, faisant de la femme une machine à faire des enfants ? Cela est parfaitement secondaire et, nous l’avons vu, une éventualité en prévision de la chute. La raison essentielle est que, pour aider l’homme dans la mission que Dieu lui a confiée, qui est d’amener la création vers son accomplissement, il fallait pour Adam « une aide qui soit selon lui. » Nous retrouvons dans le projet de création de la femme : « faisons-lui une aide selon lui » – « poihswmen autw bohqon katauton ») – le même terme « selon lui »[xlvii] que dans la création de l’homme : « Faisons un homme selon notre Image… » – « poihswmen anqrwpon kateikona hmeteran… » –, laissant entendre, comme nous l’avons dit en parlant de la création de l’homme, une analogie entre l’unité Trinitaire et l’unité de l’homme et de la femme, l’« anqrwpoV » – l’homme-femme – représentant la nature, et l’homme et la femme représentant les hypostases : deux hypostases en une seule nature. Une nature divine et trois hypostases trinitaires ; une nature humaine et deux hypostases humaines, en nous rappelant que cette dyade homme-femme est complétée par son rapport avec Dieu, c’est-à-dire par son rapport en Dieu avec ses frères.

Le premier récit nous montre donc cette unité dyadique de l’homme et de la femme, et, en même temps, il montre bien que la femme est, tout autant que l’homme, à l’Image de Dieu. Il nous révèle également le caractère simultané de leur création, laissant au second récit une chronologie symbolique, qui, comme pour la création de l’homme, en révèle également un aspect différent et complémentaire, mais qui aboutit à la même unité : « tous deux deviendront une seule chair », en sachant que l’acception de « sarx » dépasse la « chair », mais implique l’être dans sa plénitude.

Tirée de la « côte » ou du « côté » d’Adam, – puisque « pleura » a les deux significations – la femme est de même nature, de même « ousia » que lui, à l’Image de Dieu. Ève est « os de mes os, chair de ma chair » (Gn 2,23). Il y a donc entre l’homme et la femme une unité, une consubstantialité qui est encore affirmée par Gn 2,23 : « celle-ci sera appelée ‘femme’, parce que c’est de son homme qu’elle a été prise », qui désigne bien l’unité de la femme et de l’homme dans l’anqrwpoV, et qui nous rappelle l’unité du premier récit de la création en Gn 1,27 : « Dieu fit l’homme, selon Son Image Il le fit, mâle et femelle Il les fit ». Cette unité, cette consubstantialité vient de Dieu, comme le montre Saint Paul en écrivant aux Corinthiens : « La femme est inséparable de l’homme et l’homme de la femme, devant le Seigneur. Car, si la femme a été tirée de l’homme, l’homme naît de la femme et tout vient de Dieu. » (1Co 11,11) L’origine, le principe de la femme comme de l’homme les le même : la Volonté de Dieu : « faisons l’homme »…«…faisons-lui une aide… »

Adam reconnut qu’Ève lui était « consubstantielle », « os de mes os, chair de ma chair ». Vladimir Lossky montre que les Pères font une analogie entre la procession du Saint-Esprit et la « procession » d’Ève, qui est autre qu’Adam, mais de même nature que lui [xlviii]; et il transpose cette analogie sur le rapport de l’égalité : « De même que l’Esprit n’est pas inférieur à Celui dont Il procède, de même la femme n’est pas inférieure à l’homme car l’amour exige l’égalité. » [xlix] Nous avons là la préfiguration du couronnement du Mariage : « Le serviteur de Dieu N reçoit pour couronne la servante de Dieu… la servante de Dieu N reçoit pour couronne le serviteur de Dieu… ». L’égalité et la réciprocité dans l’amour des époux couronnés se retrouve dans la bénédiction : « Seigneur, notre Dieu, de gloire et d’honneur couronne-les tous les deux ». C’est ce qu’affirme Saint Paul lorsqu’il écrit aux Corinthiens : « Que le mari remplisse ses devoirs envers sa femme, et que la femme fasse de même envers son mari. Ce n’est pas la femme qui dispose de son corps, c’est son mari ; de même ce n’est pas le mari qui dispose de son corps, c’est sa femme. » (1Co 7,3-4)

Saint Jean Chrysostome nous fait avancer dans l’approche de la création de la femme par un parallèle qui nous mène à la notion paulinienne du lien entre l’union de l’homme et de la femme et celle du Christ et de l’Église. Rappelant que, le Christ étant mort, « un soldat, d’un coup de lance, lui perça le côté, et il en sortit du sang et de l’eau » (Jn 19,34), le Sang de l’eucharistie et l’Eau du baptême, fondements de l’Église, Saint Jean Chrysostome fait cette analogie entre la femme sortie du côté d’Adam pendant qu’il était plongé dans un profond sommeil, et l’Église, sortie du côté du Christ pendant qu’Il était dans le profond sommeil de la mort : « Il nous est rapporté dans le Livre saint… que le Seigneur plongea notre premier père dans un profond sommeil, et qu’Il lui enleva une de ses côtes pour en former la femme. Mais, que l’Église soit sortie du côté du Christ, d’où pouvons-nous le savoir ? C’est l’Écriture qui nous l’apprend encore. Après que le Christ, suspendu à la croix, eut expiré, ‘un des soldats vint Lui percer le flanc, et il en coula du sang et de l’eau’. Or c’est de ce sang et de cette eau que l’Église a surgi. » [l] Il y a là une analogie très profonde. Mais nous verrons, lorsque nous envisagerons la faute ancestrale, que la désobéissance d’Adam et Ève donne à cette analogie une autre acception, complémentaire, qui, cependant, ne l’efface pas plus que le péché n’a effacé l’Image de Dieu en l’homme.

Nous avons donc là, symboliquement, un parallèle entre la femme et l’Église, qui se prolonge dans l’analogie entre l’union de l’homme et de la femme et celle de Dieu et du peuple d’Israël, qui est chantée dans le Cantique des Cantiques : « Mon Bien-aimé est à Moi, et Moi à Lui… » (Ct 2,16), union qui, en Christ, devient l’union entre le Christ et l’Église, qui sera appliquée par Saint Paul dans Eph.5,21-33 : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église… C’est ainsi que le mari doit aimer sa femme comme son propre corps… C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous deux ne feront qu’une seule chair. Ce mystère est grand : je déclare qu’il concerne le Christ et l’Église. » Nous retrouvons l’exclamation d’Adam découvrant la femme, parce que, si Ève est « l’os de mes os, la chair de ma chair », l’Église est « l’os des os », « la chair de la chair » du Christ.

Notons encore le parallèle entre Dieu (Gn 2,21-22) présentant la femme à l’homme, « nous choisissant – dit Saint Paul en Eph.1,4 – avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables devant Lui » et le Christ voulant se présenter l’Église « splendide, sans tache ni ride ni aucun défaut… » (Eph 5,27)

On conçoit dès lors que le rapport entre l’homme et la femme ne peut se concevoir en dehors du rapport entre le Christ et l’Église. Le Christ est le chef – c’est-à-dire la tête (kefalh) – de l’Église, comme l’homme est le chef – c’est-à-dire la tête (kefalh) – de la femme. Il y a la même égalité entre la femme et l’homme qu’entre l’Église et le Christ. Mais il y a une sensibilité différente, que montre Paul Evdokimov : « Le principe religieux dans l’humain s’exprime par la femme, (de par sa) sensibilité particulière au spirituel pur… c’est l’âme féminine qui est la plus proche des sources de la genèse. » [li] Et il ajoute : « Dans la sphère religieuse, c’est la femme qui est le sexe fort… (À travers la Vierge), la spiritualité féminine apparaît sophianique et liée intimement à l’Esprit Saint ».[lii] Cela se confirme dans la première épître de Saint Pierre, qui dit : « femmes, soyez soumises à vos maris afin que, même si quelques-uns refusent de croire à la Parole, ils soient gagnés, sans Parole, par la conduite de leurs femmes… » (1 P 3,1-2)

C’est une constatation que l’on peut faire, que le comportement de l’homme est plus actif et analytique, alors que celui de la femme est plus spontané et intériorisé, plus réceptif. C’est en ce sens que la femme est l’ « aide qui lui correspond ». L’Archimandrite Élie (Ragot) définit ainsi le rôle de la femme comme « celle qui peut aider l’homme à ressembler à Dieu en réalisant la communion de ces deux êtres qui forment l’homme unique. L’aide, la femme, est celle sans laquelle il n’y aurait pas de ressemblance avec Dieu. Elle est celle qui assiste l’homme dans sa recherche et sa découverte de Dieu… En apprenant à vivre en parfaite union l’un avec l’autre, l’homme – homme et femme – apprend à vivre en communion avec Dieu. »[liii]

Il y a donc non pas une compétition mais une complémentarité entre l’homme et la femme, chacun dans sa plénitude, dans la mission de faire évoluer toute la création vers son accomplissement, toute l’humanité vers la ressemblance à l’Image de Dieu. Nous retrouvons la consubstantialité, l’égalité et la complémentarité de l’homme et de la femme qui, écrit Paul Evdokimov, « n’est pas une aide-servante, mais un vis-à-vis ; face au fils de Dieu se pose la fille de Dieu ; l’un complète l’autre »[liv]. Mais, l’un complétant l’autre, chacun reste unique : « Elle est unique, Ma colombe, Ma parfaite. » (Ct 6,9) C’est cette complémentarité qui est évoquée par Eph 5,22-25 : « Femmes, soyez soumises à vos maris… Maris, aimez vos femmes… »

Au-delà de la progression vers la ressemblance, l’aide qu’est la femme consiste également à être co-créatrice du salut du monde, car le salut du monde passe par la femme. « C’est la femme – écrit Paul Evdokimov[lv] – qui reçoit la promesse du salut : c’est à la femme que s’adresse le message de l’Annonciation, c’est à la femme que le Christ ressuscité apparaît d’abord, et c’est la ‘femme habillée de soleil’ (Ap 12,1) qui figure la nouvelle Jérusalem. » Mais surtout c’est par la libre acceptation de la Vierge Marie que le salut du monde a été rendu possible dans l’incarnation du Christ. Rappelons-nous le tropaire de la présentation de la Mère de Dieu au temple : « Aujourd’hui est le prélude de la bienveillance de Dieu et l’annonce du salut du genre humain… » C’est à la Mère de Dieu, que, par deux fois, le Christ donnera le titre de « femme », et c’est cette « femme », la Très Sainte Mère de Dieu, que le Christ en croix institue Mère de ceux qui seront sauvés dans l’Église, lorsqu’Il dit : « Femme, voici Ton fils ; Fils, voici ta Mère… » (Jn 19,26-27) – Nous développerons ce point lorsque nous parlerons de la rencontre avec Dieu après le péché –. Elle est la « porte du ciel », comme la représente l’Icône miraculeuse de la « Portaïtissa ». Et n’oublions pas que, dans l’Église, les Portes Saintes, figure de la Porte du Ciel, sont entourées de l’icône du Christ et de celle de la Mère de Dieu. Sans développer plus, relisons la catéchèse sur « la Mère de Dieu dans la Liturgie. »[lvi]

On comprend donc que l’image d’Épinal est totalement à côté de la réalité, qui montre la femme comme cet être tiré d’une côte d’Adam pour l’entraîner dans le péché et la mort. Si La femme est créée comme aide pour l’homme, c’est essentiellement dans l’optique du salut. Être féconds, se multiplier et emplir la terre n’est qu’une donnée accessoire, la procréation sexuée, nous l’avons vu, n’étant qu’une éventualité.

De tout ce qui précède, il ressort qu’il existe un éclairage mutuel de la création de la femme et de Eph 5,21-33.

Il y a avant tout un problème sémantique qui est celui de la « soumission » – « Femmes, soyez soumises à vos maris… » – qui reflète une question de société. La règle sociale de l’époque, dans le monde juif et gréco-romain, était une conception hiérarchique des relations entre l’homme et la femme qui impliquait la soumission de la femme à l’homme, soumission qui était, par ailleurs, d’origine biblique. Dieu n’avait-Il pas dit à la femme : « tu seras détournée vers ton mari, et lui dominera sur toi… » (Gn 3,16) On sait à quel point il est difficile de changer les règles séculaires de la société. Il n’était pas possible, pour Saint Paul, de passer outre les règles de la société alors que, par ailleurs, il prescrivait aux Romains « que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu… » (Rm 13,1) Mais…

Le chrétien vit dans le monde mais n’est pas du monde. Vivant dans le monde, il vit, à chaque époque,  dans les lois et les règles sociales du monde, qu’il respecte : Il rend à César ce qui est à César. Mais, n’étant pas du monde, il vit ces règles sociales en fonction de l’enseignement du Christ : Il rend à Dieu ce qui est à Dieu. Et, s’il appelle la femme à être soumise à son mari – comme il le fait également en Col 3,18, en Tite 2,5 –, Saint Paul précise ce que l’Église entend par « être soumise » : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneurcomme l’Église est soumise au Christ, que les femmes soient soumises en tout à leur mari. » (Eph 5,22&24) La vie du monde est alors transposée dans la vie de l’Église ; la vie selon le monde est transcendée en une vie selon le Christ.

Si, sur le plan sémantique, la soumission peut être comprise somme une subordination, cette lecture est celle du monde déchu où la « soumission » est liée à une rupture de l’équilibre naturel entre homme et femme au sein de l’ « anqrwpoV ». Nous sommes loin de la lecture propre à la vie de l’Église où, écrit Saint Paul aux Galates, « il n’y a plus ni l’homme ni la femme, car, tous, vous êtes un en Jésus Christ. » (Ga 3,28) C’est cette Vérité qui est affirmée avec force dans le mariage chrétien, c’est-à-dire dans l’union de l’homme et de la femme dans le Corps du Christ par le lien de l’Esprit Saint pour devenir « une seule chair ».

Il y a bien plus qu’une égalité, il y a une unité. Au sein de cette unité, la soumission n’est pas abrogée, mais elle est réciproque. N’oublions pas que le début de ce passage (5,21) commence par « Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ. » C’est cette même demande que le Christ exprime lorsqu’Il dit à Ses apôtres : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous. » (Mc 9,35) C’est cette réciprocité que nous vivons dans la vie de l’Église. La « soumission » s’exprime dans la prière du Seigneur, lorsque nous disons : « que Ta volonté soit faite ». Que nous répond-Il? Il nous répond, comme le Christ à la Cananéenne (Mt 15,28) :  « Qu’il t’advienne selon ton désir. » Il y a, dans l’amour entre Dieu et l’homme, un effacement, un respect réciproque des volontés. Ils sont « soumis l’un à l’autre ». De même, entre l’homme et la femme, existe une soumission réciproque dans l’amour, en sorte que la volonté de l’un devienne la volonté de l’autre ; que le désir le plus ardent de l’un soit de réaliser le désir de l’autre. Il ne s’agit pas là d’une concession, qui est, in fine, une perte de liberté, mais d’une volonté commune liée à l’amour. Nous voyons que, dans le Corps du Christ, dans la vie de l’Église, cette soumission servile du monde déchu se transpose en un rapport d’amour réciproque, dans un don total de soi-même à son conjoint, car, en Christ, « nous sommes membres les uns des autres ». (Eph 4,25).

La réciprocité est à l’image de la différence de comportement de l’homme et de la femme, l’homme, comme nous l’avons vu, étant plus actif et analytique, la femme étant plus intériorisée, réceptive : « Femmes, soyez soumises à vos maris… maris, aimez vos femmes… » Cet amour est exprimé clairement : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et S’est livré pour elle. » (5,25) Nous retrouvons ce que dit le Christ en Jn 15,13 : « Il n’y a pas de plus grand Amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Le Christ a souffert et est mort sur la croix par Amour pour l’humanité-Eglise. C’est le même amour sacrificiel qui est demandé à l’homme.

La femme est le propre corps du mari. « C’est ainsi que le mari doit aimer sa femme comme son propre corps… » (5,28) Adam n’a-t-il pas dit, en découvrant sa femme : « Voici l’os de mes os, la chair de ma chair ? Celle-ci sera appelée ‘femme’ parce que c’est de son homme qu’elle a été prise. » De la même façon que le Christ est la tête du corps, qui est l’Église, et en prend soin pour qu’elle devienne « splendide, sans tache ni ride ni aucun défaut »…qu’elle soit « sainte et irréprochable » (5,27), de la même façon, l’homme est la tête de cette unité homme-femme, qu’il nourrit et entoure d’attention pour qu’ils réalisent la mission confiée par Dieu, qui est l’accomplissement dans la ressemblance, par une synergie, une œuvre commune, en d’autres termes que la vie du couple soit une Liturgie.

Nous parlions du couronnement du mariage. L’épouse est la couronne de l’époux, comme l’époux est la couronne de l’épouse. Chacun représente l’honneur et la gloire de l’autre. Cela implique que, entre l’homme et la femme, il ne peut y avoir ni domination ni pouvoir d’un côté, donc ni assujettissement ni soumission de l’autre, mais une parfaite réciprocité d’égal à égale. Rappelons Vladimir Lossky, cité plus haut : « De même que l’Esprit n’est pas inférieur à Celui dont Il procède, de même la femme n’est pas inférieure à l’homme car l’amour exige l’égalité. » [lvii]

On comprend alors que la lecture du terme « soumise » ne peut pas être celle du monde, car, si, dans l’Église, il ne peut y avoir de subordination, d’infériorité entre le Christ et l’Église qui est son Corps, il ne peut y avoir, dans le couple, d’infériorité entre l’homme et celle qui est « os de ses os, chair de sa chair ». Il y a, à l’opposé, plus qu’un respect, que demande le saint apôtre Pierre : « Vous, les maris… montrez-leur du respect, puisqu’elles doivent hériter avec vous la grâce de la Vie.. » (1 P 3,7), il y a une communauté d’Amour, telle qu’elle s’exprime dans le Cantique des Cantiques (2,16) : « Mon bien-aimé est à moi et moi à lui… »

En réalité, il y a plus qu’une analogie, il y a une identité entre l’homme et la femme et le Christ et l’Église : « Ne sommes-nous pas membres de Son Corps, tirés de Sa chair et de Ses os ?[lviii] » (5,30) Rappelons, devant l’exclamation d’Adam découvrant la femme, que si Ève est « l’os de mes os, la chair de ma chair », l’Église est « l’os des os », « la chair de la chair » du Christ.

Cette identité, c’est celle que nos chantons au moment du baptême : « Vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ », « revêtu » n’impliquant pas seulement le vêtement blanc, mais une incorporation en Christ. Il y a, mystérieusement, une identité entre l’unité de l’homme et de la femme en « une seule chair », et l’unité du Christ et de l’Église : « Ce mystère est grand : Moi, je dis qu’il concerne le Christ et l’Église. » (5,32)

Un dernier point est encore à noter : Si nous revenons sur le terme de « soumission », nous voyons que le verbe « upotassw », s’il est traduit par « soumettre », signifie également « s’abriter sous ». Sans chercher un sens alternatif, il y a donc ici, surajoutée, une notion de protection. Protection à la fois physique et spirituelle qui ressort dans la majeure partie de cette épître : « le mari est le chef de la femme, tout comme le Christ est le chef de l’Église, Lui, le Sauveur du Corps… Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et S’est livré pour elle… Il a voulu ainsi la rendre sainte en la purifiant avec l’eau qui lave, et cela par la Parole… Il a voulu Son Eglise sainte et irréprochable… On la nourrit, on l’entoure d’attention, comme le Christ le fait pour l’Église. »

Il est donc important d’avoir, de Eph 5,21-33 une lecture orthodoxe et non l’ interprétation du monde déchu. C’est une lumière extraordinaire que la perspective de vivre une union d’époux et d’épouse dans l’unité du Christ et de l’Église pour devenir une seule chair. Il y a là un double aspect, immédiat et progressif. Un aspect immédiat dans le fait que, en s’unissant, l’homme et la femme deviennent mystérieusement cette seule chair, unité conjugale qui est symbolisée par la coupe à laquelle les époux boivent ensemble ; un aspect progressif qui est lié à la croissance dans l’amour. Regardons ce couple, marchant vers Dieu sur la route de la vie. Dans cette perspective de deux parallèles qui se rejoignent à l’infini, ils se rapprochent imperceptiblement au fur et à mesure qu’ils avancent tout droit, unis par le ciment de l’Esprit Saint, pour se fondre l’un dans l’autre, dans une unité en Dieu où ils ne sont qu’ « une seule chair ». On comprend alors pourquoi le maître du repas de noces de Cana dit au marié : « Tout le monde sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont gais, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. » (Jn 2,10) On comprend surtout pourquoi, dans cet évangile du mariage, la Mère de Dieu nous dit : « Tout ce qu’il vous dira, faites le » (Jn 2,5), parce que, étant membres de l’Église, Corps du Christ, nous sommes soumis au Christ, et que le Christ, dans Son Amour pour les hommes, ne donne pas d’injonctions, mais des conseils, des recommandations, toujours respectueux de la liberté de l’être créé. Nous sommes dans le mystère divin : « Ce mystère est grand, je dis qu’il concerne le Christ et l’Église » (5,32). Le mystère ne s’explique pas, il se contemple et se vit. Ne cherchons pas à l’expliquer, mais vivons-le dans sa plénitude, comme membres du Corps du Christ.

Le péché ancestral

Sur le péché, on a dit et écrit beaucoup de choses. Nous essaierons de mettre en lumière quelques points parfois mal compris.

Si nous restons sur le plan de la femme, on peut se poser la question de comprendre pourquoi, à travers le serpent, Satan s’est adressé à Ève et non à Adam. La plupart des commentaires allèguent que la femme est tentée en tant qu’elle est le « sexe faible ». Saint Jean Chrysostome lui-même affirme bien que le démon se sert du serpent « comme d’un instrument pour séduire la femme, plus simple et plus faible naturellement que l’homme… »[lix] L’explication paraît assez simpliste dans son apparente logique qui repose, en réalité, sur un jugement inexact. Rappelons que Paul Evdokimov, cité à propos de la création de la femme, montre que « Le principe religieux dans l’humain s’exprime par la femme », de par sa « sensibilité particulière au spirituel pur ». Loin d’être le « sexe faible », la femme est le « sexe fort » de la sphère religieuse. C’est pourquoi c’est elle qui est tentée, parce que c’est « en tant que principe religieux de la nature humaine qu’il fallait blesser l’homme (au sens de anqrwpoV) et le corrompre »[lx].

La femme est l’aide donnée par Dieu à l’homme, sans laquelle il n’y aurait pas de ressemblance avec Dieu parce que son rôle auprès de l’homme est de l’aider dans l’évolution de la création, en particulier d’amener l’humanité vers la ressemblance. Sans cette aide qui lui est assortie, l’homme ne pourrait pas réaliser l’œuvre qui lui a été demandée par Dieu. Le Satan connaissait cette importance de la femme. C’est la raison pour laquelle c’est elle qu’il tente, car il sait que, sans elle, l’homme ne peut mener à bien le projet que le Créateur lui a confié. Comme nous l’avons vu plus haut, le salut du monde passe par la femme.

Nous avons vu qu’il n’y avait pas seulement consubstantialité et complémentarité entre l’homme et la femme, mais une unité. Tous deux deviennent une seule chair et, en vertu de ce principe, bien que Ève ait péché et ait entraîné Adam dans le péché, c’est l’unité anthropique Eve-Adam qui a commis le péché. On retrouve cette unité dans l’expression « elle en donna à son mari avec elle, (met’ authV) et ils mangèrent (efagon)» (Gn 3,6), le pluriel du verbe impliquant la simultanéité. Et Paul Evdokimov ajoute : « Quand l’organe le plus réceptif, le plus sensible à la communion entre Dieu et l’être humain est troublé, le reste s’accomplit tout seul. Adam ne manifeste aucune difficulté à suivre Ève. C’est en elle qu’il est déjà extérieur à Dieu en vertu de l’institution divine : ils deviendront une seule chair. »[lxi]

L’arbre : quel arbre ? Tout en sachant que les deux arbres du jardin d’Eden ont essentiellement une valeur symbolique, on peut toutefois se demander quelle était la nature de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. La tradition chrétienne, à partir du début du Vème siècle, assimile cet arbre à un pommier. Une grande partie de l’imagerie représentant le « péché originel » montre Ève prenant une pomme sur un pommier. Pourquoi ? Probablement en raison de l’homophonie entre « malus », qui signifie malin, mauvais, funeste, et « malus », nom latin du pommier. Il n’y a donc aucune raison scripturaire à cette assimilation, mais une simple analogie entre « le malin » et « le pommier ». Il serait plus logique d’y voir un figuier, et non pas un pommier. En effet, Adam et Ève, découvrant leur nudité, se firent des pagnes en cousant des feuilles de figuier, probablement les feuilles de l’arbre dont ils avaient mangé le fruit, l’arbre leur fournissant le péché et le voile de la honte.

Cette assimilation entre l’arbre de la connaissance du bien et du mal et le figuier est importante car, montre l’archimandrite Élie (Ragot)[lxii], elle explique « pourquoi le Christ maudit et dessèche le figuier, en tant que signe de la vie pécheresse du monde ». Il est incapable de calmer Sa faim : Mt 21,18-19 précise bien : « Comme Il revenait à la ville de bon matin, Il eut faim. Voyant un figuier près du chemin, Il S’en approcha mais n’y trouva rien que des feuilles… » Or, d’un côté, Sa faim était purement spirituelle : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui Qui M’a envoyé… » (Jn 4,34) De l’autre côté, Il savait parfaitement qu’Il ne pouvait pas y trouver de fruit, car l’Évangile de Saint Marc précise (Mc 11,13) que « ce n’était pas le temps des figues. » Ce n’est pas en raison de sa stérilité, qu’Il maudit le figuier, mais en raison du péché dont le fruit est la séparation d’avec Dieu, au même titre que le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Une homélie de Saint Sévérien sur le figuier desséché dit : « Souviens-toi, Adam, du jour où tu t’es trouvé nu au paradis, à quel arbre tu as pris des feuilles pour les coudre et t’en confectionner un pagne, et tu verras alors combien il a été juste de le dessécher… C’est pourquoi le Christ est venu ; d’une parole, Il a desséché… ce figuier, voile de ton déshonneur … »[lxiii] Et, lorsque les apôtres lui font remarquer que « le figuier que Tu as maudit est tout desséché », Il leur répond en disant : « Ayez foi en Dieu. » (Mc 11,21) Et Il leur recommande la prière, qui est union à Dieu réparant la séparation. L’Evangéliste précise encore la foi, la prière et le pardon.

Il semble donc qu’il y ait un lien beaucoup plus logique entre l’arbre de la connaissance du bien du mal et le figuier qu’avec un pommier, qu’aucun texte biblique ne peut étayer.

Quelle est la nature du péché ancestral ? Elle est triple : La nourriture : « La femme vit que l’arbre était bon comme nourriture… » (Gn 3,6) L’expérience : «  prenant de son fruit, elle mangea… » (Gn 3,6) La volonté de se substituer à Dieu : « Dieu savait que… vous seriez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3,5) Ces trois éléments conduisent à la séparation d’avec Dieu, c’est-à-dire à la mort. Le père Élie (Ragot) montre bien que ces trois éléments sont ceux que le malin tentera d’utiliser avec le Christ au désert : la nourriture : « ordonne que ces pierres deviennent des pains… » (Mt 4,3) ; l’expérience de la divinité : « Si Tu es le Fils de Dieu, jette-Toi en bas, car il est écrit… » (Mt 4,6) ; prendre la place de Dieu : « Tout cela, je Te le donnerai si Tu Te prosternes et m’adores… » Si Adam et Ève ont succombé aux propositions de Satan, et ont ainsi permis à la mort de s’introduire dans la vie de l’homme, le Christ, par Son refus de la tentation, a introduit dans la vie « le bois de la croix, nouvel arbre de Vie (qui) donne pour fruit la Vie éternelle, la participation à la vie divine. »[lxiv]

Quelle en est la progression ? Elle commence par la suggestion, en mettant l’arbre au centre du dialogue. On pourrait dire que cette suggestion correspond, dans notre propre péché, à nos « pensées ». Mais, dans cette suggestion, intervenait déjà le mensonge : Satan transforme l’avertissement aimant de Dieu, générateur de liberté, en une interdiction, destructrice de cette liberté. Puis la séduction : d’une part en entraînant la femme dans un dialogue fatal, qu’elle aurait dû refuser, comme le dit clairement Saint Jean Chrysostome : « Il fallait… ne rien écouter dès le début et s’entretenir uniquement avec Celui pour lequel elle avait été faite… Pourquoi ne repousse-t-elle pas aussitôt et ne fuit-elle pas cet entretien… »[lxv] ; d’autre part, en monopolisant ses pensées sur cet arbre « bon comme nourriture, beau à voir et plaisant à observer » (Gn 3,6) et en occultant de sa vue tous les autres arbres que Dieu avait « f(a)it lever de la terre », et qui étaient tout aussi « plaisant(s) à voir et bon(s) comme nourriture » (Gn 2,5). Enfin, en recourant au mensonge flagrant, diffamant Dieu en invoquant une jalousie vis-à-vis de l’homme pour l’exclusivité de la connaissance, et en faisant miroiter une pseudo-divinisation se passant de Dieu. « Vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu savait que, le jour où vous en mangeriez, vous seriez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn 3,5)

Ainsi, Satan excitait l’orgueil d’Adam et Ève, rabaissant la liberté à une volonté d’autonomie, rejetant la vie en Dieu, leur faisant dire, en quelque sorte : « Non, je n’ai pas besoin de Toi ! ». Mais la « connaissance » est beaucoup plus forte que la simple compréhension, elle est une expérience de vie. Lorsqu’« Adam connut Ève, sa femme », il s’agit d’une expérience totale de leur vie la plus intime. De même, lorsque le Christ dit : « vous connaitrez que Je suis en Mon Père, et que vous être en Moi et Moi en vous… » (Jn 14,20) il ne s’agit pas d’une compréhension purement intellectuelle, mais d’une expérience totale de la Vie en Christ. De même, en choisissant la connaissance du bien et du mal, ce n’est pas seulement une compréhension qu’Adam et Ève acquièrent, mais ils font l’expérience spirituelle et charnelle de la séparation d’avec Dieu. « Leur yeux à tous deux s’ouvrirent, et ils connurent qu’ils étaient nus ». (Gn 3,7) Leurs yeux, en réalité, s’ouvrent sur le charnel tout en perdant leur sensibilité au spirituel. Leurs yeux s’ouvrent sur leur nudité entrée dans le domaine du péché, en ayant, par le péché, perdu « la gloire céleste (qui) leur était un splendide vêtement ».[lxvi] La perte de ce manteau céleste leur fait découvrir la réalité purement charnelle qui fait loi dès que l’on est séparé de Dieu, et qui devient objet de passion et de péché.

Par cet orgueil, ils n’assument pas leur responsabilité : « La femme que Tu m’as donnée… m’a donné du fruit de l’arbre et j’ai mangé… Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé… » (Gn 3,12-13) On voit bien que le serpent n’a pas obligé Ève à manger le fruit mortel, il lui a simplement proposé. Ève n’a pas forcé Adam à manger le fruit, mais lui a simplement proposé. La faute ne leur a pas été imposée, mais proposée, suggérée, et elle a été acceptée par eux dans leur totale liberté. Il n’y a chez eux aucune manifestation de repentir. Il est certain que, s’ils s’étaient sincèrement repentis, Dieu leur aurait pardonné. Cela montre, pour nous, l’importance du repentir et de la confession des péchés.

Revenons sur cette volonté d’autonomie, sur ce « non, je n’ai pas besoin de Toi ». Nous sommes au cœur même du péché de notre temps. Le monde actuel n’a plus besoin de Dieu. Il considère qu’il se suffit à lui-même. Pour lui, la notion même de Dieu devient anachronique et inutile. Il découvre les mystères les plus profonds de l’univers, de la création, de l’homme… Il oublie cependant que tout ce qu’il découvre n’est autre que ce que Dieu lui permet de percevoir de Sa création. Il l’utilise comme s’il en était l’auteur et pour son propre profit, au lieu de le cultiver vers l’accomplissement de la mission que Dieu lui a confiée, de travailler et de garder le jardin dans lequel Dieu l’a mis (Gn 2,15). Il « fabrique » des êtres humains en détournant les lois naturelles de la procréation données par Dieu. Il oublie que, pour cela, il utilise les cellules sexuelles créées par Dieu lorsque « homme et femme Il les créa » (Gn 1,27). Il cherche à modifier l’homme voire à élaborer lui-même les cellules primitives à partir de l’ADN des chromosomes. Mais il oublie que l’ADN des chromosomes était présent le « jour unique » de la création (Gn 1,5)… Et l’on comprend que tous les problèmes écologiques, bioéthiques, économiques, de mésutilisation des connaissances… sont dans continuité de la faute adamique, parce que l’homme est persuadé qu’il sera « comme des dieux… » (Gn 3,5). La séparation d’avec Dieu par orgueil et volonté d’autonomie est aujourd’hui la même qu’au jour où Adam et Ève commirent la faute ancestrale ; le Satan est toujours aussi actif, qui « se cache et se tapit » dans nos cœurs ; le serpent est toujours aussi présent, sous d’autre noms, comme « internet », « Facebook », etc… Il ne voit et n’entend plus Dieu ; il ne perçoit plus, dans les évènements de sa vie,  les grâces que Dieu lui dispense pour progresser vers la ressemblance, et remplace leur Source par la notion de « hasard », qui lui permet de marginaliser son créateur… Oui, la faute ancestrale est d’une actualité frappante.

Qui est le tentateur ? Le démon, par l’intermédiaire du serpent, ou Dieu le Père ? Cette question semble sans objet et le simple fait de la poser nous plonge déjà dans l’hérésie. Mais la traduction dite « œcuménique » de la prière du Seigneur, semble insinuer que c’est le Père, puisqu’on lui demande : « ne nous soumets pas à la tentation… » Lui demander de « ne pas nous soumettre à la tentation », c’est Lui attribuer de fait un rôle de tentateur qui est, en réalité, celui du Satan et de lui seul ! Avons-nous conscience que, sans le vouloir, nous prononçons là une hérésie ?

En fait, les langues sémitiques, en particulier l’araméen, langue dans laquelle Saint Matthieu a écrit son évangile[lxvii], utilisent le « causatif », qui n’a pas d’équivalent en grec ni en latin. Comme le montre très bien Jean-Christian Petitfils,[lxviii] le « causatif » peut être traduit en grec ou en latin par l’actif ou le passif : « ne nous soumets pas à la tentation… » ou « ne nous laisse pas entrer en tentation… », le premier faisant du Père un incitateur au péché, alors que le second confesse Son rôle de protection contre le péché. C’est donc, logiquement, au contexte d’indiquer la forme à utiliser. Mais, coupant à toute incertitude – a fortiori à toute erreur – d’interprétation, donc de traduction, la réponse nous est donnée de façon formelle et indiscutable par le Saint Apôtre Jacques lorsqu’il écrit dans son épître (Jc 1,13-14) : « Que nul, quand il est tenté, ne dise : ‘ma tentation vient de Dieu’, car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit. »

Il paraît donc plus que souhaitable que cette traduction soit enfin abandonnée[lxix] et remplacée par celle qui a été proposée – depuis longtemps déjà – par l’Assemblée des Evêques Orthodoxes en France[lxx] : « Notre Père, Qui es aux cieux, que Ton Nom soit sanctifié, que Ton règne vienne, que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; donne-nous aujourd’hui notre pain essentiel[lxxi] ; remets-nous nos dettes[lxxii] comme nous aussi les remettons à nos débiteurs ; et ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Malin[lxxiii]. »

Péché héréditaire ou personnel ? Adam et Ève sont une manifestation symbolique de l’humanité toute entière, mâle et femelle. Rappelons Saint Grégoire de Nysse affirmant que, « quand le texte dit que ‘Dieu créa l’homme’, le caractère indéterminé de la formule désigne l’ensemble du genre humain. »[lxxiv] Cela amène à la question controversée, même au sein de l’Orthodoxie, de l’hérédité du péché.

A partir de la traduction, donc de la compréhension de Rm 12,5, – « Ainsi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, ainsi la mort a passé en tous les hommes, parce que tous ont péché » – le bienheureux Augustin considère que, en Adam, tous les hommes ont péché, car le péché a atteint et marqué la nature même de la création. C’est ce qu’exprima un jour le père Teilhard de Chardin, répondant à la question « où situez-vous, dans votre théorie, le péché originel ? » par cette boutade : « Le péché originel, il est dans la molécule ! », résumant la définition du péché originel qu’il donne dans le « Milieu divin » : « Le péché est contensif au mal qui est dans la nature… le ‘péché originel’ désigne un état de la nature, la condition de la créature enfermée dans la finitude ». Cette conception augustinienne de la faute adamique génère une conception parfaitement hétérodoxe du salut impliquant une prédestination.

Pour les pères grecs, à l’opposé, l’acception de ce verset est que « la mort, à cause de laquelle tous ont péché, a passé en tous les hommes »[lxxv]. Le père Boris Bobrinskoy en précise la compréhension orthodoxe qui est que « le péché ancestral a introduit la mort dans le monde ; celle-ci acquiert une dimension universelle et cosmique ; à cause de la mort, tous les hommes commettent le péché. Le péché est celui de l’être individuel, et non pas une culpabilité héritée. » [lxxvi] Chaque être est donc pleinement libre tant dans le péché que dans le salut. Le péché n’est nullement héréditaire et collectif, mais toujours personnel. En effet – écrit Père Boris en citant le père Jean Meyendorff – « la mortalité est l’unique cause des péchés individuels qui, à leur tour, provoquent la mort individuelle de chaque homme. »[lxxvii] Comment la mortalité est-elle cause des péchés ? Théodoret de Cyr – dont Père Boris précise qu’il était l’un des artisans du concile de Chalcédoine – écrit : « Adam, tombé sous la loi de la mort, donna ainsi naissance à Caïn, Seth et aux autres. Tous reçurent une nature mortelle, dans la mesure où ils provenaient de lui. Mais une telle nature nourrit de nombreux besoins : elle doit manger, boire, s’habiller ; son existence nécessite des habitations et de nombreuses industries. Et ces besoins provoquent la démesure des passions ; quant à la démesure, elle engendre le péché. »[lxxviii]

Cela marque une différence essentielle entre l’orthodoxie et le catholicisme romain pour lequel, la nature humaine étant altérée par le péché, l’homme est contraint par nature au péché. « Je ne peux pas ne pas pécher » – « non posse non peccare » – affirme le bienheureux Augustin dans ses « Confessions ». Il s’ensuit une théologie de la « grâce », par laquelle Dieu sauve les êtres selon Sa volonté, sans tenir compte de leur désir, comme une main divine venant saisir l’homme pour le ramener à Lui, selon le propre choix divin, selon une prédestination qui, pour Augustin, est « un acte par lequel Dieu, dans Son infaillible et immuable préscience, règle Ses œuvres futures »[lxxix]. La volonté humaine n’intervient pas dans le salut. Alors, pourquoi certains et pas d’autre ? Thomas d’Aquin argumente que c’est pour mettre en valeur les mérites particuliers de certains… Cela pose la question de savoir ce qu’il en est de la liberté de l’homme…

Pour l’orthodoxie, au contraire, l’homme baigne dans le péché, mais sa nature n’est pas marquée en elle-même par le péché[lxxx]. La Main de Dieu est tendue vers tous, et chaque être, dans son désir et sa volonté propres, peut être sauvé en tendant sa main pour saisir la Main divine perpétuellement tendue vers lui comme vers tous les hommes, pour son salut, dans la conjonction de la Volonté divine et de la volonté humaine, qui est condition du salut de l’homme. Dieu offre le salut à tous les hommes, mais Il ne peut les sauver – pas plus que les guérir – sans ou contre leur volonté. Cela explique la question du Christ aux aveugles de Jéricho : « Que voulez-vous que Je fasse pour vous ? » (Mt 20,32) La séparation a été le fruit de la liberté de l’homme ; son salut est le fruit de cette même liberté. La Volonté divine est que « tous les hommes soient sauvés ».

L’annonce divine après la faute est qualifiée de « malédictions ». Mais Dieu, Qui est plénitude d’Amour, ne maudit pas. De même qu’il n’avait pas « menacé » mais averti du caractère mortel de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il n’y a ici aucune malédiction : il y a l’annonce du statut nouveau de l’être humain, mais, en même temps celle du salut. C’est pourquoi, parlant de ces annonces, le père Élie (Ragot) les qualifie de « Proto-Évangile »[lxxxi] car, en arrière-plan, c’est la « bonne nouvelle » qui est annoncée. Il y a là un parallèle très net avec la conception de Saint Isaac le Syrien du jugement et de la géhenne.

Si Dieu permet que la mortalité devienne la nouvelle condition humaine – « …parce que tu es terre et que tu t’en iras dans la terre… et maintenant, il ne faut pas qu’il étende la main, qu’il prenne de l’arbre de vie, qu’il en mange et vive pour toujours » (Gn 3,19 ; 22) –  elle n’est pas la manifestation d’un châtiment divin, mais celle de l’Amour de Dieu pour Sa créature. Dieu ne créée pas la mort. La mort est la conséquence naturelle de la séparation d’avec la Vie. Or Dieu est la Vie, et se séparer de Dieu, c’est se séparer de la Vie, et choisir la mort. La mort n’est pas un « châtiment » divin. Dieu la permet en tant qu’elle est le choix de l’homme. Saint Grégoire de Nysse dit que « si la péché a introduit la mort dans l’univers créé, ce n’est pas seulement parce que la liberté humaine a créé un nouvel état, un nouveau mode existentiel, c’est aussi parce que Dieu a posé une limite au péché, en permettant qu’il aboutisse à la mort. »[lxxxii] Et Saint Nicolas Cabasilas précise que « si donc, aussitôt le péché commis, Dieu a permis la mort… ce n’est pas tant pour intenter un procès à un pécheur que pour procurer un remède à un malade. »[lxxxiii]

L’homme ne peut plus bénéficier de l’arbre de Vie, mais Dieu lui donne un nouvel Arbre dont les fruits lui donnent la Vie : le Christ, dont la communion au Corps et au Sang donne la Vie. Parce que Dieu « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 33,11)

C’est pourquoi, lorsque Dieu annonce au serpent l’inimitié entre sa descendance et celle de la femme, Il annonce le pouvoir du Christ sur les démons, car la descendance de la femme, c’est le Fils de la Très Sainte Vierge Marie. Lorsqu’Il annonce qu’« Il guettera ta tête et tu guettera Son talon » (Gn 3,15), Il annonce que le serpent atteindra le Christ au talon, par la croix, mais Il annonce surtout la victoire du Christ, atteignant la tête du Satan par Sa descente aux limbes détruisant l’enfer, et Sa résurrection. Cela, les démons en garderont la conscience : « De quoi Te mêles-Tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? » (Mt 8,29)

C’est pourquoi, lorsque Dieu dit à la femme : « dans les souffrances tu enfanteras tes enfants » (Gn 3,16), il préfigure la joie en Christ parce que, « lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction… mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, mais elle est toute à la joie d’avoir mis un homme au monde… C’est ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction ; mais Je vous verrai à nouveau, votre cœur alors se réjouira et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16,21-22) « La voyez-vous – dit saint Jean Chrysostome – cette prévoyante et tendre sollicitude ? L’avez-vous comprise, cette sublime leçon renfermée dans le châtiment ? »[lxxxiv]

C’est pourquoi, lorsqu’Il dit à la femme : « vers ton mari ira ton mouvement et lui te dominera » (Gn 3,16), Il laisse entrevoir la soumission de la femme à son mari qui, dans le Corps du Christ devient l’intimité du lien entre le Christ et l’Église : « …Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur… comme l’Église est soumise au Christ, que les femmes soient soumises en tout à leur mari… » (Eph 5,22 ; 24)

C’est pourquoi, lorsque Dieu dit à l’homme : « maudite soit la terre en tes travaux… Elle fera lever pour toi épines et chardons… À la sueur de ta face tu mangeras ton pain » (Gn 6,17-19), il annonce en contrepartie : « si vous écoutez Mes commandements… Je donnerai en son temps la pluie qu’il faut à votre terre… tu récolteras ton blé, ton vin nouveau et ton huile… et tu mangeras à satiété » (Dt 11,14-15)

C’est pourquoi, lorsque le texte sacré dit qu’ « Adam donna à sa femme le nom de Vie parce qu’elle est la mère de tous les vivants » (Gn 3,20), nous voyons le Christ sur la croix instituer la Très Sainte Vierge Marie Mère de tous ceux qui seront sauvés dans l’Église, en disant « Femme, voici Ton fils ; Fils, voici ta Mère ». C’est la seconde fois que le Christ donne à Sa Mère le titre de « femme ». La première fois, c’était au moment des noces de Cana. Ce titre de « femme » marque le début de la vie publique du Christ, lorsqu’Il dit à Sa Mère que « (S)on heure n’est pas encore venue » (Jn 2,4), et son accomplissement : « Père, l’heure est venue, glorifie Ton Fils afin que Ton Fils Te glorifie… » (Jn 17,1) Ce titre de « femme » témoigne que l’annonce que Dieu avait faite au serpent « Je mettrai une haine entre toi et la femme, entre sa semence et ta semence… Il guettera ta tête et tu guetteras Son talon… » (Gn 3,15) est accomplie.

On voit ainsi toute l’économie du salut venir recouvrir les conséquences de la faute ancestrale. Adam et Ève n’avaient pas écouté Dieu lorsqu’Il les avertissait de la nature mortelle de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ils ont ainsi précipité, par le bois de l’arbre, l’humanité dans le statut de mortalité. Le Christ, incarné grâce à l’obéissance de la Mère de Dieu, sauve l’humanité par Son obéissance sur le bois de la croix. La tradition reconnaît ainsi le Christ comme le nouvel Adam Qui récapitule l’humanité que représente le premier Adam. Saint Irénée de Lyon écrit : « De même que, par la désobéissance d’un seul homme, le péché a fait son entrée et que, par le péché, la mort a prévalu, de même, par l’obéissance d’Un Seul Homme, la justice a été introduite et a produit des fruits de vie chez les hommes qui, autrefois, étaient morts »[lxxxv]. Il reprend ainsi Saint Paul disant aux Corinthiens (1Co 15,21-22) : « Puisque la mort est venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts : comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la Vie ».

Cette économie du Fils a été rendue possible par l’obéissance de la Vierge Marie, la Très Sainte Mère de Dieu : « Parallèlement au Seigneur – continue Saint Irénée – on trouve aussi la Vierge Marie obéissante, lorsqu’elle dit : ‘Voici Ta servante, Seigneur ; qu’il me soit fait selon Ta Parole’…De même qu’Ève, en désobéissant, devint cause de mort pour elle-même et tout le genre humain , de même Marie… devint, en obéissant, cause de salut pour elle-même et pour le genre humain » [lxxxvi]. La Mère de Dieu est ainsi la nouvelle Ève.

Le parachèvement de l’obéissance du Verbe de Dieu s’est manifestée sur le bois de la croix, rachetant la désobéissance commise par le bois de l’arbre « car – ajoute encore Saint Irénée – pour détruire la désobéissance originelle de l’homme qui s’était perpétrée sur le bois, ‘Il S’est fait obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur la croix’, guérissant ainsi par Son obéissance sur le bois la désobéissance qui s’était accomplie par le bois. » [lxxxvii]

Revenons au parallèle fait par Saint Jean Chrysostome entre Ève sortie du côté d’Adam plongé dans le sommeil et l’Église sortie du côté du Christ plongé dans le sommeil de la mort. Saint Sévérien reprend cette analogie, mais en précisant : « de la côte (que Dieu avait prise à Adam) devait sortir le péché, puisque la femme ouvrit au péché l’entrée du monde. Le Sauveur vient ; de Son côté coulent de l’eau et du sang ; de l’eau pour effacer le péché, du sang pour nous mettre en possession des mystères. » [lxxxviii] Il réaffirme l’analogie du couple homme-femme avec le Christ et l’Église, mais en l’incluant dans le renversement Ève-nouvelle Ève.

Ainsi, nous rappelle l’anaphore de la divine Liturgie de Saint Basile, « lorsque, par l’homme, le péché fut entré dans le monde et, par le péché la mort, il plut à Celui Qui est dans Ton sein, à Toi, Dieu le Père, Ton Fils unique né d’une femme, la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, et né sous la Loi, de condamner le péché dans Sa propre chair pour que ceux qui étaient morts en Adam retrouvent la vie en Lui, Ton Christ. »

Nous ne somme ni dans la malédiction ni dans le châtiment, nous sommes bien dans le « proto-Évangile » qu’annonce le père Élie dans son commentaire biblique des Septante. Nous ne sommes pas dans la colère et la rétorsion d’un Dieu vengeur, mais dans la profondeur, dans la douceur de l’Amour incommensurable du Père, dont le saint évangéliste Luc donne l’image avec ce père, qui courut se jeter au cou de son fils prodigue de retour et le couvrit de baiser (Lc 15,11,32), montrant que le péché n’est pas seulement pardonné, il est effacé, comme le dit le prêtre à la fin de la communion[1] : « Ceci a touché tes lèvres ; tes iniquités sont enlevées, tes péchés effacés ». Si nous reprenons l’image de Saint Grégoire de Nysse, de l’or au creuset purifié de ses scories par le feu[2], on conçoit que ce feu est, en réalité, le feu de l’Amour divin. Nous plongeons là dans la pensée de Saint Isaac le Syrien sur le jugement et la géhenne, que nous aborderons en y consacrant une catéchèse particulière.

                       

[1] reprenant Is 6,7

[2] Grégoire de Nysse : « Sur l’âme et la résurrection », 80,  Ed. Cerf Paris 1995, p. 147-148 : « …de même que ceux qui veulent faire disparaître par le feu la matière mêlée à l’or…fondent en même temps métal pur et scories…quand le feu purificateur détruit le mal, l’âme aussi…est dans le feu…jusqu’à ce que…les scories disséminés en elle soient totalement consumées par le feu… »

[i] Documents Jahvique (Xe Siècle Av.J.C.), Elohiste (IXe VIIIe), deuteronomique (époque de Josias) et Sacerdotal (période de l’exil, VIe S.)

[ii] Divers auteurs sont présumés, en particulier Esdras qui, dans le judaïsme, est l’équivalent de Moïse.

[iii] Hom. Génèse II,2-3

[iv] On pourrait, comme chrétiens,  interpréter « El » ou « Eloah » en Dieu, dans Sa nature divine, et « Elohim » en Dieu trinitaire.

[v] St. Jean Chrysostome Homélie sur la genèse, III, 1-2)

[vi] Rappelons que « escatoV » est la racine de l’eschaton, la fin des temps, d’où l’adjectif « eschatologique ».

[vii] selon l’expression de Paul Ricoeur.

[viii] Basile de Césarée : « Homélies sur l’Hexaemeron », I,6

[ix] « Discours sur la création du monde », I,4

[x] Vladimir Lossky : « Théologie dogmatique », Cerf Ed. Paris 2012, p. 85

[xi] op. cit II,7

[xii] « supplanter », « prendre une place occupée » est l’un des sens de « katalambanw ». La traduction de la Bible de Jérusalem : « …les ténèbres n’ont pu l’atteindre » est meilleure que celle de la TOB : « …ne l’ont pas comprise ».

[xiii] op.cit. p.94

[xiv] Saint Basile de Césarée : « Homélies sur l’hexaéméron », I,5

[xv] C’est sous le nom de Saint Justin de Tchélié qu’a été canonisé l’Archimandrite Justin Popovitch. La réf. citée est « Philosophie orthodoxe de la vérité », l’Age d’Homme Ed. Paris 1992, I, p.251

[xvi] op.cit. p. 91

[xvii] Pour Philon d’Alexandrie, Flavius Joseph, Eusèbe de Césarée et d’autres, le sens réel de l’expression       hébraïque est : « anges ».

[xviii] op. cit. II,3

[xix] « Ad. Haer. » II,10/4

[xx] « De la foi orthodoxe », I,8

[xxi] « Discours sur la création du monde », V,9

[xxii] Il semble, en fait, que le discours cité soit de Sévérien, Evêque de Gabales, fin du IVe début du Ve siècles, qui avait été invité par Saint Jean Chrysostome à prêcher dans l’Eglise de Constantinople. Plusieurs de ses discours et homélies, dont celui sur la création du monde, ont été par erreur attribués à Saint Jean Chrysostome par la Bibliothèque Vaticane.

[xxiii] op. cit. p. 287

[xxiv] Homélies sur la Génèse, XVI, 5

[xxv] « Ad Haer. »V,12/2

[xxvi] Grégoire de Nysse : « La création de l’homme », Desclée de Brouwer Ed. Paris 1982, p.90

[xxvii] Basile de Césarée : « Homélies sur l’origine de l’homme », I,4

[xxviii] in « Théologie mystique de l’Eglise d’Orient », Aubier Ed. Paris 1944, p.113

26 in « Théologie dogmatique », p.103

[xxix] Verset de l’Exultet, chanté autrefois dans l’église romaine lors de la veillée pascale, provenant d’une homélie d’Augustin d’Hippone : « Bienheureuse faute qui nous a mérité un tel et si grand rédempteur. » L’orthodoxie qualifie Augustin d’Hippone de « bienheureux » et non de « saint ».

[xxx] Paul Evdokimov : « la femme et le salut du monde », Desclée de Brouwer Ed. Paris1996, p.39

31 « Théologie dogmatique » p.103

[xxxii] Vladimir Lossky, « Théologie dogmatique » p.104

[xxxiii] op. cit. XVI, p.99

[xxxiv] Théologie dogmatique p. 108

[xxxv] Homélies sur la Genèse, XVI, 5

[xxxvi] op. cit. II,12

[xxxvii] Cité in Vladimir Lossky « Théologie mystique de l’Eglise d’Orient », Aubier Ed. Paris 1944, p.111

[xxxviii] C’est en 1866 que sont publiés les premiers travaux du moine Gregor Mendel.

[xxxix] « Homélies sur l’origine de l’homme », 1,13

[xl] L’homme est ici pris au sens générique d’anqrwpoV , qui désigne en même temps l’homme et la femme.

[xli] Dans la tradition orthodoxe, le nom est donné au 6e jour après la naissance, lors de l’Office de l’Imposition du Nom.

[xlii] Rappelons que, dans l’Eglise orthodoxe, le baptême est conféré par la divine Trinité ( « le serviteur de Dieu…est baptisé…) et non, comme dans l’église catholique romaine, par le prêtre ( « je te baptise…»)

[xliii] Op. cit.,  XVI, p.99-100

[xliv] On pourrait faire la comparaison avec la naissance d’un enfant : à la naissance, la mise au monde, l’« acte créateur », est achevée, et la mère se repose ; mais l’être qui vient de naître ne fait que commencer son évolution.

[xlv] « Théologie dogmatique » p. 96

[xlvi] « Homélies sur l’origine de l’homme » I,19

[xlvii] …encore traduit par « qui lui corresponde », qui implique l’idée de « conformité ».

[xlviii] Rappelons que la « procession » n’est pas une « création », mais une « émanation ». Eve est « émanation » d’Adam, mais aussi « création » de Dieu. Il y a donc là une analogie, mais nullement une identité.

[xlix] Théologie dogmatique, p.97

[l] « Homélies sur le mariage», III,3.

[li] Paul Evdokimov, op. cit. p.152

[lii] ibidem. p. 157

[liii] « Commentaires bibliques de la LXX » Monastère de la Transfiguration, Ed. n°3, décembre 2006

[liv] op. cit. p.20

[lv] op. cit. pp.155-156

[lvi] Bulletin de la Crypte, n°442, avril 2016, pp.20-26

[lvii] Théologie dogmatique, p.97

[lviii] Il est regrettable que, tant la Bible de Jérusalem que la T.O.B. éludent la seconde partie de la phrase : «…tirés de Sa chair et de Ses os », « …ek thV sarkoV autou, kai ek twn ostewn autou ».

[lix] Homélies sur la Genèse XVI, 1

[lx] op.cit. p. 157

[lxi] ibidem

[lxii] Conférence : « Je vous dis, vous verrez encore mieux (Jn 1,50). Est-ce encore possible aujourd’hui ? » Les journées du Monastère de la Transfiguration, 11-12 novembre 2016. Accessible sur le site du monastère.

[lxiii] In « L’Evangile selon Saint Matthieu commenté par les Pères », DDB Ed. Paris 1985, pp.119-120

[lxiv] « Commentaires bibliques de la Septante », Monastère de la Transfiguration, Ed. n°4, janvier 2007

[lxv] Homélies sur la genèse, XVI, 2

[lxvi] ibidem XVI,5

[lxvii] L’araméen était le langage courant, l’hébreux restant une langue liturgique.

[lxviii] Jean-Christian Petitfils : « Jésus », coll. « Le livre de poche », Fayard Ed. Paris 2014, p.210

[lxix] Pour l’Eglise catholique romaine, elle a été modifiée sur ce point, depuis le 12 juillet 2006, par le Pape Benoit XVI.

[lxx]« La divine Liturgie de Saint Jean Chrysostome », Frat Orthodoxe en Europe Occidentale ed. 2007 p.84

[lxxi] Traduction plus proche de «epiousion», littéralement « supra-substantiel ». Le pain « de ce jour », (mauvaise traduction de « quotidianum », littéralement « de chaque jour »), est un emprunt à la Vulgate.

[lxxii] « ofeilhma » signifie « dette » et non « offense », tout comme « debitum » en latin.

[lxxiii] «tou ponhrou» signifie « du malin », et non pas « du mal », ponhroV signifiant « rusé », « malin ».

[lxxiv] Op. cit.,  XVI, p.99-100

[lxxv] Traduction donnée par J. Meyendorff : « Initiation à la théologie byzantine », Cerf Ed. Paris 1975, p.195

[lxxvi] P.Boris Bobrinskoy : « l’hérédité adamique selon le p. Jean Meyendorff » in « Bioéthique orthodoxe » I, Libris Editions, Paris 1998, p.63

[lxxvii] ibidem

[lxxviii] Cité in P. Boris Bobrinskoy, op. cit. p.65

[lxxix] Augustin d’Hippone : « De praedestinato Sanctorum », 14,35

[lxxx] C’est la différence qu’il faut faire dans le Ps.50,7 entre « dans l’iniquité j’ai été conçu » et « dans les iniquités » (anomiaiV) ; « dans le péché  ma mère m’a enfanté » et « dans les péchés » (amartiaiV)…, car, si l’iniquité et le péché définissent l’atteinte de la nature humaine, les iniquités et les péchés sont le milieu dans lequel l’homme baigne.

[lxxxi] « Commentaires bibliques de la Septante », Monastère de la Transfiguration Ed. n°5, février 2007

[lxxxii] Cité in V. Lossky « Théologie mystique de l’Eglise d’orient » Aubier Ed. Paris 1944, pp.126-127

[lxxxiii] Nicolas Cabasilas : « La vie en Christ », 1,47

[lxxxiv] Homélie sur la Genèse XVII,8

[lxxxv] Ad. Haer. III,21,10

[lxxxvi] ibidem III,22,4

[lxxxvii] ibidem V,16,3

[lxxxviii] « discours sur la création du monde », V,9

Commentaire patristique par Grégoire de Nazianze

Commentaire du jour :

Saint Grégoire de Nazianze (330-390), évêque et docteur de l’Église

Sermon 14, sur l’amour des pauvres, 27, 28, 39-40 ; PG 35, 891s (trad. Orval ; cf bréviaire 3e samedi de Carême)

« C’est à moi que vous l’avez fait »

Saint Grégoire de Nazianze

T’imagines-tu que la charité ne soit pas obligatoire mais libre ? Qu’elle ne soit pas une loi, mais un simple conseil ? Je le voudrais bien moi aussi et le penserais volontiers. Mais la main gauche de Dieu m’effraie, là où il a placé les boucs pour leur adresser ses reproches, non parce qu’ils ont volé, pillé, commis l’adultère ou perpétré d’autres délits de cet ordre, mais parce qu’ils n’ont pas honoré le Christ dans la personne de ses pauvres.

Si vous voulez m’en croire, vous les serviteurs du Christ, ses frères et ses cohéritiers, tant qu’il n’est pas trop tard, visitons le Christ, servons le Christ, nourrissons le Christ, vêtons le Christ, accueillons le Christ, honorons le Christ, et non pas seulement en lui offrant un repas comme certains, ou du parfum comme Marie Madeleine, ou une sépulture comme Joseph d’Arimathie, ou les devoirs funèbres comme Nicodème, ou de l’or, de l’encens et de la myrrhe comme les mages.

« C’est la miséricorde et non les sacrifices » (Mt 9,13) que désire le Seigneur de l’univers, la compassion plutôt que des milliers d’agneaux gras. Présentons-la-lui donc par la main de ceux qui sont abattus par la misère, et le jour où nous quitterons ce monde, ils nous « recevront dans les tentes éternelles » (Lc 16,9), dans le Christ lui-même, notre Seigneur à qui appartient la gloire pour l’éternité.

Aphraate, Les Exposés, n°22 ; SC 359

Aphraate (?-v. 345), moine et évêque près de Mossoul

Les Exposés, n°22 ; SC 359 (trad. SC p. 841s)

Nos défunts vivent pour lui

Aphraat Le Sage Persan

Les gens pieux, sages et bons ne sont pas effrayés par la mort, à cause de la grande espérance qu’ils ont devant eux. Ils pensent tous les jours à la mort comme à un exode, et au dernier jour où seront enfantés les fils d’Adam. L’apôtre Paul dit : « La mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même en ceux qui n’ont pas péché, ainsi est-elle passée en tous les fils d’Adam » (Rm 5,14.12)… Elle est passée aussi en tous les hommes de Moïse à la fin du monde. Cependant Moïse a proclamé que son règne serait aboli ; la mort pensait emprisonner tous les hommes et régner sur eux pour toujours…, mais quand le Très Saint a appelé Moïse du sein du buisson, il lui a dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Ex 3,6). Entendant ces paroles, la mort a été ébranlée, a tremblé de crainte et a compris…que Dieu est le roi des morts et des vivants et qu’il viendrait un temps où les hommes échapperaient à ses ténèbres. Et voici que Jésus notre Sauveur a répété cette parole aux saducéens et leur a dit : « Il n’est pas un Dieu des morts ; tous vivent pour lui » (Lc 20,38)… 


      Car Jésus est venu, le meurtrier de la mort ; il a revêtu un corps de la descendance d’Adam, a été fixé à la croix et a goûté la mort. Elle a compris qu’il allait descendre chez elle. Toute troublée, elle a verrouillé ses portes, mais lui a brisé ses portes, est entré chez elle et a commencé à lui arracher ceux qu’elle détenait. Les morts, voyant la lumière dans les ténèbres, ont levé la tête hors de leur prison et ont vu la splendeur du Roi Messie… Et la mort, voyant les ténèbres commencer à se dissiper et des justes ressusciter, a appris qu’à l’achèvement du temps il ferait sortir de son pouvoir tous les captifs.

 

Commentaire patristique par saint Cyprien de Carthage

« Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jn 11, 25)

Saint Cyprien de Carthage

Nous ne devons pas pleurer nos frères que l’appel du Seigneur a retirés de ce monde, puisque nous savons qu’ils ne sont pas perdus mais

partis avant nous : ils nous ont quittés comme des voyageurs, des navigateurs, pour nous précéder. Nous devons donc les envier au lieu de les pleurer, et ne pas nous vêtir ici-bas de sombres vêtements alors qu’ils ont revêtu là-haut des robes blanches. Ne donnons pas aux païens l’occasion de nous reprocher avec raison de nous lamenter sur ceux que nous déclarons vivants auprès de Dieu, comme s’ils étaient anéantis et perdus. Nous trahissons notre espérance et notre foi si ce que nous disons paraît feinte et mensonge. Il ne sert à rien d’affirmer son courage en parole et d’en détruire la vérité par les faits.

Lorsque nous mourons, nous passons par la mort à l’immortalité ; et la vie éternelle ne peut être donnée que si nous sortons de ce monde. Ce n’est pas là un point final mais un passage. Au terme de notre voyage dans le temps, c’est notre passage dans l’éternité. Qui ne se hâterait vers un plus grand bien ? Qui ne désirerait être changé et transformé à l’image du Christ ?

Notre patrie, c’est le ciel… Là un grand nombre d’êtres chers nous attend, une immense foule de parents, de frères et de fils nous désire ; assurés désormais de leur salut, ils pensent au nôtre… Hâtons-nous d’arriver à eux, souhaitons ardemment d’être vite auprès d’eux et d’être vite auprès du Christ.

Commentaire patristique par saint Nicolas Cabasilas

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde »

Saint Nicolas Cabasilas

« Après nous avoir lavés de nos péchés lui-même, le Christ s’est assis à la droite de la Majesté divine dans les cieux » (He 1,3)… C’est donc pour nous servir qu’il est venu, de chez son Père, dans le monde. Et voici le comble : ce n’est pas seulement au moment où il apparaît sur terre revêtu de l’infirmité humaine qu’il se présente sous la forme de l’esclave et cache sa qualité de maître, mais plus tard aussi, au jour où il viendra dans toute sa puissance et paraîtra dans toute la gloire de son Père, lors de sa manifestation. Lors de son règne, est-il dit, « Il prendra la tenue de service, invitera ses serviteurs à se mettre à table et il les servira chacun à son tour » (Lc 12,37). Voilà celui par qui règnent les souverains et gouvernent les princes  !

C’est ainsi qu’il exercera sa royauté vraie et sans reproche… ; c’est ainsi qu’il entraîne ceux qu’il a soumis à son pouvoir : plus aimable qu’un ami, plus équitable qu’un prince, plus tendre qu’un père, plus intime que les membres, plus indispensable que le cœur. Il ne s’impose pas par la crainte, il n’asservit pas par un salaire. En lui seul il trouve la force de son pouvoir, par lui seul il s’attache ses sujets. Car régner par la crainte ou en vue d’un salaire, ce n’est pas gouverner par soi-même, mais par l’espoir d’un gain ou par menace…

Il faut que le Christ règne dans le sens propre de ce mot ; toute autre autorité est indigne de lui. Il a su y parvenir par un moyen extraordinaire… : pour devenir le vrai Maître, il embrasse la condition de l’esclave et se fait le serviteur des esclaves, jusqu’à la croix et la mort ; c’est ainsi qu’il ravit l’âme des esclaves et s’empare directement de leur volonté. Sachant que c’est là le secret de cette royauté, Paul écrit : « Il s’est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu’à la mort, la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé » (Ph 2,8-9)… Par la première création, le Christ est maître de la nature ; par la nouvelle création, il s’est rendu maître de notre volonté… C’est pourquoi il dit : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28,18).

Commentaire patristique par Césaire d’Arles

Saint Césaire d’Arles (470-543), moine et évêque
Sermons au peuple, n°24 ; SC 243 (trad. SC p. 61s rev.)

” C’est à moi que vous l’avez fait “

Réfléchissez, frères, et voyez l’exemple de notre Seigneur, qui a fait de nous des voyageurs et nous a ordonné de venir jusqu’à la cité céleste (He 11,13s) en courant par la route de la charité… Bien qu’il siège dans le ciel, par compassion pour ses membres qui peinent, car il est la tête des membres et du corps dans le monde entier (Col 2,19), il a dit : ” Quand vous n’avez pas fait cela à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait “… Quand il a changé Paul le persécuteur en prédicateur, il lui a dit du haut du ciel : ” Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ” (Ac 9,4)… Saul persécutait les chrétiens : est-ce qu’il persécutait le Christ, qui siégeait dans le ciel ? Mais le Christ lui-même était dans les chrétiens, souffrant avec tous ses membres, pour qu’en lui cette parole soit vraie : ” Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ” (1Co 12,26)…

Portons donc les fardeaux les uns des autres (Ga 6,2) ; là où est allée la tête, les autres membres sont destinés à aller… Si notre Seigneur et Sauveur, qui a été sans péché, daigne nous aimer, nous pécheurs, d’une si grande affection qu’il affirme souffrir ce que nous souffrons, pourquoi est-ce que nous, qui ne sommes pas sans péché et qui pouvons racheter nos péchés par la charité, pourquoi est-ce que nous ne nous aimons pas d’un amour si parfait que nous compatissions par un sentiment de charité à tout le mal enduré par l’un d’entre nous ?… Une main ou un autre membre retranché du corps ne sent plus rien ; tel est le chrétien qui ne souffre pas du malheur, de la détresse ou même de la mort d’autrui.

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